2016/06/23

«Luc Ferry, philosophe de l’ère des nanotechnologies, des biotechnologies et de la cognitique»




Laurent Alexandre. L’Opinion



«Laurent Alexandre: “Le transhumanisme n’est pas une science-fiction: l’homme va rapidement disposer d’un pouvoir démiurgique sur sa nature biologique. Il est urgent d’agir en n’oubliant jamais que les NBIC génèrent des oppositions philosophiques et politiques parfaitement légitimes qui n’opposent pas les bons et les salauds”.

»Luc Ferry est le premier philosophe à se pencher sur les bouleversements que les NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et Cognitique) vont induire. L’originalité de sa démarche tient à sa vision résolument prospective. La révolution transhumaniste est le livre le plus abouti sur le XXIe siècle vertigineux que nous promettent les NBIC. Évitant à la fois la naïveté technologique de la Silicon Valley et la technophobie des élites françaises, le philosophe offre une réflexion profonde sur la régulation du tsunami technologique qui déferle sur notre civilisation judéo-chrétienne.


»Génétique et Uberisation, même combat

»La révolution transhumaniste résume parfaitement les trois objectifs démiurgiques de la Silicon Valley: allonger nos existences, augmenter nos capacités — eventuellement en nous hybridant avec des automates intelligents — et choisir les caractéristiques de nos enfants en supprimant la loterie génétique. Nous subissons une irrésistible révolution industrielle qui bouleverse le monde avec, d’un côté, la naissance d’une technomédecine fondée sur les NBIC; de l’autre, celle d’une économie collaborative menée par des applications à la croissance foudroyante comme Uber, Airbnb ou BlaBlaCar. Luc Ferry affirme que les liens entre transhumanisme et ubérisation sont étroits, même s’ils sont “souterrains”; il se propose donc d’analyser ces deux révolutions simultanément.

»Selon lui, les deux révolutions, NBIC et économique, s’appuient sur la même infrastructure technique: l’Internet, le big data, l’intelligence artificielle, les imprimantes 3D, la robotique, les nanotechnologies… Elles ont le même fondement philosophique: il s’agit de donner aux individus la maîtrise de leur destin “dans des pans entiers du réel, qui appartenaient encore naguère à l’ordre de la fatalité”. Elles sont sous-tendues par la même idéologie politique – l’ultralibéralisme anglo-saxon et le techno-capitalisme futuriste, qui veulent en finir avec le poids de l’héritage judéo-chrétien.

»Ces deux révolutions sont organisées par les géants de la Silicon Valley, notamment Google, qui s’intéresse à toutes les formes de big data, y compris le patrimoine génétique de l’Humanité. Ainsi, le transhumanisme et la Net-économie ont une patrie, l’Amérique, et plus précisement la Californie. Il rejette les thèses des utopistes de l’Internet, selon lesquels l’économie collaborative va détruire le capitalisme et instaurer une société équitable et solidaire. Il ne croit pas, contrairement à Jeremy Rifkin, à la fin du capitalisme au profit d’un monde de gratuité, de bienveillance et de souci de l’autre. Luc Ferry craint au contraire que les entreprises comme Uber ou Airbnb soient en train de créer un “hypercapitalisme” prédateur, “sauvagement concurrentiel, mercantile et dérégulateur”, qui n’apportera ni bonheur ni prospérité.


les deux révolutions, NBIC et économique, s’appuient sur la même infrastructure technique: l’Internet, le big data, l’intelligence artificielle, les imprimantes 3D, la robotique, les nanotechnologies… Elles ont le même fondement philosophique: il s’agit de donner aux individus la maîtrise de leur destin dans des pans entiers du réel, qui appartenaient encore naguère à l’ordre de la fatalité.

»Transhumanisme oui, Posthumanisme non!

»Luc Ferry n’est pas contemplatif: c’est un homme d’action qui propose une grille de lecture et un plan pour bâtir une philosophie des NBIC. Leur croissance exponentielle pourrait rendre la démocratie technologiquement obsolète et certaines des perspectives ouvertes par les NBIC sont enthousiasmantes, d’autres effrayantes. On ne pourra ni tout interdire ni tout autoriser, il faut donc repenser la notion de régulation au niveau national et mondial. Luc Ferry positionne le transhumanisme face aux deux grandes traditions humanistes. L’humanisme chrétien qui, avec Saint Thomas, privilégie l’idée de loi naturelle. L’humanisme laïc, de Pic de La Mirandole et Condorcet, qui définit l’humain par sa liberté, sa faculté de transgresser la nature, pour accèder à une une perfection biologique illimitée. Le philosophe décrypte la complexité politique du transhumanisme qui associe utilitarisme, libertarisme, néo-liberalisme et social-démocratie. Beaucoup pensent à tort que le transhumaniste est élitiste alors qu’il milite pour l’immortalité et l’augmentation pour tous, ce qui le rendra difficile à combattre par la gauche.

»Luc Ferry défend un point de vue d’humaniste laïc: la nature est aveugle, injuste, elle ne connaît que la force brute et la vertu morale consiste à lutter contre elle. La grandeur de l’être humain réside dans sa liberté, son travail et ses efforts et non sa nature. Il n’y a donc aucune raison de ne pas vouloir la corriger ou l’améliorer. “Si on pouvait accroître de vingt ans la vie de ma mère, je serais preneur. La vraie question pour moi est bien plus complexe et c’est celle-ci: à quel prix?” explique le philosophe des NBIC. Luc Ferry a une conviction “L’Homme doit toujours être une fin en soi”. Mais il n’est pas naïf: le projet transhumaniste qui prétend donner plus d’autonomie à l’Homme sera très difficile à encadrer et à réguler. Il pense que l’idéal de l’autonomie qui anime les démocraties depuis la Révolution française rendra la régulation des NBIC bien complexe. Du reste, c’est par ce biais que le transhumanisme rejoint l’économie collaborative, qui vise aussi à plus d’autonomie en court-circuitant les intermédiaires pour s’organiser entre particuliers. Il craint la dérive vers des pratiques extrêmes sans même que les pouvoirs politiques ni l’opinion ne s’en aperçoivent.

»Il fait une distinction entre deux courants. Un transhumanisme “à visage humain”, qu’il accepte et qualifie “hyperhumanisme”, héritier des Lumières. Un “posthumanisme”, qui envisage froidement “une hybridation homme-machine”, combinant la biologie, la robotique et l’intelligence artificielle – pour engendrer “une autre espèce”, bien éloignée de notre Humanité 1.0 et auquel il s’oppose. Pour Luc Ferry, le posthumanisme est “inquiétant”, “absurdement réductionniste” et surtout “matérialiste”, c’est-à-dire à la fois déterministe et athée. Il reproche au transhumanisme de ne faire aucune place à l’héritage religieux européen. Le désir d’immortalité passerait ainsi de la religion à la science. Or, philosopher c’est apprendre à mourir. Que devient la philosophie si on ne meurt plus?


»Un Etat fort pour encadrer l’Homme 2.0

»Luc Ferry confesse être excédé par les idéologies dépressives et les nostalgies de la IIIe République. Il pense le monde nouveau dans lequel vont vivre ses enfants, et refuse de pleurer sur la disparition du monde de ses ancêtres. Le transhumanisme n’est pas une science-fiction: l’homme va rapidement disposer d’un pouvoir démiurgique sur sa nature biologique. Il est urgent d’agir en n’oubliant jamais que les NBIC génèrent des oppositions philosophiques et politiques parfaitement légitimes qui n’opposent pas les bons et les salauds.

»Ce livre cherche à réhabiliter l’idéal philosophique de la régulation, tant du côté de la médecine que de l’économie. La question de la régulation deviendra cruciale, voire vitale. Tout autoriser serait effrayant; néanmoins, tout interdire n’aurait aucun sens, du moment qu’il ne s’agit pas de fabriquer des monstres, mais bel et bien d’améliorer l’humanité, par exemple d’augmenter sa longévité en bonne santé. Le jour où nous pourrons éradiquer dans l’embryon la mucoviscidose ou la chorée de Huntington, non seulement nous le ferons, mais, dans le cas contraire, nos enfants nous reprocheraient de ne pas l’avoir fait. Plutôt que de créer des ministères aux intitulés stériles, “l’habitat durable” ou “l’égalité réelle”, il faut dès maintenant que les politiques se réveillent sur ces questions. Luc Ferry défend la beauté du compromis politique démocratique: toute autre forme de régulation des NBIC lui semble dangereuse et inefficace.

»Seule une régulation européenne, voire mondiale, peut avoir un sens. La Commission et le Parlement européens se sont déjà saisis du problème, dans deux grands rapports consacrés au transhumanisme, mais, sans connexion avec les Etats nationaux, rien ne sera possible. A l’échelle de la France, il faudrait placer la réflexion sur l’innovation au coeur de la question politique. Pour le moment, les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) sont tous américains. C’est toujours avec un temps de retard que l’Europe découvre les problèmes posés par la troisième révolution industrielle. Il préconise, sans surprise, le retour d’un Etat à la fois éclairé et fort qui sera capable de réguler ces révolutions en trouvant le juste milieu entre l’interdiction brutale et le laisser-faire intégral. Il sait que la partie n’est pas gagnée. L’ignorance et l’immobilisme des élites françaises, totalement désarmées face à ces immenses bouleversements, sont de sérieux freins. Luc Ferry est le prototype des élites du 21 ème siècle, mais il est encore bien seul.


»Le transhumanisme pour les nuls

»Laurent Alexandre est urologue, énarque et diplômé d’HEC. Ce chirurgien est aussi entrepreneur : fondateur du site Doctissimo (revendu), il dirige DNAVision, une startup belge spécialisée dans le séquençage d’ADN. Il est, en France, un des pédagogues du transhumanisme. Dernier ouvrage paru : La défaite du cancer (JC Lattès). Pour l’Opinion, il chronique le dernier ouvrage de Luc Ferry La révolution transhumaniste (Plon).»





Une innovation

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