2016/09/21

«Innovation, normes et autonomie»




Laurent Meriade. «Innovation, autonomie et normes de gestion: les équipes de direction universitaire face à l’évaluation de la performance». Sciences de la société, n.º 81, 2010. Numéro dedié au thème: «Organisations: entre innovations et normes», coord. par Constantin Bratianu et Isabelle Bouchardy. Voir les références dans la publication originale du texte.




«Le terme d’innovation est employé indifféremment pour désigner un processus de changement et pour le résultat qui en découle. Mais, par définition, ce terme désigne le processus réalisant la nouveauté. Ainsi, une innovation est, selon Barreyre (1980), un processus, c’est-à-dire “un ensemble de phénomènes, conçu comme actif et organisé dans le temps, dont l’aboutissement est une réalisation originale qui comporte des attributs créateurs de valeur”.

»L’innovation n’est pas “une idée, une pratique, ou un objet perçu comme nouveau par un individu ou toute autre unité d’adoption” (Rogers, 1995), mais le processus produisant cette idée, pratique ou objet nouveau. C’est pourquoi, en cherchant à appréhender les représentations des directions universitaires, nous faisons l’hypothèse qu’elles constituent l’amorce du processus d’innovation par appropriation des inventions instrumentales prescrites par le ministère de tutelle.

»La littérature relative aux innovations connaît un certain développement depuis une dizaine d’années, se structurant principalement autour, notamment, des contributions de Hamel (2008) ou Kim et Mauborgne (2005). Les différentes terminologies employées opèrent une distinction entre innovations incrémentales, perturbatrices et de rupture. Ces dernières reposent sur un changement radical alors que les innovations incrémentales intègrent l’environnement et les routines existantes. Les innovations perturbatrices sont, pour ces auteurs, un sous-ensemble des innovations de rupture créant une rupture technologique.

»Alter (op. cit.) reprend le concept d’innovation incrémentale mais va plus loin dans l’analyse du processus en opérant une distinction entre invention et innovation. Pour cet auteur, le processus de l’innovation, se décompose en trois temps:

»i) d’abord, l’innovation prend la forme d’une invention pouvant représenter une règle officielle (Reynaud,op. cit.) car on ne sait pas vers quoi elle mène;

»ii) ensuite, lorsque des possibilités de création de valeur sont évidentes, l’invention se confronte aux acteurs de terrain en vue d’une appropriation progressive par ceux-ci;

»enfin, la stabilisation de la situation se caractérise par la définition progressive de nouvelles règles sociales visant à intégrer l’innovation, ce qui constitue une institutionnalisation de l’innovation sous la forme de règles autonomes et conjointes, telles que les sociologues de la régulation les définissent.


»Pour Alter, la réussite d’une innovation ne réside donc pas dans ses qualités intrinsèques, mais dans sa faculté à faire sens aux yeux des individus et à entrer dans les usages sociaux.

»Sur un plan pratique et subjectif, les normes ne doivent leur existence qu’à leurs capacités à intégrer les valeurs sociales des organisations et des agents sur lesquels elles s’appliquent. Sur un plan technique, les normes peuvent être vues comme:

»i) des principes qu’il convient éventuellement de respecter;

»ii) des instruments de mesure et d’évaluation;

»iii) des valeurs prises par ces instruments de mesure, qu’il convient éventuellement d’atteindre.


»Foucault (1977) voit deux formes de normes: les normes disciplinaires qui fabriquent de l’assujettissement individuel et les normes biopolitiques qui, par “l’action concertée de la puissance commune sur l’ensemble des sujets”, s’appliquent à un ensemble d’individus par le contrôle de leurs interactions. Foucault ne voit pas d’exercice possible de libertés entre ces deux espaces normatifs, ce qui pourrait consister à nier l’existence potentielle d’une construction des normes de gestion par les agents universitaires. Le Blanc (1998), à la suite notamment de Canguilhem (1966) et d’Ehrenberg (1991), approfondit la réflexion de Foucault en mettant en avant une troisième forme de normes qui existe par sa capacité à relier les deux autres formes: la norme d’autonomie.

»L’actualité universitaire, mais aussi les impératifs sociétaux qui imposent ou, du moins, incitent à une plus grande autonomie, participent à la construction de cette troisième norme en lui conférant une dimension transversale. Nous sommes en présence d’une norme individuelle et collective qui, par son imposition ou ses mesures incitatives, attribue au sujet une dimension autogestionnaire de ses modes d’appropriation.

»Pour Le Blanc, l’être humain définit sa propre normalisation à partir de son “automisation” des normes auxquelles il est confronté. Ce processus d’automisation correspond bien en partie à la capacité d’appropriation à laquelle on se réfère dans ce travail pour définir la participation des équipes de direction universitaire au processus d’innovation. Car c’est bien par l’autonomie prise, accordée, voire imposée, que l’université et ses membres vont avoir la possibilité de s’approprier les systèmes prescrits d’évaluation de leur performance.

»Dérivé des mots grecs “auto” et “nomos” signifiant respectivement acte et loi, l’autonomie décrit la pratique de l’autogouvernement. tre autonome, c’est être en mesure d’entreprendre des activités sans demander la permission d’un organe de contrôle. Mais la question n’est pas si simple. Pour Snyder notamment (2002), l’autonomie est toujours relative.

»La notion d’autonomie est donc polysémique. Associée à l’université, cette notion se distingue selon qu’elle désigne l’autonomie des universitaires, souvent exprimée sous l’expression de “liberté académique”, ou l’autonomie des universités, qui désigne alors des établissements bénéficiant d’une marge de manœuvre leur permettant de définir leur politique générale (priorités, allocation des ressources, gestion quotidienne).

»A la suite de Bourricaud (2008), on peut dire que l’autonomie est un produit “hybride”, à “mi-chemin entre le fédéralisme et la décentralisation”. Proche de la conception “fédérale”, l’autonomie des universités est comprise comme un compromis par lequel les universités abandonnent à l’État le soin de décider dans un certain nombre de domaines [par exemple: le niveau et les clés de répartition des ressources financières publiques], tout en gardant l’initiative dans leur domaine spécifique de compétence: le développement et la transmission des connaissances.

»Dans ce contexte, les universités possèdent une large autonomie vis-à-vis de l’État, cantonné dans un rôle de régulateur. En leur sein, les établissements doivent traiter au quotidien les tensions potentielles et réelles entre leurs membres, en particulier les enseignants et les dirigeants universitaires, les uns soucieux de conserver leur liberté académique, les autres voulant définir et mettre en œuvre une politique d’établissement. Ce modèle est une référence dominante dans le système universitaire québécois (Trottier, Bernatchez, 2005), et américain (Richardsonet alii, 1999).

»A l’opposé, proche d’une conception décentralisée, l’autonomie des universités est appréhendée comme une délégation par l’État de responsabilités dévolues aux établissements qui, sous le contrôle de l’instance étatique, bénéficient de marges de manœuvres accrues dans la mise en œuvre de politiques s’inscrivant dans le cadre des stratégies définies au niveau national.

»Selon cette conception, les universités restent les opérateurs d’une politique nationale. Les universitaires doivent alors composer avec une double tutelle: celle, lointaine, de l’État central où se définissent les grandes orientations et les grandes répartitions de moyens, celle, proche, de l’établissement qui détermine pour partie les conditions d’exercice de la profession et définit la politique locale.

»Cette conception s’est imposée dans le système universitaire français marqué par un lent processus de décentralisation. Selon ce modèle, les universités s’inscrivent désormais dans une démarche de décentralisation fonctionnelle qui leur accorde des marges de manœuvre accrues en matière dans différents domaines du fonctionnement. Cette conception est désormais partagée par nombre d’équipes de direction et par les autorités politiques et administratives, qui œuvrent dans les contextes distanciés et concurrentiels des espaces européen et mondial de l’enseignement supérieur.

»Loin d’être hégémonique, elle est néanmoins contestée par un certain nombre d’acteurs universitaires, qui craignent à la fois un pouvoir rapproché (leur université), et une perte de liberté académique en raison d’un pilotage national renforcé (l’État stratège). [...] Ces contestations ne sont pas sans influence sur le processus d’appropriation des inventions instrumentales, impulsé par les équipes de direction et sur leurs représentations de la performance.

»Parce qu’elle participe à la légitimation et l’institutionnalisation des nouveaux indicateurs d’évaluation, l’autonomie dont doivent bénéficier les universités et leurs directions se trouve donc au centre du processus d’innovation, C’est donc par l’exercice de leur autonomie [au sein du cadre fixé par la LRU et le passage aux RCE] que les directions universitaires participent à la fois à l’appropriation des inventions instrumentales par les acteurs universitaires et à la construction de règles autonomes d’évaluation. Selon Reynaud (op. cit.), en effet, les acteurs sociaux “se constituent dans la mesure où ils entreprennent une action collective. Ils existent dans la mesure où ils sont une source autonome de régulation”.

»Il n’existe donc pas de normes totalement stables, mais seulement des processus de régulation. De ce fait, il convient d’analyser la manière dont les normes se créent, se transforment ou se suppriment. Et c’est précisément c’est enjeu pratique et théorique,, conjoint à la sociologie de la régulation et à celle de l’innovation, que nous approchons dans cet article, par le biais de l’analyse de l’engagement des directions universitaires dans le processus d’innovation et de régulation organisationnelle.

»Avec les universités, nous sommes donc en présence de systèmes non conventionnels qui s’identifient à une stratégie générale, mais qui ont pour caractéristique de disposer d’un niveau d’incertitude, voire de désordre (Morin, 2007), conduisant les managers à ne pouvoir tout programmer ni maîtriser. Ceci les amène, consciemment ou pas, à considérer le management universitaire comme un processus itératif prenant en compte les jeux d’acteurs.

»En matière d’évaluation de la performance, ce processus est défini par une appropriation des inventions instrumentales qui rapprochent progressivement les objectifs définis par la tutelle des contraintes internes perçues et vécues par les dirigeants universitaires.

»Quel acteur universitaire, quel enseignant chercheur, lors d’une réunion ou d’une information formelle ou informelle, n’a pas été confronté, de la part des directions universitaires, à une contextualisation ou une simplification contextualisée des règles prescrites par sa tutelle? C’est précisément cette contextualisation des représentations que nous définissons comme un commencement d’appropriation des nouveaux instruments d’évaluation. Ce qui revient ici, à commencer par mesurer le chemin que parcours une invention instrumentale dans une organisation complexe et paradoxale (Brechet, 1998).»





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