2016/09/01

«Configuration de modes d'innovation: les innovateurs prévisibles et les francs-tireurs»




Roger Millersem et Roger Blaissem. Revue d’économie industrielle, vol. 61, n.º 1, 1992.




«Une description des modes d’innovation

»[...]

»i) Le mode d’innovation basé sur la science

»Les entreprises de cette catégorie s’orientent vers la mise au point à l’interne de nouveaux produits exigeant des investissements appréciables en R-D (5-12 °/o des ventes). Elles tentent de s’imposer comme chefs de file dans leur créneau et de dicter un rythme au sein de leur industrie. La direction connaît à fond les technologies et les marchés et ne considère donc pas l’innovation comme un risque excessif. De même, la direction affiche une certaine maîtrise face à l’avenir.

»Le mode d’innovation est pratiqué par des entreprises émanant de trois secteurs: les produits pharmaceutiques, la fabrication métallique et les services informatiques. La stratégie technologique de ces entreprises s’oriente vers l’avance technique grâce à d’intenses activités de R-D à l’interne. L’accent est clairement mis sur des produits bien différenciés, avec une haute valeur ajoutée, lancés sur le marché aussitôt que possible. La réduction des coûts de fabrication n’est pas primordiale pour la réussite commerciale. La planification stratégique est exhaustive et se préoccupe de toutes les facettes importantes de l’activité de l’entreprise. Une bonne part de la main-d’œuvre est formée de scientifiques et d’ingénieurs. La structure organisationnelle est flexible et les entreprises sont plutôt de taille moyenne.


»ii) Le mode d’innovation par l’expérimentation continue

»Ce mode d’innovation est caractérisé par un niveau élevé d’expérimentation en vue d’adopter un rythme soutenu d’amélioration des produits et des procédés. La stratégie de ces entreprises consiste à lancer rapidement et vigoureusement de nouveaux produits et services, en assumant souvent de grands risques. Leur force principale réside dans leur habileté à percevoir les besoins et les occasions pour ensuite agir avec célérité et efficience dans la création de nouveaux produits pour des créneaux précis. Les gestionnaires font preuve d’une attitude positive vis-à-vis du risque.

»Les entreprises pratiquant ce mode utilisent leur expertise technique interne pour adapter ou mettre au point des variations intéressantes de produits ou de procédés ayant réussi. Elles sont en quête d’améliorations constantes pour les outillages en place afin d’augmenter la qualité et l’efficience. La direction intègre les travailleurs au processus d’innovation: elle encourage les travailleurs à soumet tre des idées innovatrices pour améliorer les produits et les procédés au-delà des pratiques industrielles les meilleures. Ces entreprises font preuve de flexibilité face à leur production et elles s’adaptent facilement face aux marchés. De façon générale, elles exploitent des domaines à faible niveau technologique mais, grâce à la créativité et à un démarcharge approfondi, elles arrivent à se tailler de lucratifs créneaux commerciaux.

»Les entreprises pratiquant ce mode d’innovation appartiennent à trois secteurs industriels: services informatiques, transformation métallique et produits pharmaceutiques. Leur stratégie technologique consiste à ne mettre au point à l’interne que le nécessaire, confiant le reste à des fournisseurs ou des consultants. Un haut niveau de participation du personnel tant dans la définition des buts que la mise au point des produits et des procédés est une caractéristique spéciale de ces entreprises.

»Les entreprises empruntant ce mode d’innovation démontrent un haut niveau de flexibilité organisationnelle et une très grande adaptabilité opérationnelle. Les créneaux visés par leurs produits à haute valeur ajoutée ont une portée géographique nationale et internationale. La stratégie se formule par une participation élargie du personnel alors que le contenu des plans stratégiques est explicite et largement diffusé.


»iii) Le mode d’innovation basé sur les économies d’échelle

»Les entreprises pratiquant ce mode d’innovation puisent leur force spécifique dans la mise au point ou l’acquisition de nouveaux procédés pour servir des marchés de grande taille. Leur prospérité tient aux avantages commerciaux issus d’une qualité conforme aux exigences du marché, mais à un plus faible coût de revient.

»La mise de fonds importante qu’entraîne ce mode d’innovation force ces entreprises à augmenter le volume de leurs ventes sur les marchés nationaux et internationaux. Un volume élevé de ventes est donc relié à la capacité d’innovation. Sans croissance réelle ou prévue dans le volume des ventes, ces entreprises ont du mal à justifier la rentabilité de ce mode d’innovation qui exige des immobilisations importantes.

»Ce mode d’innovation est pratiqué par des entreprises des secteurs de pâtes et papiers et de transformation métallique; elles sont grandes et vendent plus de 85 % de leur production sur les marchés internationaux. Devant la concurrence internationale, le progrès au niveau de la réduction des coûts s’effectue par la modernisation rapide des installations, l’acquisition de technologies de mesure et de contrôle, et l’informatisation. Ces firmes décident selon une planification explicite mais ont conscience de risquer beaucoup dans l’innovation.


»iv) Le mode d’innovation basé sur l’adoption des équipements spécialisés et l’informatique

»Ce mode d’innovation consiste fondamentalement à s’appuyer sur les idées proposées par les firmes d’informatique et d’ingénierie. Les firmes qui pratiquent ce mode d’innovation se retrouvent pour la plupart dans le secteur des services financiers, le vêtement et la transformation métallique; elles se démarquent par le peu de formation technique de leur personnel et par leur dépendance élevée face aux fabricants de matériel et aux concepteurs de logiciels. Ces entreprises maîtrisent peu leur avenir. Les moments de choix stratégique sont peu fréquents et la participation du personnel au processus d’innovation est faible. L’innovation technologique s’achète, elle ne s’invente pas.

»Ces entreprises amélioreront leur productivité et leur capacité de produire un éventail de produits faits sur mesure par l’entremise d’une mise à contribution rapide de nouveaux équipements. Cette catégorie regroupe des entreprises des secteurs du vêtement, des pâtes et papiers et de la métallurgie de transformation. Les entreprises du sous-groupe ont peu d’ouvertures technologiques et font face à une concurrence féroce. Leurs dirigeants sont en quête constante de nouveaux équipements à travers le monde: leurs achats sont prudents. Les bailleurs de fonds s’associent aux décisions d’achat d’équipement. La stratégie technologique de ces entreprises consiste à réinvestir la plupart de leurs profits dans l’achat de nouveaux équipements.





»Le rôle de la participation au processus d’innovation

»Notre étude a révélé que la haute direction s’appuie largement sur la participation des cadres et des travailleurs au processus d’innovation. Cependant, le centre décisionnel pour la mise en œuvre des innovations technologiques varie d’une entreprise à l’autre: dans certaines firmes, la direction instaure et dirige l’innovation alors que dans d’autres, les cadres et le personnel technique y sont intimement associés.

»Les initiatives de changement sont menées par la haute direction au sein d’environ le tiers des entreprises. Les dirigeants l’exprimaient de la façon suivante: (i) “Nous semons les idées innovatrices et nous récoltons les propositions tout en restant ouverts aux surprises”; (ii) “Dans notre industrie, les changements technologiques sont tels que seule la haute direction, qui connaît à fond tous les aspects fonctionnels, peut définir les besoins en innovation”; (iii) “En raison des engagements financiers en jeu, seule la haute direction est en mesure de pousser l’innovation”.

»Au sein de la plupart des firmes, cependant, l’innovation s’appuyait sur la participation structurée des cadres et des employés. Cette participation structurée était perçue de la façon suivante: “À intervalle régulier, les professionnels suggèrent de nouvelles variations ou des innovations dans la nature de nos produits”; (ii) “Les ingénieurs me disaient que c’était impossible, j’ai donc lancé le défi aux ouvriers de l’atelier. Nous avons pu mettre au point une machine qui réduit de 15 % nos frais de production, avec remboursement complet de l’investissement en moins d’un an”; (iii) “Sans la collaboration de nos chefs de groupe et de nos travailleurs, nous ne pouvons pas réaliser les expériences de développement de nouveaux produits tout en maintenant l’échéancier normal de fabrication”.



»Conclusion

»En bref, les modes d’innovation pratiqués par les firmes sont largement influencés par les conditions prévalant dans le secteur industriel où elles évoluent. Ainsi, nos résultats empiriques semblent donner raison aux écoles de pensée qui perçoivent les innovations comme étant tributaires de la structure de marché et des conditions industrielles.

»_ Une grave erreur est commise en présumant que le mode d’innovation idéal est celui que l’on retrouve dans des industries comme les semi-conducteurs ou les produits pharmaceutiques. En fait, il existe une variété de modes d’innovation qui doivent tous être étudiés. La participation des cadres et du personnel au processus d’innovation est une particularité propre à la plupart des modes d’innovation. En effet, une démarche hiérarchique descendante face à l’innovation n’a pu être observée que dans un nombre très restreint d’entreprises. Qu’il s’agisse de modes d’innovation reposant sur la science ou l’imitation rapide, il semble important de s’appuyer sur les initiatives et la participation active des échelons inférieurs.

»_ Peu importe le secteur où œuvrent les entreprises, les pressions stimulant l’innovation sont énormes. Cependant, les occasions d’innover diffèrent et sont bien délimitées par les technologies et la dynamique concurrentielle. Par conséquent, les entreprises sont poussées à innover, mais leur comportement d’innovateur est canalisé vers certains modes que les conditions du secteur et les ressources spécifiques des entreprises infléchissent en grande partie. Nos résultats tendent donc à soutenir l’opinion à l’effet que les modes d’innovation sont largement déterminés et que les firmes ont des marges de manœuvre relativement restreintes. L’influence des conditions industrielles sur les modes d’innovation et le nombre restreint d’entreprises qui adoptent des modes d’innovation indépendants laissent entrevoir les limites du choix stratégique.

»_ Les entreprises qui décident de ne pas se conformer aux modes prévisibles mais d’agir en francs-tireurs le font souvent par contrainte. En effet, leurs ressources limitées les incitent à adopter des modes distincts. Les modes originaux d’innovation découlent du choix de la direction de se démarquer du mode dominant dans leur secteur industriel. L’exploitation créative de ressources limitées entraîne souvent les entreprises à s’appuyer sur la flexibilité organisationnelle, sur la participation des cadres moyens et sur l’amélioration de la vitesse de réponse comme solutions novatrices.


»Les résultats de notre étude sont en harmonie avec les théories schumpeteriennes de l’innovation. En effet, les modes d’innovation prévisibles correspondent aux grandes périodes de continuité. Cependant, lors des périodes de discontinuité, les modes d’innovation redeviennent plus fluides, efferverscents et imprévisibles.»





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