2016/09/26

«De l’importance de la créativité entrepreneuriale»




Marc Jaillot. Technologie et Innovation, n.º 1, 2016. Dedié au thème: «Stimulateurs de l’entrepreneuriat innovant». Voir les références dans la publication originale du texte.




«Conclusion

»Cet article a pour objectif d’ouvrir un peu plus la boite noire de la créativité et apporter des éléments explicatifs quant à sa place au sein des petites entreprises. La confrontation des données macro sur la petite entreprise avec celles plus détaillées de l’observation terrain nous offre une étude grand-angle avec un zoom sur la créativité entrepreneuriale.

»Tenir compte de la créativité pour expliquer l’entrepreneuriat semble très pertinent à la vue de ces trois situations et nous permet de proposer le désassemblage des concepts de créativité et d’innovation, la créativité ne menant pas forcément à une innovation.

»Les formes de créativité qui peuvent apparaitre nous incitent à réfléchir sur la problématique de l’ambidextrie dans les petites entreprises. Si on utilise le filtre proposé par March (1991), il est aussi important pour un entrepreneur d’être capable d’explorer et de recueillir des nouvelles connaissances que de les exploiter.

»L’exploration et l’exploitation sont essentielles pour assoir la compétitivité présente et future et nécessitent une ambidextrie pour équilibrer les tensions qui en résultent (Ingram et al., 2008). L’entrepreneur de petite entreprise orchestrant les deux, il lui faut à nouveau faire preuve de beaucoup de créativité pour mener tout cela de front.

»Au-delà du débat sur l’importance de la créativité dans la PE, nous montrons aussi la difficulté méthodologique qui apparait lorsque l’on souhaite recueillir et exploiter des éléments probants sur le sujet de la créativité, les situations entrepreneuriales étant diverses et variées et la compréhension du terrain pas toujours évidente. Enfin, pour cet article, nous avons utilisé un seul cas d’entreprise pour compléter notre approche théorique et répondre à notre question.

»Il sera intéressant de poursuivre cette étude avec une quantité plus importante d’entreprises afin d’une part de construire une représentation plus théorique des formes de créativité existantes au sein des petites entreprises et aussi de comparer les résultats en fonction de facteurs discriminants identifiés.


»Discussion

»Il est donc difficile de marquer l’entreprise observée du sceau de l’innovation car elle ne répond pas aux critères d’une entreprise innovante. Pourtant on constate que l’entrepreneur apporte des éléments nouveaux de par sa créativité, et ceci de façon récurrente. Son activité est impactée par la démarche créative.

»La créativité actionnée correspond cependant à un cheminement entrepreneurial très éloigné de ce que l’on retrouve dans la littérature. Nous pouvons proposer de déconnecter la notion de créativité de celle d’innovation: l’entrepreneur de petite entreprise voit sa créativité positionnée au coeur de son métier sans pour autant que ce soit dans une intention systématique de mettre en oeuvre un processus d’innovation.

»Cette créativité liée à l’activité peut compenser une routine mal établie, elle peut accompagner et faciliter le processus de production, elle peut aider à résoudre des problèmes, elle peut être inutile voir néfaste dans certains cas. Elle mériterait d’être consciemment évaluée par l’entrepreneur pour identifier son utilité réelle. La créativité peut conduire à l’innovation sous toutes ses formes, mais elle ne mène pas forcément aux résultats attendus des processus d’innovation classiques.

»La créativité entrepreneuriale n’est pas l’innovation. Par contre, elle peut constituer un préalable à la réflexion de chaque entrepreneur qui doit pouvoir évaluer, trier, sélectionner ce qui restera un élément de créativité sans suite ou pourrait devenir un axe stratégique pour l’entreprise et l’engager dans un des processus classique d’innovation.

»Sur cette frontière se situe peut-être, pour les entrepreneurs, un gisement de valeur qui mériterait d’être exploité (Figure 1).

»La créativité entrepreneuriale montre au moins deux facettes: celle qui façonne l’activité, la modifie sans pour autant conduire à une démarche intentionnelle d’innovation, et celle qui est, ou deviendra, un préalable à une démarche d’innovation. La première, la créativité d’activité, peut provenir de la difficulté à mettre en oeuvre l’activité, lorsqu’il est difficile, ou impossible, d’appliquer ou mettre en place des processus formalisés, ce qui conduit l’entrepreneur à générer des idées pour résoudre les problèmes.

»Cette difficulté à appliquer des routines établis trouve ses sources dans la variabilité des problèmes rencontrés, une insuffisance de formation et/ou de qualification des personnels, une gestion du temps et du caractère urgent des tâches à accomplir, un encadrement réduit au minimum et aussi une impression de rentabilité estimée accrue pour l’entrepreneur sous forme d’une performance personnelle perçue.

»Le fait de trouver des solutions ou de créer quelque chose de nouveau participe sans doute, comme l’a décrit Maslow (1943) à travers la hiérarchisation des besoins, à la réalisation de soi, à l’accomplissement de l’individu-entrepreneur.

»Quelle que soit la forme de créativité générée, celle-ci constitue une approche créative propre aux entrepreneurs de petites entreprises car ils n’évaluent leur fonctionnement qu’à l’aune de leur propre conception d’une situation. Si l’entreprise se développe, la délégation et le partage de la décision peut modifier cela, et conduire à plus de formalisation et une approche créative différente, mais cela nous éloigne peu à peu du cadre de la petite entreprise.

»Le fait que l’activité soit réalisée avec peu de collaborateurs, pas forcément décisionnaires, oblige l’entrepreneur à introduire seul des processus organisationnels et à les gérer ensuite. La naissance d’une tension entre la créativité générée et les routines en place semble inéluctable et oblige à une ambidextrie plus ou moins appréhendée par l’entrepreneur.

»Enfin la situation de créativité superfétatoire décrit dans la situation trois nous permet de réfléchir à la face cachée de la créativité. L’entrepreneur doit-il générer de la créativité pour refaire ce qui existe déjà? Quel est l’intérêt d’inventer pour compenser simplement des routines mal exécutées? La réponse est propre à chaque situation de chaque moment de l’activité de l’entrepreneur. Un calcul économique peut répondre à cette équation, prenant en compte d’un côté ce que coûte et rapporte la mise en place et l’application d’un processus ou d’une routine, et de l’autre l’économie de cette non mise en oeuvre et le coût de la réponse créative.

»Le calcul nécessite toutefois de pouvoir anticiper l’émergence d’une réponse créative, ce qui est difficile à garantir surtout si l’entrepreneur n’a pas mis cette réflexion au coeur de sa démarche entrepreneuriale. Pour ce calcul économique on a donc d’un côté un coût déterminable et certain, si l’entrepreneur met en place un processus et tout ce qu’il faut pour l’appliquer, et, de l’autre, un coût difficilement chiffrable d’une solution créative aléatoire par définition.

»Si le calcul des coûts est difficile, la mesure des gains l’est tout autant. Pour effectuer cette mesure, l’entrepreneur peut arbitrer en introduisant dans sa démarche la notion de risque à travers une matrice d’évaluation (chiffrée ou non) des risques par exemple. Face à une situation complexe, l’entrepreneur adopte alors une attitude de choix. “Il ne choisit pas forcément de faire ce qui lui plait, mais choisit ce qui lui plait de faire”. Il peut dès lors aborder sa démarche créative avec les outils d’aide à la gestion du risque ou de l’incertitude (Merad, 2010). L’objectif est de fermer son univers décisionnel en tenant compte de tous les aspects pouvant influencer sa décision que ce soit au niveau stratégique, tactique ou opérationnel (Ansoff, 1965).

»L’évolution des systèmes d’information facilite l’accès aux informations pour l’entrepreneur qui voit ses difficultés réduites pour opérer ses choix. L’externalisation de la mémoire par exemple rend l’information mieux disponible dans toute situation entrepreneuriale particulière qui apparait, au moment et à l’endroit où elle apparait. Un mode de fonctionnement différent risque d’apparaitre entre ceux qui savent exploiter les nouvelles technologies de l’information et de la communication et ceux qui, pour des raisons diverses, s’en sont trouvés à mis à l’écart.

»En poursuivant encore notre réflexion, nous pouvons toutefois nous questionner sur le respect des processus formalisés en place qui rendent très efficace le système de production, mais qui peuvent aussi devenir contraignants pour la démarche créative de l’entrepreneur.

»En effet, même si celle-ci parait peu pertinente lorsqu’elle vient compenser le non-respect d’un processus déjà établi, une créativité superfétatoire peut aussi amener l’entrepreneur à faire émerger des formes de sérendipité.»





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