2017/02/21

Christophe Koessler: «L’innovation verte au service du Sud»




Le Courrier #lecourrier



«Une éolienne imprimée en 3D. Des maisons construites à partir de déchets recyclés. Un climatiseur écolo. Les nouvelles technologies vertes seront-elles l’une des clés de voûte d’un “autre développement” des pays pauvres? Petit tour d’horizon de quelques unes des innovations récentes documentées dans la presse en 2016.

»Le magazine en ligne 366 initiatives pour réinventer notre monde, édité chaque année par le site web Efficycle, fait la part belle à ces projets novateurs dans son édition 2016, qui constitue une revue de presse “durable”.

»On y apprend que la transformation de l’énergie solaire en électricité pourrait devenir aisée et bon marché dans un proche avenir. La start-up polonaise Saule Technologiesa développé un matériau photovoltaïque ultrafin, imprimable en 3D et très abordable, qui devrait bientôt pouvoir être incorporé dans les fenêtres, les toits et toutes sortes d’objets du quotidien tels ordinateurs et téléphone portables. La société Tesla, elle, a inventé une “tuile solaire” à bas prix qui pourrait être utilisée à large échelle.

»De bonnes nouvelles pour l’Afrique, dont les deux-tiers de la population n’a toujours pas accès à l’électricité et qui bute encore sur la cherté du photovoltaïque, malgré l’arrivée des panneaux solaires chinois meilleur marché.



»Des microcentrales

»D’autres entreprises rivalisent d’ingéniosité pour tenter de percer ces marchés prometteurs: c’est le cas par exemple de Station energy, une start-up du nord de la France qui a créé des “kiosques solaires”. Ils sont composés de conteneurs équipés de panneaux qui fonctionnent comme une petite station-service d’électricité où les habitants peuvent venir recharger leurs batteries et surfer sur internet. Ce genre de microcentrales solaires a le vent en poupe en Afrique. La société italienne Walty fait mieux encore: elle a développé un prototype de centrale à dimension réduite qui fournit à la fois électricité, eau potable (grâce à un filtre solaire) et connexion web à l’échelle d’un village africain.

»Conçues au départ comme des initiatives commerciales, ces innovations technologiques pourraient être utilisées dans le futur par les services publics des Etats concernés.

»L’énergie du vent devrait aussi être mise à disposition du plus grand nombre: en Inde, deux frères, Arun et Anoop George ont développé un prototype de mini-éolienne, fabriquée à partir de matériaux locaux, utilisable à l’échelle d’un foyer. Sa turbine produit de l’énergie même par vent léger, et serait capable de générer suffisamment d’électricité pour les besoins d’un ménage moyen indien pendant vingt ans, rapporte le magazine Mr Mondialisation. Tout cela pour moins de 50 000 roupies (740 francs suisses). Cette technique pourrait à terme révolutionner la production individuelle d’électricité. Et elle a l’avantage de favoriser l’autonomie des usagers.



»Du froid sans électricité

»S’il est indispensable de trouver de nouvelles sources d’énergies renouvelables, il serait encore mieux… de s’en passer. Par exemple avec ce “frigo à l’eau”, l’Evaptainer, qui permet de conserver les aliments dix fois plus longtemps qu’à température ambiante dans les pays chauds. Il se compose de deux bacs en plastique imbriqués l’un dans l’autre, séparés par une couche de sable humidifiée, dont les parois du bloc externe sont recouvertes d’une plaque d’aluminium qui attire la chaleur émise par le bac. Un système inspiré d’une technique traditionnelle d’Afrique du Nord à base de pots en terre cuite, modernisée récemment par une jeune ingénieure marocaine sous le nom de Fresh’it.

»Mais encore faut-il disposer d’eau. A défaut de puits, une nouvelle installation devrait à l’avenir soulager les habitants des zones arides: le Waterseer, une installation éolienne qui capte l’humidité de l’air et la condense dans un réservoir situé sous terre, produisant quelque 37 litres par jour, pour un coût par unité qui ne dépasse pas les 130 francs suisses.

»La désalinisation de l’eau de mer connaît aussi des progrès intéressants. Alors que la technique actuelle s’avère extrêmement gourmande en carburant (1 à 2 litres de gazole par mètre cube), deux ingénieurs français ont créé une station de dessalement, Osmosun, qui fonctionne uniquement à l’énergie solaire. Une unité de ce type de 180 m2 est capable de produire de 30 à 300 m3 d’eau potable par jour selon le niveau d’ensoleillement.



»Changer la m... en or

»Purifier l’or bleu sera-t-il aussi bientôt possible dans les villages les plus pauvres du globe? C’est l’objectif de l’ONG française Marseille Provence Afrique coopération avec un appareil de potabilisation de l’eau dédié aux pays de l’Afrique subsaharienne. Capable de nettoyer suffisamment d’eau pour 50 personnes par jour, la machine alimentée par le solaire est constituée de filtres à cartouches et d’une lampe à UVc qui détruit les micro-organismes pathogènes.

»Avoir accès à une eau propre suppose aussi de trouver des moyens de ne pas la souiller. Dans les bidonvilles de Nairobi au Kenya, une entreprise sociale étasunienne, Sanergy, a mis en place des toilettes publiques qui récoltent les déjections, puis les transforme en… engrais. Trente mille personnes utilisent déjà ces latrines dans quatre Slums de la capitale. Une solution qui évite à la fois la contamination du quartier et de la nappe phréatique, crée de l’emploi localement et permet d’améliorer les rendements agricoles d’un tiers.



Quant à l’Union européenne, elle est toujours la première économie au monde.

»Construire en plastique

»S’il est possible de transformer les déjections humaines en fertilisant, pourquoi ne pas recycler les déchets plastiques en matériaux de construction? Là aussi, les initiatives abondent.

»En Colombie, l’architecte Oscar Mendez a mis sur pied une entreprise de recyclage du plastique qui permet la production de briques à très bas coût, et qui s’assemblent comme des legos. Elles sont utilisées actuellement pour loger des sans-abris ou des victimes de catastrophes naturelles et permettent de construire une maisonnette de quarante mètres carrés en cinq jours. Au Mexique, ce sont des panneaux en plastique recyclé fabriqués par la société Eco Domum qui permettent de construire des logements.

»Enfin, l’ingénieur camerounais Calvin Tiam a créé au Burkina Faso un revêtement de toit qui pourrait changer drastiquement le paysage de ce pays: fabriquées à partir de déchets en polyéthylène qui abondent en Afrique de l’Ouest, les nouvelles tuiles sont 400 fois plus isolantes que la tôle ondulée, laquelle chauffe les maisons davantage qu’elle ne les protège.

»Gadgets ou révolutions techniques? Difficile de savoir à ce stade lesquelles de ces innovations changeront véritablement la vie des populations du Sud. La clé réside sans nul doute dans la possibilité de leur appropriation par les premiers concernés (lire ci-dessous).



»“Les techniques doivent être développées avec les populations”

»Dans quelles conditions des innovations vertes peuvent-elles être vraiment utiles dans les pays du Sud? Le Centre écologique Albert Schweizer (CEAS) dispose d’une expérience incomparable en la matière. L’ONG suisse, sise à Neuchâtel, codéveloppe des solutions techniques au service de la lutte contre la pauvreté depuis près de 40 ans. [1] Interview de Patrick Kohler, son sous-directeur.


»Que pensez-vous des innovations que nous avons relevées en 2016?

»Patrick Kohler: C’est très enthousiasmant. Nous observons néanmoins plus généralement que beaucoup d’innovations, pour magnifiques qu’elles soient, n’atteignent pas leur cible. On assiste souvent à des projets qui font l’objet d’une à deux expériences pilotes dans les pays du Sud, puis sont abandonnés parce qu’ils ne sont pas adaptés. La question est surtout comment faire pour que ces inventions puissent être intégrées dans des contextes socio-économiques et culturels très différents.


»Quelles sont les conditions pour que les technologies soient adaptées et appropriées par les populations locales?

»Il n y a pas de recette miracle. Il est aussi difficile de généraliser en raison de la diversité des sociétés et des régions. Chaque innovation doit être pensée pour un public cible et doit être développée avec les premiers intéressés.

»Prenons l’exemple du cuiseur solaire parabolique qui a été largement promu en Afrique de l’Ouest. Au final, on s’est rendu compte que beaucoup ne l’employaient pas car de la poussière se dépose sur les réflecteurs, ce qui modifie le temps de cuisson à chaque utilisation. Et à Madagascar les habitants sont si attachés au goût de grillé qui va avec le riz cuit au bois que les cuiseurs solaires ont le plus souvent été abandonnés!

»En revanche, nos séchoirs solaires ont connu un grand succès au Burkina, car nous avons travaillé avec nos partenaires locaux pour développer cette technologie. Les surplus de mangues sont désormais séchés au lieu de pourrir sur les arbres et font vivre plus de 2000 personnes dans ce pays. Je crois qu’une des clés du succès est de travailler avec nos associés du Sud sur les innovations envisagées bien avant que le projet n’aboutisse. Cela permet aussi de bénéficier des savoir-faire locaux et d’employer des matériaux disponibles sur place.


»Il faut aussi que le modèle économique qui accompagne la technologie soit viable...

»Oui, à Madagascar par exemple, nous avons œuvré main dans la main avec les populations pour concevoir des “kiosques solaires”, des mini-centrales où les villageois peuvent venir recharger leurs batteries. Il faut que l’énergie soit abordable et que le business model soit adapté, que des emplois soient créés. Si l’on compte sur les ONG du Nord pour acheter la technologie afin de la mettre à disposition des populations pauvres, le jour où le financement se tarit, le projet s’effondre.



»Propos recueillis par CKR.



»[1.] Le CEAS met à disposition ses connaissances appliquées dans un livre intitulé Guide des innovations pour lutter contre la pauvreté (2010), aux éditions Favre. Cet ouvrage décrit plus d'une centaine de technologies. Il peut être commandé en ligne à l’adresse:
www.leshop-equitable.ch/divers/guide-des-innovations»





Innovation et discourses

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire