2016/09/22

«L’entrepreneur d’hier et d’aujourd’hui. Des entrepreneurs par nécessité, acteurs de la société entrepreneuriale?»




Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis. De la société salariale à la société entrepreneuriale. Une analyse critique. Réseau de Recherche sur l’Innovation (RRI). Documents de travail (WP) n.º 45/2015. Voir les références dans la publication originale du texte.




«L’entrepreneur d’hier et d’aujourd’hui

»Entrepreneur = incertitude + risque + innovation

»Cantillon, Say et Schumpeter (Boutillier, Uzunidis, 1995, 1999, 2010) sont les fondateurs de la théorie économique de l’entrepreneur, leurs écrits forment un corpus théorique d’où nous tirons l’équation entrepreneuriale ci-dessus. Pour le premier, il est l’agent économique qui supporte le risque inhérent à l’économie de marché. Pour le deuxième, il est l’intermédiaire entre le savant qui produit la connaissance et l’ouvrier qui l’applique à l’industrie. Pour le troisième, il est l’agent économique porteur de changement technique et industriel en réalisant de nouvelles combinaisons de facteurs de production. Plus tard, Hayek, Mises et Kirzner. Hayek et Kirzner remettant en question l’hypothèse walrasienne de transparence du marché (Hayek) et définissent l’entrepreneur comme un découvreur d’opportunités, non comme un créateur d’opportunités (Kirzner). D’une manière ou d’une autre, l’entrepreneur personnifie le capitalisme industriel en expansion, la dynamique du mouvement des affaires. Mais, aujourd’hui, loin des temps héroïques de la première révolution industrielle, dans un capitalisme de grandes entreprises dominant le marché mondial, le rôle de l’entrepreneur est de se faufiler dans les interstices vierges du marché: faire fortune, court-circuiter le mécanisme de reproduction des élites, en se faisant sa place. Rockefeller, Bich, Ford, et plus près de nous Gates, Zuckerberg ou Brin et Page… font rêver de jeunes ambitieux. Partis de rien (ou de presque rien), ils ont bâti des empires industriels en très peu de temps.

»A partir des années 1980, l’entrepreneur est redevenu un sujet d’intérêt, alors que vingt ans plus tôt, Baumol (1968) écrivait avec regret que les économistes s’en désintéressaient. Pourtant, dans les années 1960, Touraine (2000) montra que le changement social ne vient pas des masses, mais de groupes sociaux minoritaires. L’émergence d’entrepreneurs innovateurs depuis le début des années 1980 est-il le signe d’une transformation profonde du capitalisme (Chiapello, Boltstanski, 1999), qui se serait renouvelé en intégrant des valeurs d’autonomie, de créativité et d’épanouissement personnel issues des mouvements sociaux de la fin des années 1960? Gates et Jobs étaient des marginaux par rapport aux firmes, qui telle IBM, structuraient l’industrie informatique.

»Les économistes, en dépit de leur intérêt pour le sujet, ont des difficultés à cerner l’entrepreneur. Ainsi, pour Mises, un même individu peut combiner les fonctions d’entrepreneur, de propriétaire, de capitaliste et de travailleur, mais “la fonction spécifique de l’entrepreneur consiste à déterminer l’utilisation des facteurs de production”. Son objectif est purement égoïste: s’enrichir. Mais il ne dispose pas d’une entière liberté d’action car “il ne peut échapper à la loi du marché” (Mises, 2004, p. 151).

»L’activité entrepreneuriale peut aussi être perçue comme la découverte d’opportunités de profit que les autres individus n’avaient pas découvertes auparavant. Aussi, le profit de l’entrepreneur est la récompense obtenue en partie par hasard et grâce à son habileté à anticiper la manière dont les individus vont réagir face au changement. Kirzner (1973) refuse la problématique de la maximisation du profit. Ou, plutôt, l’entrepreneur n’est pas seulement un agent calculateur, il est aussi un agent économique attentif aux opportunités. L’entrepreneur kirznerien, contrairement à son homologue schumpetérien, ne crée rien de nouveau, mais est un découvreur d’opportunités qui existent déjà. Les opportunités de profit naissent du déséquilibre, non de l’équilibre. L’entrepreneur doit être vigilant pour détecter puis exploiter les opportunités de profit. L’entrepreneur se présente donc comme l’agent économique qui exploite l’ignorance et révèle l’information. Il met ainsi en évidence la “vigilance entrepreneuriale”, qu’il définit comme une sorte capacité particulière des entrepreneurs à acquérir l’information spontanément. Kirzner rejette fondamentalement le modèle walrasien, mais également la théorie de Schumpeter: “l’entrepreneur doit être considéré comme répondant aux opportunités, plutôt que comme les créant; comme capturant des occasions de profits, plutôt que comme les générant” (Kirzner, 2005, p. 58). Il remet ainsi en question le mythe du self-made-man en montrant implicitement que la réussite entrepreneuriale n’est pas fonction des seules qualités intrinsèques d’un individu aussi exceptionnel soit-il. Hayek, Mises et Kirzner suggèrent ainsi que l’entrepreneur n’est pas un être hors du commun, mais que tout individu peut le devenir. Les barrières sociales et économiques ne sont donc pas imperméables. Mais, est-ce vraiment si facile?

»Si tout le monde peut entreprendre, pourquoi entreprendre? Par nécessité? Par opportunisme? Casson (1991) en énumère quatre et cherche à évaluer la réussite potentielle de l’individu de façon beaucoup plus concrète: 1) on devient entrepreneur parce qu’il n’y a pas d’emploi vacant: créer son entreprise constitue la seule issue à une situation de chômage, laquelle est provoquée par les organisations syndicales qui ont imposé un taux de salaire trop élevé pour les employeurs; 2) l’individu peut refuser d’être placé sous le contrôle d’un supérieur qui lui imposera une tâche ou une autre indépendamment de ses propres aspirations; 3) l’individu peut rechercher un emploi à temps partiel, comme complément de rémunération, ou devenir entrepreneur, en complément d’une activité salariée, comme un passe temps; 4) la raison principale qui conduit un individu à devenir entrepreneur est qu’il trouvera ainsi l’autonomie nécessaire pour exploiter ses talents.

»Parmi ces quatre arguments, le quatrième est le seul positif. L’individu agit alors en qualité d’ “employeur en dernier recours” pour lui-même, ses chances de réussite sont faibles, un individu qui: 1) considère qu’il est difficile de trouver un emploi dans une situation de concurrence, ou de conserver un emploi une fois qu’il l’aura obtenu, n’aura vraisemblablement pas les qualités personnelles requises pour réussir dans les affaires; 2) ne supporte pas d’être employé ne sera vraisemblablement pas capable d’employer d’autres personnes, limitant ainsi très rapidement les possibilités de croissance de son entreprise; 3) souhaite travailler comme il l’entend ne fournira certainement pas aux clients la qualité de services qu’ils attendent, limitant les chances de survie de son entreprise; 4) enfin un entrepreneur sans expérience salariée sera sérieusement pénalisé. Pour réussir, il est souhaitable de commencer comme salarié. Les salariés peuvent apprendre le métier de leur employeur, avant de se lancer et mettre à profit l’expérience ainsi acquise. Le lien serait alors très étroit entre la condition de salarié et celle d’entrepreneur dans la mesure où la première peut constituer une espèce de tremplin vers la seconde. Casson fait émerger un entrepreneur par nécessité tranchant singulièrement avec le lyrisme des économistes fondateurs.



»Des entrepreneurs par nécessité, acteurs de la société entrepreneuriale?

»Les rédacteurs du rapport GEM distinguent les entrepreneurs qui se lancent dans les affaires parce qu’ils poursuivent des opportunités, fruit de leur dynamisme créatif, et les individus qui optent pour l’entrepreneuriat par défaut (pour créer leur emploi). Dans les pays à revenu élevé, la raison la plus fréquemment invoquée est la première. Une majorité d’entrepreneurs déclare avoir créé une entreprise par opportunisme, quel que soit le pays considéré: plus de 70% en France et plus de 60% au Japon, mais, plus de 80% aux Etats-Unis et au Royaume-Uni (p. 13). Mais en France le pourcentage de personnes craignant l’échec est le plus élevé. Ce résultat est surprenant dans la mesure où depuis ces dix dernières années, des progrès importants ont été réalisés en France pour faciliter la création d’entreprise.

»La baisse des barrières à l’entrepreneuriat a été particulièrement forte en France. Ce résultat montre aussi l’ampleur des réformes menées en France en très peu de temps. Le changement a été rapide, demandant de la part des Français une période d’adaptation assez longue. De plus, l’évolution de la situation économique justifie une certaine réticence des individus face à la création d’entreprise. Entre 2000 et 2008, on note une nette détérioration du choix de l’entrepreneuriat parmi les individus ayant fait ce choix. 51% des entrepreneurs en 2000 se sont lancés dans les affaires par leur propre volonté contre 40% en 2008, le nombre d’individus devenus entrepreneur par nécessité a donc augmenté (OCDE, 2008, p. 59). Mais l’image sociale de l’entrepreneur semble positive puisqu’une majorité d’individus ayant une bonne image de l’entrepreneur pense que celui-ci contribue par son travail à l’amélioration du bien-être général en créant des emplois. Relativement moins nombreux sont ceux qui ont l’image d’un égoïste qui exploite le travail d’autrui. Ce résultat est-il la conséquence des politiques publiques en faveur de la création d’entreprise, contrairement aux années 1960-1970, où la création d’entreprise faisait rarement partie du plan de carrière des individus (Verret, 1996, 2000)? Le fait est que les efforts des pouvoirs publics portent leurs fruits: la fonction de l’entrepreneur s’impose progressivement au sein de la société salariale.»





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