2016/08/25

«Motivations et déterminants de l’innovation technologique: Un survol des théories modernes»




Mohieddine Rahmouni et Murat Yildizoglu. GREQAM - Groupement de Recherche en EconomieQuantitative d'Aix-Marseille. UMR-CNRS 6579.
École des Hautes études en Sciences Sociales. Universités d'Aix-Marseille II et III.
Document de Travail n°2011-09.
Archive ouverte HAL-SHS (Sciences de l’Homme et de la Société), Submitted on 4 Mar 2011, HAL Id: halshs-00573686. Voir les références bibliographiques dans la publication originale de l’article.



«Typologies de l’innovation

»A nos yeux, il semble nécessaire de distinguer les différents types d’innovations selon leur niveau d’application (caractéristiques et objectifs) et l’ampleur des changements qu’elles entraînent sur l’entreprise et l’économie en général. L’innovation technologique peut être analysée selon deux axes: sa nature; son degré de nouveauté et son impact sur l’économie. Nous commençons dans la section suivante par la présentation de la typologie selon les niveaux d’application (innovations de produit, de procédé, d’organisation et de commercialisation) puis la typologie selon l’ampleur du changement (innovation incrémentale versus innovation radicale). Nous nous limiterons ici à définir brièvement ces typologies et nous ferons recours à elles de manière plus approfondie quand nous discuterons les motivations et les déterminants de l’innovation.



»Typologie selon la nature de l’innovation

»La première distinction est à établir du point de vue de l’intervention de l’innovation dans les activités de l’entreprise, principalement, selon qu’elle concerne les processus de production ou les produits proposées par la firme. Il est possible d’affiner cette typologie en s’inspirant des travaux de Schumpeter. On distingue alors plus précisément quatre niveaux d’intervention des innovations. Chaque type répond à des caractéristiques et objectifs distincts. Nous présentons ici les définitions et nous discuterons dans la section suivante leurs relations avec les motivations et les déterminants de l’innovation.


»Innovation de produit: Une innovation de produit correspond à l’introduction d’un bien ou d’un service nouveau ou sensiblement amélioré sur le plan de ses caractéristiques ou de l’usage auquel il est destiné. Elle est perçue souvent comme une modification du contenu technologique du bien ou une amélioration de ses conditions d’utilisation. L’objectif est généralement d’améliorer les prestations offertes aux clients et de répondre à de nouveaux besoins. Ce type d’innovation repose en général sur des compétences d’interface entre les deux environnements de l’entreprise: en interne, les activités de recherche et développement (R&D) et le marketing; en externe, les utilisateurs du bien et les concurrents, sources de nouvelles opportunités.


»Innovation de procédé: Une innovation de procédé concerne essentiellement la mise en oeuvre d’une méthode de production ou de distribution nouvelle, ou sensiblement améliorée. Les méthodes peuvent impliquer des modifications portant sur l’organisation de la production, pour diminuer les coûts unitaires de production ou de distribution et sur l’amélioration de la qualité (notamment pour développer de nouveaux produits qui peuvent aussi avoir des besoins spécifiques en termes production et de distribution).

»Cette notion implique des changements significatifs dans les techniques, le matériel ou le logiciel. Ces changements visent en général à simplifier le processus de production et à réduire les coûts, afin de préserver et de renforcer la compétitivité de l’entreprise. Contrairement à l’innovation de produit, l’innovation de procédé repose généralement sur le développement des compétences orientées vers les fournisseurs et surtout les fournisseurs d’équipements. Les compétences d’interface interne concernent surtout la relation entre la R&D et la production, plutôt que la R&D et le marketing.


»Innovation organisationnelle: Une innovation d’organisation est la mise en oeuvre d’une nouvelle organisation dans les pratiques, du lieu de travail ou des relations extérieures de l’entreprise. Elle peut avoir pour but d’améliorer les performances d’une entreprise en réduisant les coûts administratifs ou de transaction, en améliorant le niveau de satisfaction au travail, en accédant à des biens non marchands (comme le savoir extérieur non codifié) ou en réduisant les coûts des approvisionnements. Ainsi, elle forme une des facettes de l’innovation de procédé.


»Innovation de commercialisation: Les innovations de commercialisation visent à mieux satisfaire les besoins des consommateurs, ouvrir de nouveaux marchés ou positionner d’une manière nouvelle un produit de l’entreprise sur le marché afin d’augmenter les ventes. Elles consistent à la mise en oeuvre de nouvelles méthodes de commercialisation impliquant des changements significatifs de la conception ou du conditionnement, de la promotion ou de la tarification d’un produit. Elles correspondent à des innovations de procédé et elles sont souvent nécessaires au succès des innovations de produit.

»La suite de notre travail va surtout mettre l’accent sur la distinction entre l’innovation de produit et l’innovation de procédé. Les deux autres catégories seront mobilisées uniquement quand elles apportent des précisions aux mécanismes étudiés. Il est à noter que cette classification de nature statique présente de nombreuses limites. Comme nous le verrons plus loin, elle ne tient pas compte de la tendance des différents types d’innovations à se succéder suivant les stades d’évolution de la demande ou de la technologie Abernathy & Utterback (1978). Un modèle, où les différents types d’innovation, les conditions de la concurrence et la structure d’organisation interagissent et sont étroitement liées ensemble, doit être adopté pour mieux comprendre les processus d’innovation. Une vision dynamique mettant en rapport les innovations passées des firmes et leur capacité actuelle d’innovation est aussi nécessaire du fait de la nature cumulative des connaissances. De plus, une innovation de produit dans un secteur peut correspondre à une innovation de procédé dans un autre qui utilise ce produit comme bien intermédiaire. Les innovations de procédé ont souvent des répercussions significatives sur les produits et inversement, les innovations de produit peuvent nécessiter des améliorations dans les procédés de fabrication.


»Observation 1. Il existe une certaine complémentarité entre les différentes formes d’innovation au sein d’une firme. Par exemple, les innovations de produit souvent nécessitent des innovations de procédés.

»Les différentes approches classiques de l’innovation opposent souvent deux modèles. Le premier concerne une innovation de rupture, rare et risqué, qui bouleverse le marché à la fois pour les clients et pour l’entreprise. Le second concerne l’amélioration incrémentale qui permet à l’entreprise de renforcer son offre, sans changer fondamentalement les habitudes du client ou la chaîne de valeurs.



»Typologie selon le degré de l’innovation

»Deux dimensions permettent de définir les modèles d’innovation: le degré de nouveauté pour le marché et le degré de nouveauté pour l’entreprise. La classification des innovations selon le type du changement qui en résulte et le degré de leur impact sur le marché ou sur la technologie est aussi importante. Cette distinction englobe principalement deux types d’innovation: l’innovation radicale et l’innovation incrémentale.

»La première cherche à développer des sources de valeur que les firmes elles-mêmes ne connaissent pas complètement. Par opposition, l’innovation incrémentale s’adresse aux besoins manifestes des procédés de production actuelles ou des clients. Ces deux types d’innovation impliquent aussi un équilibre différent entre les activités d’exploration et d’exploitation dans la firme.


»Innovation radicale: L’innovation radicale ne se manifeste pas fréquemment. Elle correspond à l’introduction d’une technologie générique qui affecte l’organisation du travail et la productivité dans un grand nombre d’activités, aussi bien du point de vue de l’entreprise qui l’a introduit que du point de vue du marché qui l’a reçu. Ce type d’innovation constitue une richesse stratégique quant à la croissance à long terme, mais son développement est plus coûteux et risqué. Elle ne s’adresse pas nécessairement à une demande bien identifiée, mais elle crée une demande précédemment non exprimée par le marché. Cette demande implique souvent une nouvelle structure du marché et même, l’émergence de nouvelles industries et de nouveaux concurrents. Elle est perçue, par Schumpeter, comme une source de destruction créatrice (un changement qualitatif) qui incessamment révolutionne la donne à l’intérieur de la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant d’autres éléments neufs.

»Elle est aussi à l’origine de l’orientation de l’industrie au sein d’une nouvelle trajectoire technologique, dans le sens où elle déplace réellement la frontière des connaissances techniques s’il s’agit d’innovation de procédé, et elle élargit radicalement la gamme des produits et services dans le cas d’innovation de produit. Elle nécessite que l’organisation accorde un poids plus important aux activités d’exploration, même si elles sont plus risquées.


»Innovation incrémentale: L’innovation incrémentale (ou mineure) constitue un changement progressif découlant d’une innovation radicale qui permet d’améliorer une technologie afin de l’adapter aux spécificités des secteurs et des marchés qui vont l’adopter. Elle concerne l’introduction par l’entreprise d’améliorations de produits existants par ailleurs sur le marché ou bien l’introduction dans l’entreprise d’équipements et de composants novateurs qu’elle n’aurait pas mis au point elle-même. Ces innovations sont souvent réalisées par des entreprises qui font relativement peu de recherche en interne et qui recourent peu aux brevets et aux licences externes. Elles jouent néanmoins un rôle important dans l’augmentation du stock de connaissances d’une entreprise et de ses capacités à développer de nouveaux produits ou procédés.

»Au de-là d’une typologie par définition très contrastée, la question du degré de changement révèle que l’innovation se situe en fait sur un continuum dont l’innovation incré- mentale et radicale en seraient les deux extrêmes. Nous pouvons ainsi affiner cette typologie en distinguant trois critères permettant de qualifier le degré de nouveauté:

»_ Perception relative à l’adopteur: l’innovation peut concerner toutes les pratiques ou produits perçus comme nouveaux par l’individu ou toute entité qui l’adopte.

»_ Le degré de nouveauté: l’innovation peut être définie comme le premier usage d’un produit, processus ou technique dans un secteur donné ou un contexte particulier.

»_ Le changement induit: l’innovation peut être défini à partir de la nature et l’ampleur du changement induit. On qualifie un changement comme innovateur à partir du moment où il a pour effet de répondre aux exigences du marché ou de transformer la structure ou le processus de production.


»Observation 2 Une innovation peut correspondre à une nouveauté à différents niveaux, allant d’un déplacement de la frontière technologique mondiale à une nouveauté au niveau d’une industrie particulière, voire d’une firme individuelle.

»Nous allons mobiliser ces différents concepts dans l’analyse qui sera exposée dans la section suivante. Nous allons aborder l’analyse des processus d’innovations et considérer les réponses qui ont été apportées dans la littérature aux deux questions: Quelles sont les motivations des agents dans leur recherche à innover? Quels sont les déterminants des innovations des firmes? Pour aborder la littérature très riche qui considère ces deux questions, nous allons retenir une stratégie d’exposition qui part du cadre le plus simple possible dans lequel l’innovation peut apparaître (l’économie de Robinson Crusoé) et qui aborde successivement des contextes économiques de plus en plus riches.»





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