2016/09/06

«Synthèse des approches territorialisées de l’innovation»




Michelle Mongo. Réseau Francophone de l'Innovation




«La typologie des approches territorialisées de l’innovation trouve sa source dans l’interprétation du rôle attribué à l’espace et au progrès technique (Ratti, 1992). Avant les années 80, le progrès technique est considéré de façon exogène (comme donné ou connu) et l’espace comme simple support territorial. Depuis le milieu des années 80, cette tendance change, les nouvelles théories de la croissance reconsidèrent l'origine et le rôle du progrès technique dans les explications de la croissance. On voit émerger dès lors un courant de pensée analysant le progrès technique comme variable endogène (Lucas, 1988; Romer, 1990; Barro, 2000) et l’espace comme composant actif du développement régional.

»Dans ce contexte, les travaux issus des Modèles Territoriaux d’Innovation (district industriel, milieu innovateur, région apprenante, etc.) constituaient une avancée dans l’analyse de la croissance régionale, car ils permettaient de remplir “la boite noire” ou les dynamiques institutionnelles de développement étaient traditionnellement ignorées par les analyses néoclassiques (Moulaert et Mehmood, 2008). Ces travaux constituent le fer de lance du mouvement du “nouveau régionalisme”. Certains modèles justifient le développement local en se focalisant sur les dimensions économiques de l’innovation. D’autres se focalisent sur les dimensions sociales de l’innovation, les connaissances collectives, les interactions sociales et les institutions locales. Enfin d’autres s’attardent sur la dimension politique de la gouvernance locale.

»Moulaert et Mehmood (2008) considèrent qu’il se distingue 3 familles de Modèles Territoriaux d’Innovation:


»Milieu innovateur et District industriel

»Les réflexions développées en termes de milieu innovateur tentent de fournir une explication aux phénomènes d’organisation territorialisée. La différence analytique majeure avec le district industriel réside dans l’intégration du territoire dans la dynamique industrielle. En effet, dans leurs travaux empiriques et théoriques, les auteurs du GREMI [Groupe de Recherche Européen sur les milieux innovateurs créé en 1984 par P. Aydalot] cherchent à analyser les relations entre les firmes et leurs environnements et à étudier les modes d’organisation qui les caractérisent. Ils développent une analyse territorialisée de l’innovation en mettant en évidence le rôle de l’environnement et plus précisément celui des milieux dans le processus d’innovation. Aydalot admet que “ l’entreprise innovante ne préexiste pas aux milieux locaux, elle est secrétée par eux. Les comportements innovateurs dépendent essentiellement de variables définies au niveau local ou régional. En effet, le passé des territoires, leur organisation, leur capacité à générer un projet commun, le consensus qui les structure est à la base de l’innovation. L’accès à la connaissance technologique, la présence de savoir-faire, la composition du marché du travail et bien d’autres composantes des milieux locaux déterminent des zones de plus ou moins grande innovativité” (Aydalot, 1986, p10). Ainsi la firme n’est plus un agent isolé, il est intégré dans un milieu possédant des capacités innovantes.

»La théorie du district industriel constitue dans la littérature économique l’exemple d’un modèle de développement endogène constitué par les entreprises localisées sur un même territoire. Becattini, dans ses travaux sur l’industrialisation de la Toscane (Becattini, 1999) introduit ce concept et souligne ainsi l’importance des économies externes et du sens de l’appartenance (Becattini, 1979). Afin d’expliquer les dynamiques du district et ses moyens pour générer des profits, Becattini distingue plusieurs dimensions essentielles à son fonctionnement. Il analyse la notion de “système de valeurs” (éthique du travail et de l’activité, de la famille, de la réciprocité et du changement) et admet que ce dernier peut être relayé et diffusé à l’intérieur du district au travers de règles et institutions. Le district industriel apparaît ainsi comme un grand complexe productif où la coordination des différentes phases et le contrôle de la régularité de leur fonctionnement ne sont pas assujettis à des règles préétablies et à des mécanismes hiérarchiques, mais au contraire, sont soumis à la fois au jeu automatique du marché et à un système de sanctions sociales infligées par la communauté.


»Les Systèmes Régionaux d’Innovation (SRI) et la Région Apprenante

»L'approche par les Systèmes Régionaux d'Innovation (SRI) concentre les principales questions relatives aux dynamiques économiques spatiales en portant une attention particulière aux rapports entre l'entreprise innovante et les apports externes qui lui sont nécessaires lors des processus d'innovation. Sur le plan théorique, l'approche des SRI ne constitue pas une théorie définitive et formalisée. Elle permet plutôt de qualifier l'évolution des interactions entre acteurs et les formes spatiales et temporelles que prennent ces interactions. L'approche des SRI se fonde sur l'articulation de deux axes du point de vue des transformations économiques: l'innovation comme processus systémique et la région comme lieu d'émergence de l'innovation. D’une part, l'innovation est analysée comme le résultat des nouvelles connaissances et informations obtenues à partir de processus cumulatifs et évolutifs qui mobilisent diverses sources de connaissances (Cooke, 2001; Carlsson et al., 2002). La synthèse sur cette thématique souligne l’importance de l’apprentissage par la recherche, la pratique, l’utilisation de technologie de pointe, mais aussi les interactions, les externalités industrielles et régionales (Kline et Rosenberg 1986). Par ailleurs le rôle du territoire est souligné, dans la mesure où il génère un potentiel de création de nouvelles connaissances, de nouvelles technologies, de nouveaux processus qui à travers une infrastructure physique, organisationnelle et sociale permet aux industries d'être plus compétitives et dynamiques sur les marchés.

»La Région Apprenante peut être considérée comme une synthèse intermédiaire des modèles d’innovation territoriale (Lundvall et Johnson, 1994; Lundvall et Borras, 1997). Le modèle intègre la littérature sur les systèmes d’innovation, les processus d’apprentissage et les spécificités des dynamiques institutionnelles régionales. Le terme de région apprenante implique que l’apprentissage permettant d’innover a lieu plus efficacement dans des espaces sociaux plus limités, comme les régions, les collectivités locales ou les municipalités, qui offrent aux individus des possibilités immédiates de contacts, de collaboration et d’interaction.


»Les Clusters et Pôles de compétitivité

»Les Clusters font partie d’un cadre conceptuel destiné à comprendre les moteurs de la compétitivité économique aux échelles régionales et nationales. Dans ce cadre, le Cluster est perçu comme un regroupement d’organisations (entreprises, laboratoires, etc.) dans lequel les relations étroites entretenues entre les acteurs influencent positivement les dynamiques territoriales d’innovation et le développement local. Porter le définit comme “un réseau d’entreprises et d’institutions proches géographiquement et interdépendantes, liées par des métiers, des technologies et des savoir-faire communs (…) Le cluster a une influence positive sur l’innovation et la compétitivité, les compétences des travailleurs, l’information et la dynamique entrepreneuriale sur le long terme” (Porter, 1998; p199). Les Clusters s’inspirent de différents travaux dont les principaux sont issus de recherches élaborées dans le cadre du courant de la géographie de l’innovation (Jaffe, 1989; Audretsch and Feldman, 1996; Anselin et al., 1997; Bottazzi and Peri, 2003; Autant-Bernard and Le Sage, 2011). L’hypothèse principale de ces travaux est que l’innovation possède une dimension spatiale forte du fait du caractère localisé des externalités de connaissances. Dès lors, les firmes retireraient un avantage certain à se localiser à proximité les unes par rapport aux autres de manière à bénéficier des connaissances tacites plus facilement mobilisables quand elles sont à proximité.

»L’une des principales limites qui se dégagent de ces Modèles Territoriaux d’Innovation est qu’ils se focalisent sur le secteur industriel et justifient le développement territorial par les innovations technologiques opérant au sein de ce secteur. Cette vision trop technologique de l’innovation analysée jusque-là par les économistes pour justifier du développement territorial a négligé d’autres processus sociaux essentiels et faisant intervenir d’autres formes d’innovations. Parmi lesquels les innovations culturelles, urbaines, institutionnelles, de gouvernance ou encore environnementales que l’on peut considérer sous le terme générique d’innovation sociale. L’analyse du développement régional peut ainsi s’enrichir en incluant ces différentes innovations, car “Il est (…) essentiel d’élargir le lien entre innovation et développement (…), en partant non pas d’une analyse par le marché, qui implique une offre (innovation dans la production) et une demande (consommation de produits innovants), mais par les besoins et leur satisfaction.” (Hillier et al, 2004, p.138).



»Bibliographie

»L. Anselin, A. Varga, and Z. Acs. Local geographic spillovers between university research and high technology innovations. Journal of Urban Economics, (42): 422 448, 1997.

»D. B. Audretsch and M.P. Feldman. R&d spillovers and the geography of innovation and production. The American Economic Review, 86(3):630–640, june 1996.

»C. Autant-Bernard and J. Le Sage. Quantifying knowledge spillovers using spatial econometric models. Journal of Regional Science, 51(3):471–496, August 2011.

»P. Aydalot. Trajectoires technologiques et milieux innovateurs, GREMI, Neuchâtel, 1986, p.10.

»R. J. Barro. Les facteurs de la croissance économique. Economica, 2000.

»G. Becattini. Dal settore industriale al distretto industriale: alla ricerca dell’unità d’indagine della economia industriale, Revista di economia e politica industriale, n°1, 1979.

»G. Becattini. L’industrializzazione leggera della Toscana, Milan, Franco Angeli, 1999.

»L. Bottazzi and G. Peri. Innovation and spillovers in regions: Evidence from european patent data. European Economic Review, 47(4):687–710, 2003.

»B. Carlsson, S. Jacobsson, M. Holmen and A. Rickne. Innovation systems: analytical and methodological issues, Research Policy, Vol. 31, p. 233-245, 2002.

»P. Cooke, Regional innovation systems, clusters, and the knowledge economy, Industrialand Corporate Change, Vol. 10, n°4, p. 945-974, 2001.

»J. Hillier, F. Moulaert et J. Nussbaumer. Trois essais sur le rôle de l’innovation sociale dans le développement territorial. Géographie, Économie et Société, 2004, p129-152.

»A.B. Jaffe. Real effects of academic research. The American Economic Review, 79(5):957–970, December 1989.

»S.J. Kline, N. Rosenberg. An overview of innovation. In R. Landau & N. Rosenberg (eds.), The Positive Sum Strategy: Harnessing Technology for Economic Growth. Washington, D.C.: National Academy Press, 1986, pp. 275–305

»R. Lucas. On the mechanics of economic development. Journal of Monetary Economics, 22: 3–42, 1988.

»B. Lundvall, B. Johnson. The learning Economy, Journal of Industry Studies, Vol. 1, 1994, p. 23-41

»B. Lundvall, S. Borras. The globalising learning economy: implications for innovation policy, Rapport pour la DG XII (Commission Européenne), 1997.

»F. Moulaert, F. Sekia. Territorial Innovation Models: a critical Survey. Régional Studies, 37 (3), p289-302, 2003.

»F. Moulaert, A. Mehmood. Analyser le développement régional. De l’innovation territoriale à la géographie de « dépendance de sentier », Géographie, économie et société 2008/2, vol.10 p199-222.

»M. Porter. On Competition, Harvard Business School Press, p. 197-288, 1998.

»R. Ratti. Innovation technologique et développement régional. Éd PU de Lyon, 2000.

»P. Romer. Endogenous technological change. Journal of Political Economy, 95:71–102, 1990.»





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