2016/07/20

Fabrice Rusig: «Pour oublier la crise, réinventons la monnaie»




Les Echos



«Les économistes oublient trop souvent le rôle fondamental de la monnaie. Et si les crises économiques provenaient de sa mauvaise gestion ?

»Le principal problème de l’économie en tant que science est qu’elle ne s’attache pas à expliquer les fondements et le fonctionnement de la monnaie. Dans le dernier livre L’économie du bien commun de Jean Tirole – autre Prix Nobel d’économie – pas un mot dans le sommaire sur la monnaie. La monnaie « n’existe pas », elle n’a aucun rôle dans l’économie. Elle permet simplement d'échapper au troc.

»De ce fait, la monnaie n’est qu’un élément extérieur à l’économie. Elle est neutre. Si la crise provient d’un excès de crédit, il suffit de réguler les banques sans chercher à comprendre en profondeur ce qui fait la spécificité de la monnaie. Et si les crises économiques provenaient d’une mauvaise compréhension et donc gestion de la monnaie ?


»Une marchandise exceptionnelle

»En effet, la monnaie n’est pas une marchandise comme les autres. La monnaie est une marchandise qui dispose d’un pouvoir particulier. Elle ne se périme pas. Elle ne perd pas de sa valeur si l’inflation est quasi nulle. Les détenteurs de monnaie détiennent un pouvoir, les autres acteurs de l’économie. Ils détiennent une marchandise indispensable à l’action des autres et rien ne les oblige à s’en débarrasser. Ils détiennent le pouvoir d’accélérer ou de ralentir la circulation des marchandises et donc la croissance économique.

»Les détenteurs de monnaie apparaissent comme les maîtres du système économique. Ils détiennent une marchandise que les entreprises, les ménages, les entrepreneurs souhaitent utiliser pour agir, pour créer, pour innover, pour consommer. Mais pourquoi se départir d’une marchandise que tout le monde souhaite et qui ne perd pas de sa valeur si elle reste inutilisée?

Les détenteurs de monnaie apparaissent comme les maîtres du système économique. Ils détiennent une marchandise que les entreprises, les ménages, les entrepreneurs souhaitent utiliser pour agir, pour créer, pour innover, pour consommer. Mais pourquoi se départir d’une marchandise que tout le monde souhaite et qui ne perd pas de sa valeur si elle reste inutilisée?

»Le prix de ce sacrifice est le taux d’intérêt. Le taux d’intérêt est le prix à payer pour permettre à la monnaie de circuler et à l’économie de fonctionner. Les crises et les dépressions proviennent d’une mauvaise circulation de la monnaie entre les détenteurs de monnaie et les créateurs de richesses.


»Épargner ne doit pas être une vertu

»La monnaie doit circuler et pour cela, elle doit perdre son caractère sacré, son caractère impérissable. Détenir de la monnaie doit être coûteux. La monnaie qui ne circule pas doit donc perdre de sa valeur. Il faut pénaliser l’épargne improductive. C’est l’idée révolutionnaire que Silvio Gesell a mis en avant en 1916 dans son ouvrage L’ordre économique naturel.

»Gesell propose la mise en place d’une monnaie franche, d’une monnaie fondante. La perte de valeur doit être faible, mais significative. Il propose une perte de 5 à 6 % par an. Les comportements d’épargne oisive doivent être combattus. L’épargne a été glorifiée par les économistes classiques à une époque où elle était rare. Aujourd’hui en surabondance mondiale, il faut réussir à la réinjecter dans le circuit économique créateur de richesses et d’emplois.

»Agir, entreprendre, consommer, créer, faire circuler la monnaie sont les comportements à promouvoir. Mais sans une réelle révolution monétaire, ces comportements seront toujours soumis aux décisions volatiles des détenteurs de monnaie. Le pouvoir doit changer de main, les "anges" de l’économie ne doivent plus être des business angels ou des fonds de capital-risque. Ce sont les entrepreneurs, les consommateurs, les entreprises qui sont les véritables bienfaiteurs de l’économie.


»Refonder la science économique

»Bien entendu, les travaux sur l’innovation, les efforts déployés pour encourager les start-up, les taux d’intérêt négatifs de la BCE vont dans le bon sens. Malheureusement, ces actions restent isolées et trop indépendantes les unes des autres. Elles modifient à la marge les déséquilibres de l’économie actuelle, mais elles n’en remettent pas en cause le fonctionnement défaillant.

»Des voix s’élèvent pour agir et rectifier cette erreur séculaire. Michel Aglietta vient de publier La monnaie, entre dettes et souveraineté. Il y expose une synthèse de ses travaux sur la monnaie. Cette approche hétérodoxe est aujourd’hui indispensable pour comprendre la complexité de la monnaie et son rôle dans nos sociétés. Loin d’être une marchandise neutre, elle est une construction sociale fondatrice de l’économie de marché et du capitalisme.

»D’un point de vue plus pragmatique, Adair Turner, président de l’Autorité britannique des services financiers de 2008 à 2013, propose dans son récent ouvrage Between Debt and the Devil une réforme forte de la création monétaire en réduisant le pouvoir des banques commerciales au profit des banques centrales. Ses propositions, encore loin de la révolution de Gesell, ouvrent des pistes pertinentes et ont l’intérêt de mettre en avant le fait que les réformes actuelles des marchés des biens et services et du travail n’auront qu’un impact fortement limité sur la croissance économique.

»Les remèdes proposés depuis 2009 – libéralisation des marchés des biens et services et du travail – sont donc erronés, car la science économique qui murmure à l’oreille des décideurs fait toujours fausse route. Une réelle réflexion quant à la nature de la monnaie et à son rôle dans l’économie doit s’imposer. La science économique ne doit pas être une science de l’équilibre, des échanges ou de l’innovation. La science économique doit être la science de la monnaie, n’en déplaise à ses détenteurs.


»Fabrice Rusing est professeur d'économie.»





Un innovateur

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