2017/08/08

Luxembourg 2045. Les 30 glorieuses sont devant nous! | Michel-Edouard Ruben. Publié par la Fondation IDEA (@FondationIDEA)



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«Comment le Luxembourg pourra-t-il rester compétitif?



»La croissance économique future reposera de plus en plus sur la capacité d’attractivité des pays qui seront mis en concurrence comme lieu de localisation par des entreprises mondialisées qui évolueront dans un environnement où les barrières - réglementaires et tarifaires- aux échanges seront sans cesse réduites. Dans ce contexte, le Luxembourg devra conserver et développer ses forces historiques (environnement multilingue et pro-business, niveau élevé d’investissements publics, pragmatisme et intelligence réglementaires, dialogue social de qualité, dette publique soutenable, prévisibilité fiscale, ouverture aux échanges commerciaux et à l’immigration), tout en veillant à corriger et maîtriser les faiblesses qui pourraient peser sur sa position concurrentielle (retard en termes d’investissements en R&D, tissu d’entreprises de trop petite taille pour s’insérer dans le commerce mondial, pression réglementaire en provenance de l’extérieur, renchérissement du foncier, difficulté à trouver la maind’œuvre qualifiée, etc.).

»En somme, le Luxembourg devra - comme il a très bien su le faire par le passé - disposer d’un modèle productif adapté au nouvel environnement de l’économie mondiale. Cela passera notamment par une fiscalité adaptée, des finances publiques qui laissent assez de marges de manœuvre pour des investissements d’avenir et pour faire face à des chocs économiques, des niveaux élevés de qualification et de compétences de la population active, et une promotion du Luxembourg comme destination à privilégier par la main-d’œuvre qualifiée et les porteurs de projets (cf. supra).

»Par ailleurs, la tendance actuelle de forte concentration des activités des entreprises et de course à la taille devraient se poursuivre lors des prochaines décennies. Par conséquent, malgré les slogans (“small is beautiful”, “think small first”), et les initiatives (“small business act”), il y aura un risque croissant de “ségrégation entrepreneuriale” entre quelques grandes entreprises, beaucoup (trop ?) de microentreprises, et pas assez d’entreprises de taille moyenne dans certains pays ; une telle configuration serait en réalité un “handicap”, puisque les quelques grandes entreprises se trouveraient alors en situation de quasi-monopole - à la fois en termes de parts de marché et de capacité à concentrer la main-d’œuvre la mieux formée - ce qui pourrait déboucher sur des effets indésirables pour le dynamisme des économies (forte vulnérabilité aux performances d’un nombre réduit d’entreprises et captation de rentes par ces entreprises), et à moyen terme nuire à leur attractivité.

»La démographie des entreprises luxembourgeoises - relativement atypique actuellement - devra donc évoluer vers la constitution d’un “Mittelstand” dense en entreprises qui auront la taille nécessaire pour investir (notamment dans la R&D), intégrer les relations internationales (exportation, investissement direct étranger), et permettre un haut degré de concurrence sur le marché national au bénéfice des consommateurs en particulier et de l’économie luxembourgeoise en général.

»La voie suivie par l’Allemagne - pays reconnu pour son réseau d’entreprises de taille moyenne - peut servir de “bonne pratique” à cet égard. Le nombre d’entreprises y est resté relativement stable depuis plus de 10 ans, mais leur taille moyenne a augmenté à la faveur d’un important mouvement de concentration d’entreprises familiales ayant constitué des “groupes” de taille moyenne et intermédiaire dans le but de rester performantes dans un environnement changeant (globalisation accélérée, zone euro, élargissement de l’UE, montée en puissance des économies émergentes, etc.).

»Lors des 30 prochaines années, la transmission et la fusion d’entreprises devraient donc devenir au Luxembourg une composante entrepreneuriale aussi prisée et vantée que la création d’entreprise, et de la logique actuelle de “small is beautiful”, le Grand-Duché pourrait évoluer vers le “new is beautiful” ; il s’agira alors non plus d’avoir des traitements préférentiels - notamment fiscaux - pour toutes les PME (dont certaines ne grandissent jamais et demeurent des microentreprises durant tout leur cycle de vie), mais de cibler de préférence les nouvelles entreprises afin de ne pas entraver le nécessaire processus de création-destruction qui permettra de renouveler le tissu productif, et de favoriser les gains de productivité. Avec la logique du “new, not small, is beautiful”, l’efficience allocative (l’efficacité d’une économie à allouer ses facteurs de production de manière à ce que les entreprises les plus productives grossissent en attirant capitaux et travailleurs, tandis que les moins productives se réduisent, voire disparaissent) s’en trouvera renforcée.

»Enfin, l’innovation sera un déterminant important du dynamisme du tissu productif luxembourgeois et de sa capacité à être compétitif. En plus de la constitution d’un Mittelstand puissant, le Luxembourg devra se doter d’une politique d’innovation ambitieuse, d’autant plus que certains pays émergents - qui pourtant ne faisaient pas partie des leaders technologiques à la fin du 20ème siècle - seront à horizon 2045 des territoires où il deviendra possible de trouver les conditions adéquates (infrastructures, compétences scientifiques, incitations fiscales, etc.) pour localiser des activités de R&D. Cette politique ambitieuse supposera notamment que le Luxembourg conserve et développe une base industrielle solide, que les clusters et la cité des sciences de Belval qui regroupe le triangle de la connaissance (recherche, innovation, enseignement) du Grand-Duché deviennent des acteurs mondialement reconnus pour l’excellence de leur recherche.

»L’Etat devra également inciter, plus activement encore qu’actuellement, aux activités de R&D privée. Car si le Luxembourg figure actuellement en relative bonne place dans les classements de l’innovation et compte - tout de même - 16 entreprises parmi les 1.000 entreprises qui investissement le plus en R&D au sein de l’UE, l’activité de R&D y est, plus encore qu’ailleurs, le fait d’un nombre réduit de grandes entreprises, les dispositifs d’aide à la R&D ne bénéficient qu’à un nombre limité d’entreprises, et le “modèle d’innovation” luxembourgeois semble être de se reposer davantage sur la mobilité technologique internationale (transferts de technologie en provenance de l’étranger) que sur la dépense de R&D intra-muros.

»A l’avenir, parce qu’il y a une dépendance au sentier en matière d’innovation, l’arsenal luxembourgeois d’aides publiques à la R&D privée pourrait- en plus des aides directes et indirectes actuelles - s’étendre à des chèques d’innovation pour les jeunes entreprises. Il s’agirait - sur le modèle suisse - de créer une subvention sous forme de chèque valable sur une période donnée (par exemple 12 mois), ni cessible ni convertible en espèces, destiné à couvrir les prestations d’établissements de recherche (du Luxembourg ou des autres pays de la Grande-Région) “éligibles” au dispositif, afin d’encourager les jeunes entreprises, pas forcément capables de mener leur propre activité d’innovation, à collaborer avec ces établissements.

»Plus généralement, afin d’atteindre - enfin - les objectifs européens de 3% du PIB de dépenses de R&D (dont 75% d’origine privée), il faudra viser l’installation de centres de R&D dans le pays, et donc attirer au Luxembourg des entreprises de secteurs intensifs en R&D (pharmacie, assistance en informatique, industrie électronique et électrique, défense et aérospatial, instruments médicaux) et encore relativement peu présents sur le territoire. Cela sera d’autant plus nécessaire que les soutiens fiscaux aux investissement en R&D ne devraient être possibles que selon l’approche nexus modifiée qui prescrit que les revenus issus des droits éligibles ne peuvent bénéficier d’une imposition privilégiée que sur la partie des dépenses de R&D totales qui a été effectuée dans le pays de domicile en relation avec le total des dépenses de R&D. Même si rien ne permet réellement d’affirmer que les aides indirectes (crédits d’impôts) soient de meilleurs instruments (que les partenariats publics-privés ou les aides directes) pour favoriser la R&D privée, la nécessité d’attirer les centres de R&D passera, probablement, par l’instauration au Luxembourg d’un crédit impôt recherche dans les prochaines années (en plus de l’adoption d’une éventuelle nouvelle patent box en remplacement de l’article 50 bis de la LIR abrogée) ; il s’agira alors de se conformer à une pratique largement rependue (actuellement 26 pays de l’OCDE sur 34 ont un dispositif de crédit d’impôt recherche) et de pouvoir offrir aux entreprises engagées dans des activités de R&D un “catalogue” d’aides d’état complet.



»Comment (bien) négocier les futurs virages technologiques



»“Je crois au cheval. L’automobile n’est qu’un simple phénomène passager” (Empereur Guillaume II, 1859-1941), “nous sommes actuellement affligés d’une maladie nouvelle (...) qui est le chômage technologique” et qui est “dû au fait que nous découvrons des moyens d’économiser de la main-d’œuvre à une vitesse plus grande que nous ne savons trouver de nouveaux usages du travail humain”, “Labor will become less and less important. . . More and more workers will be replaced by machines. I do not see that new industries can employ everybody who wants a job”. Ces 3 idées exprimées à des décennies d’intervalle démontrent combien il est compliqué d’anticiper le devenir d’une nouvelle technologie non encore mature, et que la question de l’impact des nouvelles technologies sur l’emploi n’est pas nouvelle.

»Alors que l’économie mondiale serait en train de connaître une troisième révolution industrielle - voire serait déjà à l’aube de la quatrième révolution industrielle -, il est souvent évoqué la forte probabilité d’un changement radical de l’organisation du travail (fin du salariat, avènement du consommateur-producteur, développement des formes d’emploi atypique (pluri-activité, contrats zéro heure, travail occasionnel sur appel, travail à temps partagé, emploi-postmarchand, etc.)), voire la possible destruction (nette) de millions d’emplois et l’apparition de chômage technologique, en plus des questions éthiques liées à la robotique en particulier, et à l’intelligence artificielle en général.

»En réalité, l’ampleur des effets qu’auront dans les prochaines années l’automatisation et le numérique sur l’emploi, l’organisation du travail, et la nature des entreprises demeure encore largement incertaine. Il est d’ailleurs important de garder à l’esprit qu’entre crise d’adaptation et réticence (parfois rationnelle) au progrès technique, les “ruptures technologiques” mettent du temps à s’installer et à se diffuser au sein des économies, et que la révolution industrielle en cours ne semble pas déroger à la règle.

»A cela s’ajoutent les possibilités qu’auront les autorités (judiciaires, réglementaires et législatives) d’orienter les effets des nouvelles technologies, la question du degré d’acceptation de l’automatisation par les citoyens si elles devraient entraîner des ruptures trop radicales, et les calculs de coût d’opportunité qui pourraient réduire leurs effets sur l’emploi.

»Si la révolution industrielle en cours devrait tout de même s’accompagner, comme souvent évoqué, d’une moindre demande de main-d’œuvre, cela ne remettrait pas forcément en cause le scénario de référence retenu pour le Luxembourg (les 30 glorieuses sont devant nous). Ce scénario reposerait cependant sur une socio-démographie différente compte tenu de l’incompatibilité entre un Luxembourg à 1 million d’habitants en 2045, une moindre demande de travail des entreprises (automatisation à grande échelles de tâches), et un faible niveau d’inégalité.

»Sous l’hypothèse, la plus probable, que le travail ne sera pas remplacé mais que les travailleurs seront replacés avec un recentrage des métiers sur les tâches les moins routiniers, la stratégie gagnante pour le Luxembourg - qui dispose d’atouts mais connait également des retards dans certains domaines (cf. encadré 2)- sera d’attirer les travailleurs qualifiés (politique d’immigration) et de doter la main-d’œuvre des spécialisations et compétences nécessaires (politique de formation) pour accompagner la transition des entreprises vers les industries du futur, qui intégreront de façon croissante les nouvelles technologies numériques.

»Des enjeux majeurs à cet égard seront la construction de filières de formation adaptées aux métiers de demain (numérique, industrie 4.0, finance à fort contenu technologique), l’attrait pour l’apprentissage (formation duale), et la formation continue (y compris dans learning factories, voire dans des fab lab) ; ces développements devraient en effet permettre d’adapter continuellement les compétences des salariés, de réduire les problèmes d’appariement entre offre et demande de travail, et de profiter des externalités positives pouvant découler de collaborations entre les mondes de l’entreprise et de la formation.



»Comment s’assurer d’une croissance inclusive ?



»Même si les inégalités ont progressé au Luxembourg depuis les années 2000, les fruits de la croissance (sous l’angle des revenus) y ont été généralement mieux répartis qu’ailleurs, et les transferts sociaux, largement acceptés, ont pu y tenir leur rôle et atténuer les écarts de revenus disponibles.

»Durant les décennies à venir, la croissance devra continuer à être inclusive et ne pas bénéficier seulement à une minorité. Pour ce faire, l’éducation (initiale et tout au long de la vie) sera le meilleur allié. Si actuellement le Luxembourg ne sous-investit pas dans l’éducation, on y observe toutefois une lutte des “classes” (le niveau d’instruction des enfants est encore souvent le reflet de celui des parents), et des effets d’aubaine en matière de formation continue (ce sont principalement les travailleurs les plus qualifiés qui en bénéficient). Il faudra donc corriger ces inégalités de performance et d’accès, d’autant plus qu’avec la perspective retenue (notamment le maintien d’une place financière forte), la prime salariale dont bénéficiera les personnes les plus qualifiées ira croissante.

»Dans un contexte d’immigration soutenue (et alors que naissent déjà actuellement dans le pays quasiment autant de bébés Luxembourgeois que de bébés étrangers), cela passera probablement par une réorganisation des modes d’enseignement, y compris sur les sujets “épineux” de la langue d’enseignement et des obligations des enseignants. Dans les prochaines décennies, il sera peut être nécessaire de “reconsidérer” la place des langues dans l’enseignement (sans remettre en cause la tradition trilingue des écoles, ni revenir sur le développement de crèches multilingues) et passer d’une éducation en plusieurs langues (luxembourgeois, allemand, français), à une éducation de plusieurs langues (il s’agirait par exemple d’avoir une scolarité complète en allemand (respectivement en français) et d’avoir des cours de luxembourgeois et de français qui ne seraient dès lors plus des langues d’enseignement mais des langues enseignées).

»Dans une telle configuration, les exigences en matière de langues dans le cadre du recrutement du corps enseignant pourraient être réduites (au moins pour les disciplines où le trilinguisme n’est pas fondamental). Il pourrait aussi être nécessaire de dépasser la “préférence luxembourgeoise” pour le redoublement en développant des cours d’appui avant la rentrée (cela pourrait être fait sans coûts budgétaires significatifs en augmentant le contingent d’heures à fournir par les enseignants).

»S’agissant de la formation professionnelle continue, elle devrait devenir une norme répandue puisque les pratiques professionnelles devraient à l’avenir évoluer rapidement. Si en l’état elle bénéficie principalement aux détenteurs de hauts revenus et aux plus grandes entreprises - il conviendra de l’aménager afin de limiter les effets d’aubaine et de la rendre plus attrayante pour les PME et les moins qualifiés (qui y trouveront de quoi accroître leur productivité et leurs perspectives de carrière en mettant à jour leurs connaissances). Le modèle actuel basé sur un taux de cofinancement pourrait ainsi être remplacé par des prêts à taux préférentiel aux entreprises qui seraient fonction de leur taille des entreprises et/ou de leurs performances passées en termes de formation des moins qualifiées, par des crédit d’impôt formation, ou reposé à l’instar de l’initiative “Entreprises partenaires de l’emploi” sur un accord entre les représentants des entreprises, des salariés, et l’INFPC sur des cibles à atteindre en termes de formation continue.

»En plus de réduire les inégalités éducatives et d’accès à la formation, une mobilisation de l’instrument fiscal afin de contenir les inégalités de patrimoine pourrait s’avérer nécessaire dans les prochaines décennies. Compte tenu de la polarisation - qui devrait se poursuivre - entre ménages propriétaires et locataires, l’augmentation des taxes foncières, la révision des exemptions générales en matière de droits de succession dans certaines configurations, et un plafonnement du montant des aides au logement par ménage sont hautement probables. De tels changements pourraient contribuer à corriger le fait qu’actuellement les avantages fiscaux qui favorisent l’accession à la propriété profitent le plus souvent aux ménages les plus aisés et qui disposent des revenus nécessaires pour effectuer l’investissement ouvrant droit à l’avantage fiscal.

»Et parce que les inégalités ne sont pas qu’une question d’argent, des politiques publiques (et des initiatives privées) seront nécessaires afin de réduire la “fracture” observée en termes de fréquentation culturelle, et pour briser le “plafond de mère” - l’arrivée des enfants ayant actuellement un impact important sur les carrières des femmes, qui se traduit par des interruptions d’activités, mais également par un recours accru au temps partiel, voire des changements professionnels. A cet égard, des mesures visant à corriger l’impact des enfants sur les carrières (par exemple les places en crèche) seront plus efficaces que les mesures de compensation (par exemple baby-years, ou Mammerent).»





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