2016/11/30

Herman Van Rompuy: «L’Europe doit fournir des solutions alors qu’elle ne bénéficie d’aucun soutien»




L’Écho (@lecho). Contenu sous la responsabilité d'Ageas.



«La société ouverte et la prospérité qu’elle crée sont sous pression, prévient l’ancien président du Conseil européen Herman Van Rompuy. “Lorsque les citoyens voient leurs doutes confortés par des hommes politiques et des faiseurs d’opinions, un regain d’euroscepticisme est inévitable.”

»“Nous faisons face à des défis d’une ampleur historique”, affirme Herman Van Rompuy à ses interlocuteurs. Réunis dans Le Havenhuis, une maison portuaire anversoise rénovée de main de maître, vingt chefs d’entreprise écoutent religieusement l’ancien président permanent du Conseil européen. Lorsqu’un homme considéré comme l’incarnation de la pondération émet un tel avertissement, mieux vaut en effet ne pas en perdre une goutte.

»Herman Van Rompuy sait pertinemment ce qu’il en est d’opérer dans un monde en pleine rupture, le sujet de la rencontre. Lui qui fut, pour ainsi dire, le CEO de l’Europe entre 2009 et 2014, une période tout sauf “normale”. Mais quels enseignements en a-t-il tirés? Qu’il faut constamment s’attendre à l’inattendu, manifestement. Et de conseiller aux dirigeants d'entreprise d’en faire de même. Dans son propre domaine d’activité, cela impliquait notamment de se préparer à des issues imprévisibles des consultations populaires (“Vous savez bien, ces choses qui vous donnent des réponses à des questions qui n’avaient pas été posées”).

»Le résultat du référendum sur le Brexit n’a toujours pas été digéré, affirme Herman Van Rompuy au lendemain d’une visite à Londres. “Je peux vous assurer que les Britanniques sont toujours en état de choc. La plupart des observateurs avaient parié sur un remain. C’est aussi la raison pour laquelle un grand nombre d’entre eux hésite à pronostiquer qui sera le prochain président des États-Unis, Hillary Clinton ou Donald Trump.”

»Brexit et regain de populisme aux États-Unis sont les deux faces d’une même médaille, enchaîne Herman Van Rompuy. “Les tendances sociales sont plus intéressantes que les personnes qui les représentent. Prenez les États-Unis, où Barack Obama a remporté les actions présidentielles de 2008 et en 2012 grâce à une image de grande modération. Aujourd’hui, un agitateur radical comme Trump a des chances de lui succéder. Cela illustre que quelque chose de fondamental est en train de changer dans la société.”

»Nous sommes arrivés à un carrefour, explique le vétéran de la politique. “Nous devons opérer un choix fondamental concernant la société que nous voulons. Une société ouverte, fondée sur la diversité démographique, la tolérance, la liberté et l’économie de marché? Ou une société fermée qui se replie sur elle-même?”.

»L’option favorite de Herman Van Rompuy ne fait aucun doute. “L’ouverture sociale a créé beaucoup de richesses dans l’Union européenne ces dernières décennies, notamment grâce à la ‘destruction créatrice’. Mais dans ce processus, si les gens ont l’impression que la destruction est plus grande que la création, ils ferment portes et fenêtres. Le monde est alors trop grand, la place qu’ils y occupent est trop petite. Ils prennent peur, se replient sur eux-mêmes et demandent davantage de protection.”

»Pour préserver l’économie de marché, nous devons la corriger, poursuit-il. “Il faut établir un nouveau contrat social qui emprunte la célèbre voie du milieu. Une société trop ouverte risque de perdre le soutien des citoyens qui la composent. Trop fermée, elle se traduit par une perte de richesses et une étroitesse d’esprit.”

»C’est un exercice d’équilibriste délicat, prévient-il en revenant sur le référendum britannique. “Au Royaume-Uni, les plus de 55 ans se sont majoritairement exprimés pour une sortie de l’Union, alors que les plus jeunes ont clairement voté remain. Le premier groupe l’a emporté, mais c’est le deuxième qui devra en subir les conséquences le plus longtemps.”


Les socialistes ont perdu le fil de leur histoire et n’offrent pas de solution. Auparavant, on avait par exemple un Gerhard Schröder en Allemagne qui mettait en œuvre des réformes structurelles. Au Royaume-Uni, Tony Blair a créé beaucoup de croissance avec sa Troisième Voie. Où se trouve ce leadership aujourd’hui? Au moment du référendum, il ne se trouvait personne à gauche pour parler positivement de l’Europe au Royaume-Uni.

»Crédibilité

»Il semblerait donc que l’ouverture soit en perte de vitesse, y compris le jour où Herman Van Rompuy s’adressait aux chefs d’entreprise. Les journaux titraient en effet que la Région wallonne, faisant cavalier seul, empêchait la ratification du Ceta, le traité commercial conclu entre l’Union européenne et le Canada. Donald Tusk, l’actuel président européen, avait même twitté que le Ceta pourrait être le dernier accord commercial de l’Union européenne si elle ne parvenait pas à convaincre ses citoyens qu’elle négociait dans leur intérêt.

»Herman Van Rompuy demeure impassible. “Ce n’est pas parce que la crédibilité d’une région est en péril que l’Union européenne est logée à la même enseigne. Nous sommes très actifs en coulisses et nous sommes en train de négocier avec succès de nombreux accords de libre-échange. Des traités ont déjà été signés avec le Viêtnam, la Corée du Sud et Singapour (la Commission européenne mène actuellement vingt négociations similaires avec d’autres pays ou groupes de pays, NDLR). Il y a trois ans, je n’aurais jamais osé espérer que nous aurions autant avancé dans l’accord commercial avec les États-Unis (TTIP).”

»Autour de la table pointent plusieurs objections au sujet de l’édifice démocratique européen. “J’ai grandi avec l’idée européenne”, explique Luc Bertrand, président de la société d’investissement Ackermans & van Haaren. “Mais aujourd’hui, j’y vois surtout des technocrates, et un sentiment chez les gens que les décisions qui y sont prises ne sont plus démocratiques. Je pense que nous allons être confrontés à un problème gigantesque si nous ne parvenons pas à créer un nouveau rêve européen.”

»“Nous ne pouvons pas attendre de rêve de l’Europe”, réagit Herman Van Rompuy. “Ce ne serait d’ailleurs pas crédible de lancer une nouvelle grande histoire. Du reste, si l’on y réfléchit bien, attendons-nous également ce rêve de la Belgique ou de la Flandre? À ce niveau, on accepte beaucoup plus facilement les petits arrangements. Nous sommes actuellement à ce point tenaillés par la peur – tant au niveau national qu’européen – qu’elle nous paralyse. Pour transformer cette peur en espoir, nous devons non seulement obtenir des résultats tangibles en matière d’emplois, de migration, de terrorisme, de dumping et de fraude, mais aussi agir sur la manière dont nous parlons de l’Europe. Un peu moins de Brussel-bashing serait le bienvenu. Lorsque les citoyens voient leurs doutes confortés par des mandataires politiques et des faiseurs d’opinions, un regain d’euroscepticisme est inévitable.”

»“Les citoyens dénoncent souvent le déficit démocratique, mais je veux également souligner le déficit de leadership”, poursuit l’ancien Premier ministre. “En Allemagne par exemple, la chancelière Angela Merkel défend toujours le TTIP, même si elle fait face à une forte opposition. Mais c’est une exception. Prenez le référendum néerlandais sur l’accord commercial européen avec l’Ukraine. L’une des raisons pour laquelle il a été torpillé, c’est le manque total de leadership. Presque personne n’était prêt à défendre réellement la cause européenne. Les démagogues et populistes de tous bords ont pu s’en donner à cœur joie.”


»Too little, too late

»L’Europe doit être reconnue pour ce qu’elle réalise, souligne Herman Van Rompuy. “Rien que dans la zone euro, l’Union européenne a créé 5 millions de nouveaux emplois entre 2014 et 2017. Le Conseil européen a également pris des initiatives contre la fraude fiscale et la fraude internationale. Mais aux yeux de nombreuses personnes, cela reste ‘too little, too late’, et c’est la raison pour laquelle on ne parvient pas à restaurer la confiance dans les autorités européennes et nationales.”

»C’est un immense paradoxe, soupire-t-il. “On se tourne vers l’Europe pour des initiatives destinées à résoudre des problèmes comme la crise des réfugiés, le terrorisme et le réchauffement climatique, mais on ne lui apporte aucun soutien. Nous avons besoin d’intégration et de collaboration, mais la tendance est précisément à moins d’Europe.”

»Il reconnaît cependant que l’Union doit en partie s’en prendre à elle-même. “En Europe, nous ne prenons souvent des décisions que quand nous sommes dos au mur, au bord du gouffre, et avec le couteau sur la gorge. La rhétorique seule ne suffit pas. Nous devons prouver aux citoyens que l’Union européenne et ses États membres parviennent à concrétiser certains dossiers. C’est le cas, mais c’est encore trop peu. Les citoyens méritent une meilleure réponse à leurs demandes en matière de prospérité, d’emploi et de protection contre la violence.”

»“L’agenda politique normal ne fonctionne plus”, regrette Herman Van Rompuy. “Auparavant, quand l’économie tournait et créait suffisamment d’emplois, il n’y avait guère de problème. Aujourd’hui, il en va autrement. Au Royaume-Uni et aux États-Unis, le taux de chômage est historiquement bas, et ces deux pays sont pourtant aux prises avec un malaise social fondamental. Même ceux qui ont un emploi ne se sentent plus en sécurité, par exemple parce qu’ils ont un contrat à court terme ou parce qu’ils ont peur des conséquences de la mondialisation ou de la numérisation.”

»Herman Van Rompuy plaide pour davantage de leadership, dont il déplore manifestement l’absence. “Je ne crois pas dans le discours de ce révolutionnaire français qui disait: ‘Je suis leur chef. Donc je suis mon peuple.’ Les politiciens doivent non seulement comprendre les changements qui ont cours dans la société, mais aussi les orienter, et parfois ramer à contre-courant. Mais c’est peut-être facile à dire. Diriger un parti est aujourd’hui beaucoup plus difficile que jadis, parce que le paysage politique est beaucoup plus fragmenté. Aujourd’hui, un parti qui n’existait pas encore il y a quelques années peut diriger un pays.”


»Regard politique

»Comme on pouvait s’y attendre, les questions que les chefs d’entreprise avaient réservées à l’ancien président du Conseil européen étaient avant tout politiques. En effet, la politique peut également être source de ruptures qui ont un fort impact sur leur entreprise. “Peut-être devrions-nous abandonner la distinction politique classique entre la ‘gauche’ et la ‘droite’”, affirme Jean-Pierre Blumberg, Senior Partner au cabinet d’avocats Linklaters. “Ne serait-il pas préférable d’opérer un distinguo entre partisans et détracteurs du changement?”.

»La gauche traditionnelle est clairement dans ce dernier camp, affirme-t-il. “Les socialistes ont perdu le fil de leur histoire et n’offrent pas de solution. Auparavant, on avait par exemple un Gerhard Schröder en Allemagne qui mettait en œuvre des réformes structurelles. Au Royaume-Uni, Tony Blair a créé beaucoup de croissance avec sa Troisième Voie. Où se trouve ce leadership aujourd’hui? Au moment du référendum, il ne se trouvait personne à gauche pour parler positivement de l’Europe au Royaume-Uni.”

»Herman Van Rompuy partage sa déception au sujet du Labour (“Avec un peu de leadership de la part de ce parti, le référendum se serait soldé par un remain net et sans bavure”), mais n’est pas aussi négatif sur la manière dont la gauche se positionne en Europe. “Les sociodémocrates ont perdu beaucoup de soutien parce qu’ils ont été courageux. Schröder a par exemple perdu les élections à cause des réformes qu’il a mises en place. Et après la crise financière, José Luis Rodríguez Zapatero, le Premier ministre espagnol de l’époque, a pris des mesures indispensables qui n’ont pas été du goût des électeurs. ‘Elles sont impopulaires, y compris dans mon parti, mais je les mènerai à bien’, m’a-t-il expliqué un jour. ‘Ensuite, je quitte la politique.’ Le problème est qu’il est intervenu à bon escient, mais trop tard.”

»Un autre problème est que la gauche est harcelée par l’extrême gauche, ajoute-t-il. “Aux Pays-Bas, par exemple, le PvdA de centre-gauche est sous le feu d’un SP beaucoup plus à gauche. En France, le Parti de gauche communiste fait la même chose avec le Parti socialiste. Et en Allemagne, il y a Die Linke. Tous ces partis doivent leur popularité au fait que les électeurs trouvent les partis de gauche traditionnels trop soft et trop réformistes.”

»Les réformes sont toujours difficiles à vendre aux citoyens. “Nous savons tous ce qu’il faut faire, mais personne ne sait comment se faire réélire ensuite”, a un jour déclaré le président de la commission Jean-Claude Juncker. Herman Van Rompuy n’est pas d’accord. “Ce n’est pas parce que des réformes sont douloureuses qu’il ne faut pas les mettre en œuvre. Cela peut valoir du respect aux dirigeants politiques, et les électeurs seront plus rapidement disposés à accepter ces décisions. À une condition: qu’il y ait des résultats.”

»Et il ne s’agit pas d’un vœu pieux, comme il l’illustre au travers d’un voyage dans le temps. “En 1995, le gouvernement Dehaene (dans lequel Van Rompuy était ministre du Budget, NDLR) a élaboré le Plan global. Avec les socialistes, nous avons procédé à des interventions impopulaires qui ont affecté le pouvoir d’achat des Belges, notamment des augmentations d’impôts. Mais le plan a engendré les résultats espérés, et nous en avons été récompensés par une victoire électorale.”


»Déséquilibre

»Historiquement, l’Europe gravite autour de l’axe franco-allemand, les premiers bénéficiant de l’ascendant politique, les deuxièmes de l’ascendant économique. “Surtout depuis l’élection de François Hollande, nous avons perdu cet équilibre”, constate Herman Van Rompuy. “C’est dommage, car l’Europe a besoin de la locomotive franco-allemande. J’espère qu’au lendemain des élections, des leaders des deux pays monteront à la tribune et diront: ‘Nous ne pouvons plus continuer comme ça, nous devons approfondir l’Europe et renforcer la zone euro si nous voulons éviter des problèmes gigantesques’. Il faut simplement être plus ambitieux.”

»Ce sera donc que sans les Britanniques, même si Herman Van Rompuy tempère l’importance de leur départ imminent. “Le Royaume-Uni jouissait d’un statut particulier au sein de l’Union européenne, avec de nombreuses clauses d’opt-out et son refus de faire partie de l’union monétaire et de l’espace Schengen. De même, les Britanniques n’ont pas fait équipe avec l’Union à l’occasion des grandes crises qui ont émaillé ces dernières années, qu’il s’agisse de la crise de l’euro, de la crise des réfugiés ou encore de la politique étrangère commune.”

»Pour autant, le reste du club européen manque clairement d’unité. “Les États membres qui ont des conceptions politiques très éloignées de celles du reste de l’Europe y ont-ils encore une place?”, se demande André Bergen. Le président de la société immobilière Cofinimmo fait référence à la Hongrie, qui s’oppose avec acharnement à l’accueil des réfugiés: “Quand considérera-t-on qu’ils vont vraiment trop loin? À quel moment le reste de l’Union européenne dira-t-il: ‘Vous n’avez plus votre place ici, nous vous demandons de partir’?”

»“Ce refus d’exécuter une décision juridique dans l’Union européenne n’est malheureusement pas qu’un problème hongrois”, réagit Herman Van Rompuy. “La Hongrie est le seul pays qui conteste le bien-fondé juridique de cette décision, mais dans la pratique, presque aucun pays ne l’exécute. Il faut déplacer 160 000 réfugiés dans l’Union. Nous en sommes à peine à 6 000. Je n’ai jamais été un grand partisan de ce système, mais puisque les États membres l’ont entériné, ils doivent aussi s’y tenir.”

»Importance croissante de l’Asie

»Avec les difficultés économiques de l’Occident, de nombreux regards se tournent vers les pays émergents. Bart De Smet, CEO d’Ageas, souligne surtout l’importance croissante de l’Asie – un marché sur lequel l’assureur mise comme par hasard beaucoup. À l’inverse, on remarque aussi une augmentation de la présence asiatique en Europe, comme en témoigne le récent émoi provoqué par l’éventuelle prise de participation du fonds d’investissement chinois State Grid dans le gestionnaire de réseau flamand Eandis.

»“Il est parfaitement logique que l’Asie prenne une part plus importante dans l’économie mondiale, notamment aux dépens de l’Europe”, commente Herman Van Rompuy. “Cela signifie que des centaines de millions d’Indiens et de Chinois échappent à la pauvreté et que la classe moyenne s’y développe. Il est absolument anormal que l’Europe génère un cinquième de la richesse mondiale avec 7 % de la population mondiale. Mais si nous voulons préserver notre État-providence, une croissance économique de 1,5 % ne suffit pas. La croissance de notre productivité et notre position concurrentielle sont trop faibles. Les augmenter est le grand défi des décennies à venir. Nous avons besoin d’une croissance plus soutenue de la productivité!”.

»“Que pense Herman Van Rompuy des relations entre l’Union européenne et la Russie ou la Turquie?”, s’interroge Maria Fernanda Lima da Rocha Barros, vice-présidente du géant brassicole AB InBev. “Le dénominateur commun est l’absence de confiance”, constate le féru de politique. “Lorsque j’étais encore ‘président’, la Russie était un partenaire stratégique important, avec lequel nous organisions un sommet tous les six mois. La crise ukrainienne et la progression du nationalisme russe ont profondément changé nos rapports. Selon moi, les relations bilatérales ne pourront s’améliorer que quand la question ukrainienne aura été résolue. Mais y a-t-il suffisamment de volonté politique en ce sens? La Russie veut précisément un pays faible et déstabilisé, afin qu’il reste en dehors de la sphère d’influence de l’Union européenne.”

»Mais il faut passer par là, souligne-t-il: “Nous devons continuer à collaborer autour de l’Iran et de la Syrie. La Russie n’est plus une puissance mondiale, mais constitue toujours une grande puissance régionale, ne serait-ce qu’en raison de sa taille.”

»Les relations se sont également détériorées entre Bruxelles et Ankara, notamment à la suite de la réaction européenne à la tentative de coup d’État de juin dernier et à la lenteur des négociations sur l’adhésion à l’Union européenne. “Sur ce dernier point, il n’y a actuellement aucun soutien au sein de l’Union européenne”, explique Herman Van Rompuy. “Selon moi, la Turquie même n’ambitionne plus réellement l’adhésion, mais cette ambiguïté génère beaucoup de méfiance et d’hypocrisie. Un jour viendra où nous devrons nous regarder dans les yeux et discuter de la collaboration que nous voulons réellement.”

»Tout comme avec la Russie, le pragmatisme doit prévaloir, affirme-t-il. “Nous collaborons toujours, malgré les tensions. C’est grâce à un accord avec la Turquie que nous avons pu mettre un terme à l’afflux de réfugiés en Europe. Aujourd’hui, nous parlons de centres d’asile qui ferment en Belgique, plus de nouveaux qui ouvrent. Vous ne m’entendrez pas dire que c’est la solution la plus élégante d’un point de vue humanitaire, mais elle est absolument nécessaire pour la stabilité politique en Europe.”»





Innovation et idées

2016/11/29

Philippe Aghion: «Il faut repenser l’État complètement»




Raphaël Ruffier-Fossoul et Élise Anne. Lyon Capitale (@lyoncap)



«L’Autre Direct – L’économiste préféré de Gérard Collomb, nouveau titulaire de la chaire d’économie des institutions, de l’innovation et de la croissance au Collège de France, Philippe Aghion a de nouveau défendu à l’occasion des Journées de l’économie de Lyon des réformes structurelles d’importance.

»“Je n’ai jamais l’impression d’avoir été entendu par François Hollande. Les lois Macron vont dans la bonne direction, il y a eu des choses, mais trop peu. Le mandat de François Hollande sera plombé pour ne pas avoir engagé des réformes structurelles audacieuses dès le début”, tranche Philippe Aghion lors de notre entretien.

C’est l’innovation qui doit nous porter. Or, l’innovation, c’est la destruction créatrice de Schumpeter, c’est sans arrêt de nouvelles firmes qui remplacent d’anciennes firmes. Il faut de la bonne formation professionnelle, il faut une formation qui soit qualifiante et pas précarisante.

»L’économiste en profite pour rendre un hommage au maire de Lyon: “Gérard Collomb aurait fait une autre politique. Il faudrait que la France soit à l’image de Lyon. Seulement Gérard Collomb n’est pas énarque, ça aide beaucoup avec François Hollande.”

»Résumant sa leçon inaugurale au Collège de France, particulièrement suivie et commentée, Philippe Aghion préconise un changement de modèle: “Le modèle des Trente Glorieuses était un modèle de croissance par le rattrapage technologique, où les gens bossent toute leur vie dans la même boîte, le même secteur. D’où le fait qu’on ait plus de cent caisses d’assurance maladie... C’était une économie très corporatiste, avec un système social qui fonctionnait bien. Mais il y a eu la mondialisation des années 1980, nous avons épuisé les ressorts de l’imitation technologique, c’est l’innovation qui doit nous porter. Or, l’innovation, c’est la destruction créatrice de Schumpeter, c’est sans arrêt de nouvelles firmes qui remplacent d’anciennes firmes.”

»“Le bon côté de l’innovation, poursuit Philippe Aghion, c’est que cela génère de la mobilité sociale, mais il faut de la bonne formation professionnelle, il faut une formation qui soit qualifiante et pas précarisante. Et c’est là qu’il faut repenser l’État complètement.”»





Innovation et discourses

2016/11/28

Newsletter L&I, n.º 127 (2016-11-28)





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2016/11/25

«Trois stratégies de l’agroalimentaire… et leurs limites»




Rédaction de ParisTech Review



«L’agroalimentaire est un secteur particulier. Dominé par quelques géants mondiaux, il n’en reste pas moins quasi-universel: tous les pays sans exception disposent d’une gamme industrielle plus ou moins étendue. La compétition se joue ainsi à plusieurs niveaux, entre acteurs locaux et multinationales, tout autant qu’entre géants. Elle se complique encore par la concurrence entre marques distributeurs et marques originales. Les géants élaborent donc des stratégies très actives pour maintenir ou développer leurs parts de marché. La tentation est grande, dans ce contexte, de délaisser le maelstrom compétitif de l’offre généraliste pour chercher à se différencier, en développant des modèles d’affaires innovants. Trois stratégies récentes en témoignent… qui attestent aussi la difficulté de l’exercice. Elles ont été mises en œuvre par Danone et Nestlé, observés de près par leur grands rivaux Mondelez, Unilever et autres Pepsico.


»Pendant tout le XXe siècle, l’agroalimentaire a été marqué par une course à la taille, l’essor des géants correspondant avec l’intégration progressive des marchés mondiaux, tout autant qu’à la maturation de leurs économies d’origine. S’appuyant sur l’urbanisation et la richesse précoce des pays développés, ils ont rapidement colonisé le reste du monde, à coup de rachat de marques ou en s’appuyant sur le succès planétaire de quelques produits emblématiques.

»Ce mouvement n’est pas achevé, mais les économies d’échelle ainsi permises sont de plus en plus modestes, dans une industrie dont les fondamentaux techniques datent du XIXe siècle et qui, pour l’essentiel de sa production, ne connaît plus de ruptures technologiques majeures.



»Le maelstrom du mainstream

»Par ailleurs, la constitution informelle d’un oligopole mondial d’une dizaine de géants et la persistance de petites marques locales encore indépendantes, ou de producteurs mondiaux très spécialisés (comme le groupe italien Ferrero) maintient une forte pression sur les prix. Les géants ne peuvent tirer parti d’une position dominante qui leur est contestée, parfois, par leurs propres distributeurs: ceux-ci, développant leurs propres marques, les font reculer d’un cran dans la supply chain et, sur certains produits peu transformés (farine) ou difficiles à différencier (flocons de maïs), font planer le risque de commoditization.

»Une partie de la réponse consiste à s’appuyer sur les marques les plus valorisées, et à en exploiter le potentiel dans une logique de brand stretching (extension du champ d’action de la marque). Ainsi Milka, à partir des années 1980, est-il sorti du petit monde des tablettes de chocolat pour envahir d’autres rayons: biscuits, barres de snacking, dosettes, et même spécialités lactées. La marque suisse, rachetée par Kraft Food (aujourd’hui Mondelez International), profite ainsi de sa très forte identité, ainsi que d’excellents taux de notoriété et de pénétration dans les marchés européens.

»Mais cette stratégie consistant à s’appuyer sur les marques les plus fortes est pratiquée par tous les acteurs, et au total il s’agit peu ou prou d’un jeu à somme nulle: quelle que soit l’inventivité des services marketing, ils ne peuvent changer le nombre de mètres linéaires consacrés à telle gamme de produits dans un supermarché lambda.

»L’émergence du bio, depuis vingt ans, a certes produit quelques surprises, car l’essor de ce segment aux marges plus élevées n’a pas bénéficié également à tous les géants. Ceux-ci, pour être généralistes, n’en cultivent pas moins une part de spécialisation, et toutes ne se prêtent pas à la conversion au bio. On n’a pas encore vu apparaître, par exemple, de whisky bio. Mais, pour ceux dont les lignes de spécialisation sont les plus accueillantes à une labellisation bio, les géants ont avancé au coude à coude et aucun n’a vraiment su faire la différence. Dans les produits frais, par exemple, Nestlé et Danone se sont lancés avec un égal succès… mais aucun des deux n’a doublé l’autre.

»Dans ce contexte, une première réponse stratégique est la croissance externe, et la conquête de nouveaux marchés soit en travaillant les marques globales (par exemple, les biscuits Oreo de Mondelez), soit en rachetant des marques locales.

»Une seconde réponse, plus intéressante, consiste à chercher une forte différenciation. Il serait abusif d’évoquer à ce propos des pivots stratégiques, s’agissant de géants qui, lors même qu’ils lancent de nouvelles expérimentations, continuent à exploiter méthodiquement leur catalogue de produits. Mais les trois mouvements que nous allons examiner n’en constituent pas moins des inflexions significatives, peut-être plus difficiles encore à opérer que le fameux “pivot” des startups.



La constitution informelle d’un oligopole mondial d’une dizaine de géants et la persistance de petites marques locales encore indépendantes, ou de producteurs mondiaux très spécialisés maintient une forte pression sur les prix. Les géants ne peuvent tirer parti d’une position dominante qui leur est contestée, parfois, par leurs propres distributeurs: ceux-ci, développant leurs propres marques, les font reculer d’un cran dans la supply chain et, sur certains produits peu transformés (farine) ou difficiles à différencier (flocons de maïs), font planer le risque de commoditization.

»Trois inflexions stratégiques

»À partir d’un positionnement généraliste ou “mainstream”, visant les classes moyennes et populaires des pays développés et leurs homologues des pays émergents, quelles orientations sont possibles?


»Base de la pyramide

»La plus audacieuse est la stratégie bottom of the pyramid développée par Danone au Bangladesh et au Sénégal: viser les consommateurs les plus pauvres de pays à peine émergents, ce qui représente un double pas de côté, à la fois social et géographique: l’entreprise se risque très loin de sa zone de confort, et dès le départ ce sont des “expériences” qui sont invoquées, n’engageant pas l’essentiel du business mais ouvrant des portes sur des mondes encore inexplorés. Les deux plus marquantes de ces expériences, analysées par Bénédicte Faivre-Tavignot (HEC Paris) pour notre revue, sont Grameen Danone au Bangladesh ou Lématéki au Sénégal.

»Grameen Danone Food Limited (GDFL) est une joint-venture entre Danone et Grameen Group et repose sur le modèle du social business. Il faut insister sur le caractère novateur de cette alliance industrielle entre une entreprise et une ONG, qui s’est traduite par des innovations audacieuses dans les produits et les modes de fabrication. Le premier produit de GDFL est le shokti doi, une recette développée pour satisfaire le goût et les besoins nutritionnels des enfants (un yaourt couvre 30% de leurs besoins quotidiens en vitamine A, fer, zinc et iode). Le produit est d’abord distribué en zone rurale par les shokti ladies, des vendeuses ambulantes qui touchent un fixe et une commission sur chaque vente.

»Lémateki est un social business dont l’objectif est d’améliorer la nutrition des enfants sénégalais scolarisés. Au niveau de la R&D, des produits radicalement nouveaux sont conçus ou industrialisés, comme “pouch”, sorte de berlingot composé de céréales locales et d’un peu de lait, conservé à température ambiante, grâce à l’invention d’un procédé innovant et frugal, très peu consommateur d’énergie.

»Ces expériences passent par une phase de désapprentissage. Elles ouvrent potentiellement sur une prise de position forte et précoce dans des marchés en expansion. Un pari commercial, en somme, qui se double d’un pari industriel.


»Le luxe

»Deuxième stratégie, une sortie par le haut – non pas une simple montée en gamme mais une incursion dans le monde du luxe. Cette stratégie, c’est Nestlé qui l’incarne le mieux, avec Nespresso, qui fait aujourd’hui figure de référence. En plus de tirer vers le haut une marque déjà associée à des produits de qualité, l’opération Nespresso est devenue un business en soi, avec une croissance encore vigoureuse au fil d’une internationalisation loin d’être achevée. La multinationale ne communique pas sur le chiffre d’affaires, mais quelques chiffres donnent la mesure de l’expérience: fin 2015, Nespresso était présent dans 63 pays, employait 10 500 collaborateurs dans le monde, de 90 nationalités différentes, disposait d’un réseau de 440 boutiques dans le monde. Ses marchés d’origine sont la Suisse et la France. Le business model des capsules est inspiré de celui, bien connu, des rasoirs Gillette: la machine (le rasoir) est peu coûteuse (presque gratuite dans certaines offres) mais l’entreprise se rattrape sur la vente des capsules (les lames de rasoir), dont elle fait une rente.

»Le concept de “club” développé au départ (il y a plus de 25 ans) suggérait un business de niche, à forte marge mais à chiffre d’affaire limité. Il a ouvert sur des boutiques luxueuses et la construction d’une image extrêmement soignée avec les fameuses publicités avec George Clooney. Mais le succès aidant, dans ses marchés les plus anciens Nespresso est devenu un produit grand public: en Suisse, 25% des foyers possèdent une machine Nespresso. La marque a aussi visé en priorité la clientèle des entreprises, séduite par les marqueurs de luxe… et la simplicité d’utilisation des machines.

»Au total, ce qui était au départ une incursion timide dans le domaine du haut de gamme est devenu l’un des piliers de la multinationale.


»La santé

»Troisième stratégie, elle aussi associée à un pas de côté, le développement de produits glissant de la qualité vers la santé. Dans le secteur émergent des “nutricaments” (on parle aussi, en anglais, de nutraceuticals), des startups sont en pointe, mais les multinationales peuvent faire de ce domaine un axe de développement, voire de réorientation stratégique. Avec Nestlé, c’est Danone qui est en pointe, pour des raisons qui n’ont rien d’anecdotique: il y a un siècle, l’entreprise a pris son essor avec l’introduction en France du yaourt, présenté comme un produit quasiment médicinal (comme, deux siècles plus tôt, le chocolat, vendu à l’origine par les apothicaires).

»Les produits “bon pour la santé” sont depuis très longtemps un élément fort du marketing alimentaire. Mais l’avènement des nutricaments va bien plus loin. L’aliment n’est plus simplement une nourriture de qualité qui a de bons effets sur la santé, ou un facteur de bien-être: c’est un soin.

»Des produits entièrement nouveaux sont ainsi développés, qui mobilisent des ressources inédites. On évoque souvent les micro-algues comme la spiruline, riches en vitamines, en glucides, en minéraux et en oligo-éléments, tout en ayant des propriétés antioxydantes, détoxifiantes, anti-cholestérol...

»Le développement industriel et commercial des nutricaments fait l’objet d’une intense compétition. Les industriels de l’agroalimentaire sont amenés à se doter de compétences qu’ils ne possédaient pas jusqu’ici, et ils le font soit par des acquisitions, soit en créant des institutions leur permettant de dialoguer avec le monde académique. Nestlé a ainsi créé l’Institut des sciences de la santé en faisant l’acquisition de plusieurs sociétés spécialisées dans la recherche médicale. La division Nestlé Sciences de la santé est présentée par le groupe comme “une nouvelle industrie à la lisière de l’alimentation traditionnelle et de l’industrie pharmaceutique à travers le développement de solutions scientifiques personnalisées et la formation d’une nouvelle approche de la prévention et de la gestion de la maladie”. Nestlé entend ainsi développer des solutions nutritionnelles novatrices dans trois domaines spécifiques: les soins médicaux en lien avec le vieillissement, les soins intensifs et la chirurgie, et les soins médicaux pédiatriques.

»Une variante plus “légère” de ces préoccupations en termes de santé est le “cosmétofood”, très prisé en Asie, qui consiste à développer des produits, comme des boissons, des yaourts ou des confiseries, qui sont bons pour la peau, le teint, etc.



»Une réinvention impossible?

»La question principale aujourd’hui est celle des limites de ces stratégies. Certes, il serait prématuré de prétendre en faire le bilan, notamment en ce qui concerne les nutricaments et la “base de la pyramide”.

»Mais d’ores et déjà on peut pointer leurs limites.

»Les plus évidentes sont celle de la montée en gamme. En se rapprochant de l’univers du luxe, Nestlé s’expose à un problème aussi ancien que le secteur: les imitations. Or dès lors qu’on quitte l’artisanat industrialisé, qui reste le cœur de l’industrie du luxe, pour entrer dans l’industrie tout court, les imitateurs se donnent carrière.

»Le cas Nespresso est à cet égard emblématique. Sachant que la technologie des capsules est facile à imiter et impossible à protéger durablement, le choix d’un modèle d’affaires “à la Gillette” conduit Nespresso à payer pour ses concurrents, en offrant des machines qui seront utilisées avec leurs capsules. Fin 2015, près de 190 marques différentes produisaient déjà des capsules compatibles avec son système, et le mouvement s’amplifie. Parmi elles, des marques distributeurs sensiblement moins chères pour une qualité assez proche, ou des marques de niche jouant le très haut de gamme, sur lequel Nespresso ne peut s’aligner car les volumes industriels ne correspondent plus à ceux d’une entreprise de sa taille. Nespresso court ainsi le risque d’être “stuck in the middle”. Sa croissance continue, certes, et l’expérience reste une réussite. Mais l’essentiel de la stratégie consiste aujourd’hui dans la croissance à l’international… et l’on retrouve ici l’étape précédente du développement des géants de l’agroalimentaire, celle dont les limites avérées avaient justement conduit ces firmes à tenter des pas de côté.

»La réussite de Nespresso, par ailleurs, n’est pas exportable dans l’ensemble des segments de l’agroalimentaire. Nestlé, acteur généraliste, ne va pas faire migrer toutes ses activités vers ce modèle, dont les marges d’abord très importantes ont tendance à fondre dès lors que la concurrence s’active.

»Les deux autres stratégies évoquées dans cet article, quoi très différentes en apparence, buttent sur le même obstacle: la santé.

»Le bottom of the pyramid est souvent associé à des enjeux sociaux, dans une optique d’innovation sociale. Sans surprise, dans le cas des activités de Danone, c’est l’argument de la santé qui est mobilisé. La question n’est pas de tenir ou non cette promesse. Elle est que les activités à très bas coûts développés dans ces projets sont associés à des low techs, à des partenariats locaux avec des acteurs dont les normes qualités ne sont pas aux meilleurs standards internationaux, et bien souvent avec une forme d’économie low cost, autant de facteurs qui exposent les produits concernés à un risque sanitaire très élevé. Danone a eu l’occasion de le constater en étant confronté, dans certaines de ses opérations en Asie, à des scandales sanitaires (justifiés ou pas). Dès lors qu’on s’aventure vers une coproduction, qu’on vise à réduire les coûts de production, ce type de risque se renforce. Et les conséquences sont potentiellement très coûteuses, avec le risque d’abîmer en retour l’image de marque.

»Que les expériences menées par Danone dans le domaine du bas de la pyramide soient pour le moment peu concluantes, cela n’a rien d’étonnant et il s’agit d’un pari sur le long terme dont on ne pourra juger la réussite qu’à un horizon de dix à vingt ans. Mais le passage à l’échelle qui accompagnera cette réussite ne fera pas disparaître le risque, et fera même augmenter le nombre d’accidents… sauf à normaliser et banaliser les processus de production et ainsi rentrer dans le rang de l’industrie alimentaire.

»La stratégie de “nutraceuticals” se heurte elle aussi à la question sanitaire, mais l’obstacle est d’une autre nature. Si les nutricaments veulent vraiment faire la preuve de leur différence, ils ne sont plus seulement en concurrence avec des produits lambda de qualité, mais avec des médicaments. C’est-à-dire avec des métiers, des processus industriels, des normes et réglementations, des interlocuteurs institutionnels, des cycles temporels de développement, de mise sur le marché, et de durée de vie des brevets très contraignants, qui définissent très précisément la chasse gardée des géants de l’industrie pharmaceutique. Il n’est pas certain que ceux-ci restent sans réagir, soit en mobilisant des armes réglementaires, soit en s’activant à fermer des circuits de distribution (officines de pharmacie), soit simplement en occupant le terrain, fort d’une légitimité plus évidente.

»Il est probable que le secteur des nutricaments soit promis à un bel avenir. Mais celui-ci n’est pas écrit, et ce business émergent n’est pas une terre vierge dans laquelle il serait facile de prendre des positions et de les tenir. Son territoire (y compris ses circuits de distribution) est encore incertain, et les premiers explorateurs ne resteront pas longtemps seuls. Notons enfin le flou des concepts: les nutricaments sont au carrefour de trois dimensions: le bien-être (qui tire vers le luxe), la santé (qui tire vers les tests cliniques et la perfection technique), le bio (qui tire vers l’artisanal). Pas facile de concilier les exigences parfois contradictoires de ces trois mondes.


*


»Le rêve de tous les dirigeants est ce qu’on nomme la “stratégie océan bleu”, l’exploration de marchés encore inconnus, sans aucune concurrence. Chacune des expérimentations explorées dans cet article participe de ce rêve. Mais dans ce secteur si particulier qu’est l’agroalimentaire, le rêve est-il possible? On peut trouver fascinant le pas de côté de Nestlé et de Danone, et les développements de ces trois initiatives stratégiques seront sans aucun doute passionnants. Mais on peut douter qu’elles changent radicalement la donne pour ces géants, condamnés à conserver (ou à retrouver, au terme de ces réorientations que leur succès finira par banaliser) une position d’acteur généraliste au sein d’un oligopole.»





Innovation et ressources

2016/11/24

Luc Ferry: «Nous entrons dans un supercapitalisme ultra-schumpétérien»




Interview de Béatrice Sutter. L'ADN



«Luc Ferry nous propose de “Penser Le XXIème siècle” en philosophe et égratigne au passage quelques idéologies portées par les gourous de l’ère numérique. Interview.



»Vous présentez la révolution numérique comme étant la troisième révolution industrielle. Qu’a-t-elle de commun avec les précédentes, et quelles sont ses particularités?

»Pour qu’on puisse vraiment parler de révolution industrielle, il faut que trois éléments soient réunis: d’abord une ou plusieurs sources d’énergies nouvelles ; ensuite des modes de communication inédits, rendus possibles par elle, tant sur le plan intellectuel (communication des idées) que sur le plan physique et matériel (transport des personnes et des marchandises) ; enfin, une organisation de l’économie et de la production qui découle directement des deux innovations précédentes, les trois éléments étant inséparables les uns des autres.

»A partir de là, on peut proposer une périodisation de l’histoire des révolutions industrielles qui tient la route.

»La première révolution industrielle est celle des années 1780, directement issue de l’invention de la machine à vapeur (par Watt, en 1769). Couplée avec la machine à imprimer, c’est l’apparition des rotatives et des imprimantes à rouleau qui vont permettre de produire journaux, livres et affiches de manière industrielle. Cette invention pourrait sembler presque banale, mais sans elle, il n’y aurait jamais eu ni démocratie ni instruction publique! C’est aussi l’apparition du chemin de fer: l’urbanisation gagne du terrain sur la ruralité, avec la naissance des usines modernes qui entraînent un “déversement” continu du monde paysan vers l’industrie et les grandes villes. C’est tout simplement à la naissance du monde ouvrier qu’on assiste au sein d’usines qui sont par avance le contraire absolu de l’économie collaborative puisqu’elles sont centralisées et hiérarchisées autour du commandement vertical par un super patron.

»La deuxième révolution industrielle apparaît un siècle plus tard, dans les années 1880, grâce à deux sources d’énergie révolutionnaires: l’électricité (l’ampoule à incandescence d’Edison, inventée en l879), puis le moteur à explosion. Elle s’accompagne, elle aussi, de nouvelles formes de communication, idéelles avec le téléphone, le télégramme, puis, bientôt, la radio et la télévision, mais aussi physiques, avec la voiture, le camion, le train électrique et les avions qui révolutionnent la logistique et les transports tandis que les firmes deviennent multinationales: sans téléphone et sans avions, pas de multinationales possibles!

»La troisième révolution industrielle est différente des deux autres car elle ne repose pas d’abord sur une énergie un peu spéciale, l’intelligence. C’est une révolution moins dans le monde des atomes que dans celui des bits. Elle repose en effet sur une idée géniale, celle du Web inventé par Tim Berners-Lee et Robert Cailliau en 1990. Le web n’est pas le net, c’est une application du net qui relie désormais tout le monde avec tout le monde dans un langage commun dans n’importe quel point du globe, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. C’est le Web qui va rendre possible une organisation de la vie économique en réseaux “collaboratifs”, avec des applications comme Uber, Airbnb, Blablacar et quelques milliers d’autres qui court-circuitent les professionnels et relient les particuliers entre eux.

»Là encore, on va trouver deux types de communications différents, communication des idées avec Google, Facebook et les réseaux sociaux, et communication des choses avec l’internet des objets connectés. C’est seulement dans un deuxième temps qu’on va tenter d’organiser les nouvelles énergies sur le modèle du Web, de la toile d’araignée: l’éolien, le photovoltaïque, la géothermie, la pile à hydrogène et, bientôt, les hydrates de méthane s’organiseront bientôt en réseaux intelligents de production, de stockage et de partage (les “Smart grids”).

»Troisième niveau de cette révolution: les entreprises traditionnelles voient apparaître à côté d’elles des concurrents d’un type nouveau, des applications Peer to Peer, qui non seulement relient les particuliers entre eux mais qui sont en outre dotées d’un management plus latéral que vertical. On peut certes affiner et compléter cette présentation, mais parler de “quatrième révolution industrielle” relève du confusionnisme le plus total. Il n’y a en réalité que trois révolutions, qui se suivent à un siècle d’intervalle, chacune divisée en deux grandes phases, l’une d’innovations ”schumpétériennes”, l’autre de retombées de ces innovations en termes de consommation “keynésienne”.

»Et si cette lecture est juste, loin de détruire l’emploi et la croissance, la troisième révolution ouvrira une longue phase de prospérité. Pourvu du moins qu’au lieu de laisser son monopole aux Etats-Unis, nous sachions nous y adapter!



»Jeremy Rifkin prétend que l’ère numérique annonce la mort du capitalisme – thèse que vous réfutez. Quels sont vos arguments?

»Jeremy Rifkin annonce que l’économie collaborative, c’est la fin du profit, la fin du capitalisme, l’âge de l’accès préféré à la propriété, donc la fin de la propriété privée. Dans son dernier best-seller, La nouvelle société du coût marginal zéro, il joue les gourous en prophétisant que le communautarisme remplacera l’individualisme, l’usage la propriété privée, les services, remplaceront les biens, la gratuité le mercantile, la coopération la concurrence, le partage la possession, j’en passe et des plus bisounours encore. Toutes ces prédictions s’appuient sur l’idée que la digitalisation du monde conduira infailliblement vers le coût marginal zéro et, avec lui, vers la fin du profit, les investissements initiaux étant moins grands dans la troisième révolution industrielle que dans les deux premières.

»Ce qui se passe dans la réalité est exactement le contraire à tous égards de ce qu’annonce Rifkin.

»La vérité c’est que nous entrons dans un supercapitalisme ultra-schumpétérien, qui a sans doute ses mérites, mais qui va bouleverser le monde ancien comme jamais.

»D’abord, c’est la marchandisation d’actifs privés, de bien personnels: on met sur le marché son appartement, sa voiture, ses outils, son savoir-faire, etc. C’est donc une concurrence d’un type nouveau car conduite par des non professionnels. Le modèle de l’économie collaborative à l’état chimiquement pur c’est Airbnb ou Uber pop qui sont totalement peer to peer, sans intermédiaires autres qu’une application qui repose sur l’intelligence artificielle, le big data et l’internet des objets.

»Ensuite, contrairement à ce que dit Rifkin, c’est l’archétype du faux gratuit, la prétendue fin du capitalisme étant une pure blague. Pour l’utilisateur naïf de Google ou de Facebook, tout paraît gratuit. De là à prétendre que nous allons bientôt vivre la fin du capitalisme, supplanté d’ici quelques années par des réseaux collaboratifs tout gentils, il y a un abîme.

»En effet, s’ils ne vous font rien payer quand vous utilisez leurs services, c’est parce qu’ils collectent, grâce à vos navigations diverses, une infinité d’informations sur vous qui se revendent à des prix faramineux aux entreprises qui en tirent des enseignements précieux pour cibler leurs clients. Comme l’a dit Tim Cook: “si c’est gratuit c’est que c’est vous le produit!”.

»On a en vérité affaire à ce que Jean Tirole, notre prix Nobel, appelle des “marchés biface”, un côté gratuit pour le particulier, l’autre payant pour les entreprises. La quasi-totalité des données personnelles sont aujourd’hui ouvertes aux grandes sociétés informatiques, à commencer par les GAFA, mais aussi à des boites privées qui s’approprient le big data pour en tirer toutes sortes d’enseignements pour en faire commerce. Enfin, loin de marquer la fin du capitalisme, les entreprises de l’économie collaborative dégagent des profits colossaux: Airbnb vaut aujourd’hui presque trois fois plus que le groupe AccorHotels alors qu’ils n’ont pas un mur, pas une chambre, pas une salle de bain. L’économie collaborative, c’est la dérégulation tous azimuts: à juste titre, les hôteliers font valoir que, eux, ils ont des charges sociales, des normes handicaps, des normes incendie, que les particuliers n’ont pas à respecter ce qui fait que la concurrence est déloyale. C’est du dumping social: vous allez chez Mac Do, vous tapez maintenant vous-mêmes votre menu sur un écran tactile: l’entreprise ne paie plus de charges sociales sur le travail que vous faites.

»Bref, ce que raconte Rifkin est comique...



Jeremy Rifkin annonce que l’économie collaborative, c’est la fin du profit, la fin du capitalisme, l’âge de l’accès préféré à la propriété, donc la fin de la propriété privée. Toutes ces prédictions s’appuient sur l’idée que la digitalisation du monde conduira infailliblement vers le coût marginal zéro et, avec lui, vers la fin du profit. La vérité c’est que nous entrons dans un supercapitalisme ultra-schumpétérien, qui a sans doute ses mérites, mais qui va bouleverser le monde ancien comme jamais.

»Selon vous, l’économie collaborative draine un certain nombre de représentations: les jeunes générations seraient moins sensibles à la propriété, auraient une appétence plus forte pour le partage, l’échange, l’intelligence collective... Vous n’y croyez pas?

»C’est là encore, une pure blague, une véritable imposture intellectuelle. Le sens de la propriété s’est déplacé, il n’a pas disparu pour autant. Que dans les grandes agglomérations où posséder une voiture est devenu un supplice, on préfère Vélib ou Autolib est simple affaire de bon sens. Cela ne prouve en rien que la propriété privée ait disparu. Essayez donc de piquer son Smartphone à une de mes filles, vous m’en direz des nouvelles... Du reste, pour mettre son appartement sur Airbnb ou sa voiture sur Uber, il vaut mieux être propriétaire. Quant aux patrons des startups, je doute qu’ils soient aussi enclins au partage et à la gratuité que le prétend Rifkin. Tout cela est grotesque, de l’idéologie à l’état chimiquement pur...



»Beaucoup craignent que les nouvelles technologies – l’IA, la robotique... - détruisent les emplois. D’autres annoncent la fin du travail? Comment vous situez vous par rapport à ces débats?

»Ce n’est pas la fin du travail qui nous menace, car jusqu’à présent l’innovation a toujours créé plus emplois qu’elle n’en détruit. Le vrai problème, c’est plutôt celui des déversements massifs d’un secteur vers d’autres. Tout cela est bien connu depuis la révolte des luddites de 1811 ou des canuts de 1831: les ouvriers tisserands se révoltent contre les nouvelles machines à tisser qui leurs volent leurs emplois! Ils les sabotent, les détruisent les jettent dans le Rhône à Lyon, et la police réprime leurs manifestations dans le sang (de là le plat qu’on trouve dans tous les restaurant lyonnais et qui s’appelle la “cervelle de canut”).

»Bien entendu, c’est juste, sauf que les emplois perdus pour les canuts sont remplacés par d’autres, bien plus nombreux encore. Même chose avec Amazon et les libraires: il y a 3 000 librairies en France, combien en restera-t-il dans 20 ans? Idem pour les agences de voyage et beaucoup d’autres métiers.

»Est-ce pour autant la fin du travail? Sûrement pas! Amazon crée des emplois, comme Uber ou Airbnb, simplement, ce ne sont pas les mêmes: comme disait Schumpeter, ce sont rarement les fabricants de bougies qui deviennent des fabricants d’ampoules.

»Le vrai problème, ce n’est pas la fin du travail, mais c’est la transition entre les emplois détruits et les emplois créés, c’est donc à la fois un problème de protection sociale des personnes et de formation professionnelle.



»Vous soulignez l’urgence de réguler cette nouvelle économie. Quels enjeux vous paraissent majeurs?

»Ce sont les innovations technologiques qui tirent la croissance, ce sont elles qui nous tentent par des produits nouveaux, mais qui, au passage, détruisent aussi des emplois “dépassés”, le pari étant que ces derniers seront remplacés par d’autres, créés justement par les innovations. Pour ceux qui sont attachés au monde ancien, comme c’est le cas des taxis aujourd’hui, la logique de l’innovation et de la concurrence apparaît inévitablement comme insupportable. De là les révoltes qui ont toujours accompagné le progrès technique. Ceux qui, dans le processus de destruction créatrice, sont happés par le moment de la destruction ne peuvent donc pas être rassurés par l’évocation du second moment, celui de la création, puisqu’il ne leur est que très rarement destiné.

»Sans doute faut-il, d’un point de vue social, trouver des compensations.

»Reste qu’interdire Uber serait absurde du point de vue des chauffeurs comme des utilisateurs. Tous seraient gravement pénalisés par la disparition d’un service bien supérieur à celui qu’offre une corporation qui, protégée durant des années par une absence totale de concurrence, n’a su ni s’améliorer ni s’adapter.



»Les débats politiques autour de ces questions vous semblent-t-ils à la hauteur?

»Non, la plupart des politiques ignorent tout de ces sujets hors quelques exceptions qui se comptent sur les doigts de la main. Même chose, hélas, dans le monde intellectuel qui continue allègrement de vivre dans la nostalgie de la troisième république, des blouses grises et des plumes sergent major…

»L’Europe semble mise au coin: c’est l’Amérique et plus singulièrement les “Gafa” qui donnent le ton...

»Les Européens, en général, sont debout sur les freins. Un jour le patron de Google m’a fait cette remarque: “Chez nous, m’a-t-il dit, devant la révolution numérique, on pense aussitôt en termes de services rendus aux consommateurs, chez vous, en terme de protection du citoyen”. Bien vu, en effet, et ces quatre mots ont du sens. Les Etats-Unis sont dans une voiture sans frein, nous sans accélérateur. Tout le but de mon CD est de tenter d’inviter à la réconciliation des deux...



»A découvrir: Penser Le XXIème siècle – La Troisième Révolution Industrielle: économie collaborative, transhumanisme et uberisation du monde. Par Luc Ferry. 4 CD édités chez FREMEAUX & ASSOCIES.»





Innovation et inventions

2016/11/23

Gilles Babinet: «Pour une refonte de notre formation professionnelle»




Gilles Babinet et Bruno Mettling. Les Échos. Gilles Babinet représente la France pour le numérique auprès de la Commission européenne. Bruno Mettling est directeur général adjoint d'Orange et auteur du rapport Transformation numérique et vie au travail



«Un des acquis de la période récente est une assez large convergence quant à la nécessité d'adapter notre coût du travail, tout en préservant les fondements de notre système social. Un choix qui ne sera tenable à terme que s'il s'accompagne d'une transformation de notre outil de formation.

»Nombreuses sont les nations qui, face au besoin de réajustement compétitif dans le contexte de la mondialisation, ont pris le parti de la baisse des coûts salariaux, généralement en limitant sensiblement les prestations sociales ou en déréglementant le marché du travail.

»Quelques-unes, dont la France, ont au contraire fait historiquement le choix de préserver leur modèle social induisant, il faut le concéder, des problèmes de compétitivité qui se traduisent aujourd'hui par un chômage de masse, des difficultés croissantes à financer le système social et un endettement public de plus en plus élevé.

»L'une des réorientations les plus manifestes du gouvernement est d'avoir engagé — en réponse — une politique de l'offre via une baisse des charges liées au travail ainsi qu'un assouplissement de la réglementation du travail d'une ampleur incontestable.

»Prédire l'efficacité de ce type de politique de déflation sociale demeure complexe. S'il faut admettre que le niveau de marge des entreprises françaises s'est amélioré, il reste aujourd'hui encore très en deçà de celui constaté dans les pays de l'OCDE, du fait notamment du choix des entreprises d'affecter en hausse de salaire une part significative de la baisse des charges.

Notre capacité à organiser une formation supérieure de bonne qualité et, surtout, une formation professionnelle qui réponde à ces besoins de cycles courts du monde du digital (la durée de vie d'un langage informatique serait désormais de moins de douze ans) est un impératif qui ne semble que faiblement mobiliser les acteurs du débat politique.

»En toute logique, les politiques sociales devraient avant tout s'inscrire sur le long terme: quelle forme d'organisation du marché du travail, quel niveau de formation, de protection dessinent-elles pour les travailleurs, leurs familles et finalement l'ensemble d'une société ? A l'ère de la révolution numérique, celle d'une accélération sans précédent du développement des techniques et donc des besoins en compétences pointues, à l'heure de cycles d'innovations désormais globalisés et donc de plus en plus resserrés, nous rentrons sans aucun doute dans une ère où la qualité du capital humain déterminera plus encore que par le passé la prospérité des nations. Notre capacité à organiser une formation supérieure de bonne qualité et, surtout, une formation professionnelle qui réponde à ces besoins de cycles courts du monde du digital (la durée de vie d'un langage informatique serait désormais de moins de douze ans) est un impératif qui ne semble que faiblement mobiliser les acteurs du débat politique.

»En réalité, au risque de faire grincer quelques dents, le coût absolu du travail ne veut pas dire grand-chose. Il n'a de pertinence qu'en rapport avec le niveau d'adaptabilité et de productivité des travailleurs. Les exemples danois, suédois ou suisse dessinent largement la voie à suivre. Au-delà des systèmes de flexisécurité qui conditionnent la facilité d'entrée et de sortie du marché du travail à une protection sociale maximale, chacun de ces pays dispose d'outils de formation initiale et professionnelle de grande qualité: le chômage y est faible, si ce n'est inexistant dans le cas de la Suisse, et la productivité parmi les plus élevées au monde.

»Naturellement, la formation ne suffira pas à éradiquer le chômage de masse, mais valider son adéquation avec le marché du travail qui se profile pourrait déjà permettre d'en éradiquer une large part.»





Innovation et idées

2016/11/22

Daouda Ndiaye: «De la culture dans la prison, de la prison dans notre culture»




Daouda Ndiaye, Juriste, Docteur en Sciences de l’Education, Ancien Chargé de Mission de Prisonniers Sans Frontières (daouda.ndiaye@gmail.com). Xalima News



«Mur de prison décoré par des détenus sur le thème du baobab pour égayer leur lieu de vie. Ce fut le réveil des talents cachés autour d’un programme d’échanges entre des prisons de France, du Togo et du Bénin, “La Culture au-delà des murs” en 2013, Prisonniers Sans Frontières.

»La mutinerie de la Maison d’Arrêt et de Correction de Rebeuss a failli avoir un effet banc de poissons sur d’autres prisons du Sénégal. Imputer un tel dysfonctionnement à Madame Agnès Ndiogoye, Directrice de cette prison, relève d’une paresse intellectuelle dans l’analyse des éléments objectifs générateurs de cette mutinerie. Des chiffres officiels font état d’un mort (Ibrahima MBOW, âgé de 33 ans) et 41 blessés. L’argent ne panse pas les plaies et la vie n’a pas de prix, nous enseignent les moralistes. C’est regrettable.

»Il ne s’agit pas ici d’analyser une faute de service ou une faute du service dont l’appréciation est du ressort des juridictions sénégalaises.

»442 mineurs (filles et garçons) sur un total de 9544 détenus ont été recensés par l’Observatoire National des Lieux de Privation de Liberté du Sénégal au mois de septembre 2016.

»Qu’il me soit permis alors de demander juste à ouvrir la porte de la prison à la Culture.

»C’est sur les ailes de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) du 10 décembre 1948 que nous survolons les miradors du monde carcéral avant de fouler le sol sénégalais. Dans nos bagages, nous avons pris le soin de nous faire l’écho d’une parole gravée en lettres d’or sur un document s’adressant à toute l’humanité: “toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent.” (Article 27 alinéa 1) DUDH. Cette parole résonne en nous, héritiers de la Charte du Mandé et de la génération de René Cassin, à la rencontre de cette Afrique qui a dit oui au droit à la culture sans réserve.

»L’article 15 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (adopté le 16 décembre 1966), dans la même dynamique, dispose que: “Les Etats parties ...reconnaissent à chacun le droit:

»a) de participer à la vie culturelle;

»b) de bénéficier du progrès scientifique et de ses applications;

»c) de bénéficier de la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur...”.


»J’ai eu l’honneur de servir Prisonniers Sans Frontières (PRSF) en France, au Togo et au Bénin en qualité de concepteur du Projet “La Culture au-delà des murs». A travers les missions de sa Commission culturelle, j’ai compris que l’effraction de la porte d’une prison par la culture n’est pas une infraction.

»Si la prison a servi de lieu pour “Surveiller et punir”, pour reprendre le titre du livre de Michel Foucault, la contrainte légitime qu’elle fait peser sur le détenu ne pourrait aller au-delà de la privation de la liberté d’aller et de venir dans la cité.

»C’est pourquoi, elle ne saurait rester insensible à l’effectivité de ce droit à la culture que toutes les constitutions modernes ont inscrit dans leur préambule.

»Comme le droit à l’éducation, le droit à la culture n’est pas une créance exigible qu’un citoyen peut invoquer pour réclamer un dû à l’Etat mais une disposition qui laisse à la Loi le soin de lui donner un contenu.

»Mais quel contenu allons-nous donner à ce droit à la culture en prison? J’entends par “nous” les prescripteurs que sont les pouvoirs publics sénégalais mais aussi toute la société civile nationale et internationale, qui travaillent discrètement à l’amélioration des conditions de vie des détenus.

»Si un programme culturel pour les prisons doit voir le jour dans notre pays, les projets qui en découlent devraient s’inscrire dans un cercle vertueux se déclinant au moins en 4 points:

»– Le premier point est que la culture en prison n’est pas un passe-temps mais un moyen de préserver l’intégrité physique et morale des citoyens-détenus;

»– le deuxième point postule que la culture en prison n’est pas exclusivement le domaine réservé de l’administration pénitentiaire mais un moyen de créer un décloisonnement des ministères de la Justice, de l’Education et de la Culture;

»– le troisième point nous conforte à l’idée que la prison dans notre culture est une rupture avec le regard stigmatisant du monde carcéral;

»– enfin, le quatrième point fait de la prison dans notre culture un pôle de veille active sur le respect des droits des détenus appelés à réussir leur réinsertion sociale.


»La culture en prison n’est pas un passe-temps mais un moyen de maintenir l’intégrité physique et psychique des détenus

»Les premières traces de l’existence d’une bibliothèque dans le milieu carcéral en France remontent à l’Empire. Une note en date du 4 septembre 1844atteste les vertus du livre en prison en ces termes: “heureuse influence sur l’âme et l’esprit des prisonniers... à condition de bien choisir les livres”. Vingt ans après, on peut lire dans une autre note du 22 août 1864 la volonté de l’administration de combattre en prison “...l’oisiveté par la lecture”.

»Sans remonter le fil de l’histoire aussi loin, on peut donner en exemple les réformes de 1974 en France pour relever l’entrée des premiers éléments de la culture dans le monde carcéral: droit de lire des journaux de son choix, droit d’avoir la radio et droit d’accès à titre collectif à la télévision... Des enseignants détachés par l’Education Nationale y étaient déjà sans emprise réelle sur de nombreux jeunes et adultes qui ont rejeté l’école.

»La France qui s’inspire du Conseil de l’Europe entend, par sa législation pénitentiaire, créer les conditions pour préserver l’intégrité physique et psychique des détenus tout en les préparant à une meilleure réinsertion sociale.

»Petit à petit, des concerts ont été organisés dans les prisons de France et du Sénégal.

»Au Sénégal, Youssou NDOUR a offert un concert à la Maison d’Arrêt de Rebeuss en 1991. D’autres artistes comme Fou Malade, Niagass et Aïda SAMB ont initié “Le Noël des prisons” en 2012.

»Que fait le Sénégal sans être dans la théorie du modèle français?

»Dans le domaine de l’éducation et de la formation, la configuration d’une classe entre quatre murs, un maître, des élèves et un tableau noir, renvoie généralement le détenu déscolarisé à son échec scolaire. Le manque de motivation des détenus dont le niveau scolaire est souvent trop bas nous oblige à repenser les formes d’apprentissage en rupture avec l’école formelle.

»C’est pourquoi, nous croyons en l’efficacité des ateliers-théâtre, des ateliers d’écriture par le Rapp et de la valise de livres tournante entre prisons pour donner ou tout au moins redonner le goût des produits culturels aux détenus.

»Mais comment parler de culture au Sénégal à un détenu démuni du minimum vital: avoir une nourriture saine, se soigner et être dans les conditions décentes d’hygiène de nos lieux de vie?

»“Primum vivere deinde philosophari” (Il faut d’abord vivre ensuite philosopher) nous enseigne la sagesse latine.

»C’est pourquoi, nous devons être sur tous ces fronts dans l’intérêt supérieur des détenus: des jardins maraîchers pour améliorer leur nourriture, des soins médicaux et des activités culturelles seront les contours d’un programme à élaborer.

»Le droit à la culture fait corps avec le droit à l’éducation pour préparer le détenu à une meilleure réinsertion sociale. Mais il ne s’agit pas ici d’un programme de formation où tout est conçu dans une relation verticale entre le maître et l’élève.

»Le citoyen-détenu est un apprenant-acteur qui, parce que fortement impliqué, construit sa professionnalité en même temps que l’enseignant qui accompagne ses processus d’apprentissages.

»C’est par la Culture que le Sénégal contribuera à combattre l’effet désocialisant de la prison qui ouvre la porte à la récidive.

La Culture en prison n’est pas exclusivement le domaine réservé de l’administration pénitentiaire mais un moyen de créer un décloisonnement des ministères de la Justice, de l’Education et de la Culture.

»Et les clés du problème ne sont pas exclusivement entre les mains de l’Administration pénitentiaire.

»Cela nous ramène à poser la question de la nécessité d’une synergie forte entre plusieurs ministères qui portent de manière transversale la Culture dans la prison et les acteurs non étatiques (ONG, Organisations des Droits de l’Homme…).

»Le Ministre de la Justice, Garde des Sceaux Sidiki KABA vient d’annoncer la tenue prochaine d’un Conseil interministériel sur les prisons en marge de l’installation officielle de la Cour d’Appel de Ziguinchor. L’initiative est louable. Car c’est aussi et surtout par la culture au-delà des murs que la prison cessera d’être une citadelle dans la cité.


»La Culture en prison n’est pas exclusivement le domaine réservé de l’administration pénitentiaire mais un moyen de créer un décloisonnement des ministères de la Justice, de l’Education et de la Culture

»Si tout changement pourrait faire désordre pour les gardiens d’une tradition administrative, la rationalisation de l’action publique nous oblige à souscrire à une opération de décloisonnement des différents ministères qui s’intéressent aux détenus.

»En effet, si nous voulons appliquer le droit à la culture de manière effective, nous devrions accepter que le Ministère de la Culture puisse s’impliquer dans la gestion du milieu carcéral. Mais il ne s’agit pas ici de mettre ce ministère dans la situation d’un colocataire passif de la Prison.

»Tout au plus, allouer une partie du budget du Ministère de la Culture aux activités des citoyens-détenus, si modeste soit-elle, est déjà en soi une rupture dans l’organisation des services publics de la justice.

»Le personnel de l’administration pénitentiaire gagnerait ainsi à aller au-delà de “Surveiller et punir”. Les métiers de la Culture, par la formation continue, contribueraient inexorablement à redorer le blason de ces fonctionnaires de l’administration pénitentiaire que d’autres fonctionnaires regardent parfois du haut de leurs balcons avec peu de considération.

»Le personnel pénitentiaire comme producteur et créateur de culture, pour quelle formation initiale ou continue à l’Ecole de formation du personnel pénitentiaire? Un tel sujet pourrait faire l’objet d’un séminaire au bout de notre voyage dans l’humanisation des prisons.

»Par ailleurs, l’Etat du Sénégal doit comprendre également que ces projets en gestation ne s’inscriront dans la durée que par un travail de proximité qui se nourrit institutionnellement de la décentralisation.

»De rencontrer, par exemple, un maire de Thiès, avec lui des bibliothécaires et la diaspora sénégalaise en France dans le cadre de la Coopération décentralisée, nous donne des raisons de croire que tout ne doit pas venir du Pouvoir central. Mais rien ne se fera sans ce Pouvoir central pour assurer la formation professionnelle des intervenants dans les prisons.

»Comment aménager des passerelles entre le Ministère de l’Education et le Ministre de la Justice lorsqu’on veut détacher des enseignants dans les prisons du Sénégal? Autre sujet qui nous semble aussi pertinent pour renforcer la place de la Culture dans la prison.

»Par ailleurs, comment envisager de faire entrer le sport dans les prisons sans une implication du Ministère des Sports souvent appelé dans nos pays d’Afrique francophone “Ministère de la Jeunesse et des Sports”? La base de la pyramide des âges dans nos prisons étant large, il faudrait continuer à rêver, par exemple, pour que l’on puisse organiser des matchs de football entre des clubs de renommée nationale comme Niary Tally et des équipes constituées par les détenus.

»Cela fait partie du lien qu’il convient de construire entre le “dedans” et le “dehors”, une fois la dimension sécuritaire garantie.

»La formation continue fera entrer dans le milieu carcéral des fonctionnaires de ces ministères et d’autres intervenants (artistes, bénévoles, formateurs, ONG) dont les activités seront calées sur l’emploi du temps du personnel pénitentiaire.

»Ce qui permettra d’éviter dans ce milieu, où chaque chose en son temps, des malentendus entre le “dehors” et le “dedans” de nature à faire du détenu un pestiféré.


»La prison dans notre culture est une rupture avec le regard stigmatisant du monde carcéral

»En effet, tout le monde s’accorde à reconnaître que la prison est un sujet tabou.

»Notre rapport à la prison est problématique. D’où la nécessité de faire un travail sur nous-mêmes.

»La prison dans notre culture se lit dans notre propension à construire du lien avec les familles des détenus.

»Notre socialisation s’achève lorsque nous acceptons le détenu comme un égal qui paie ses manquements aux règles protégeant les intérêts de la société.

»Pour y arriver nous devons avoir des liens d’échanges avec les prisons et les considérer comme des prolongements naturels de nos territoires. Comment améliorer notre habitat, notre cadre de vie avec des architectes et urbanistes en pensant à la remise en cause de l’architecture des prisons? Certes, une prison n’est pas un hôtel pour l’immense majorité des détenus. Mais que faire pour les prisons sénégalaises comparées à juste titre à des camps de concentration en raison de la surpopulation carcérale et du manque d’hygiène?

»Tous ces intervenants extérieurs à la prison sont des témoins qui vont contribuer à déconstruire cette vision péjorative que l’opinion publique attache à la condition de détenu depuis le temps des bagnes.

»Libérer la parole entre détenus, entre cellules, entre prisons: tel est le chemin qui devrait s’ouvrir pour notre voyage au cœur de l’humanisation de nos prisons.

»Ce programme d’échanges culturels est une fenêtre sur le monde dans l’esprit et la lettre de l’article 11 de la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle adoptée à l’unanimité en 2001 par la communauté internationale:

»“[..] Source d’échanges, d’innovation et de créativité, la diversité culturelle est, pour le genre humain, aussi nécessaire qu’est la biodiversité dans l’ordre du vivant...”

»En épigraphe de cette Déclaration, il est inscrit “La richesse culturelle du monde, c’est sa diversité en dialogue”. Cette phrase suffit à elle seule à résumer l’esprit qui devrait animer les porteurs potentiels de ces projets culturels au sein de nos prisons.

»C’est sur le fondement de ces instruments juridiques internationaux que nous comptons contribuer à ajuster le regard des uns et des autres sur la condition de détenu.

»Alerter l’opinion et la tenir en alerte seraient une voie de salut pour le citoyen-détenu dans un rapport de complémentarité avec des organisations nationales et internationales comme Amnesty International, la Fédération Internationale des Droits de l’Homme et Prisonniers Sans Frontières.


»La prison dans notre culture est une veille active sur les droits des détenus appelés à réussir leur réinsertion sociale

»En effet, il existe hors des murs des prisons d’autres miradors; ceux qui sont occupés par des sentinelles de la République dont le seul regard suffit à dissuader celui qui est tenté d’abuser de son pouvoir sur les humains et les choses.

»Ouvrir la prison aux associations, aux médecins, aux enseignants, aux formateurs, c’est aussi partager avec le public le vécu des détenus. L’entrée des professionnels et les bénévoles dans la prison est le moyen le plus subtil de casser les ghettos du monde carcéral.

»Et le débat n’est pas dans un dilemme entre bénévoles et salariés mais de faire des choix judicieux dans certaines activités entre amateurs et professionnels.

»Il est vrai qu’il est plus facile de nouer une relation de confiance avec les détenus lorsqu’ils sont en face de bénévoles qui ne dépendent pas de l’Etat.

»Le tout est de mettre ensemble toutes ces ressources humaines précieuses dans une relation de confiance.

»Agir sur les leviers de l’insertion professionnelle contribuerait ainsi à créer un lien entre les entreprises, les coopératives agricoles et la prison. Mais sous le poids de la culture de la défiance, il suffit d’avoir un casier judiciaire rempli pour rendre plus difficile l’insertion professionnelle de l’ex-détenu. Un jeune sénégalais de 27ans Moctar Cissé, fils d’un ancien directeur de Prison, a mesuré les enjeux pour redonner dignité aux prisonniers par le fruit de leur travail en mettant en place le site de vente www.wesell.org; site qui valorise le talent et la créativité des détenus de la Prison de Liberté 6. Une telle initiative conforte la nécessité absolue d’un partenariat avec des coopératives d’artisans et d’agriculteurs du Sénégal, pour communiquer sur les bonnes pratiques d’insertion professionnelle et espérer améliorer le quotidien du détenu.

»Somme toute, l’éducation et la culture devraient conjuguer ici leurs stratégies pour répondre aux attentes des détenus. Ainsi, l’Etat du Sénégal inscrira son action dans une mission de service public pour protéger de manière efficace les intérêts du citoyen-détenu quant à l’accès au Droit à la culture.


»Conclusion:

»“La culture commence lorsque l’on s’entend à traiter le vivant comme vivant, elle ne commence que dans une atmosphère qui est bien au-dessus du monde du gain et de la nécessité, elle s’inscrit d’emblée dans un au-delà de l’argent et du gain” ainsi parlait Nietzsche.

»Comment ne pas penser à l’impérieuse nécessité de mobiliser des équipes de terrains, des bénévoles anonymes dont le seul gain est de voir les conditions de vie des détenus s’améliorer?

»Pour redonner espoir et dignité aux prisonniers du Sénégal, voici quelques pistes de réflexion en friche que les pouvoirs publics devraient remblayer à travers le livre, la musique, la peinture, le théâtre, la formation professionnelle... bref par tout ce qui fait de l’humain le remède de l’Homme.»





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