2016/06/07

Chems Eddine Chitour: «Éducation Nationale: Comment améliorer le système actuel»




Professeur Chems Eddine Chitour, École Polytechnique enp-edu.dz. Agoravox



«“Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer” Guillaume d’Orange

»Il est toujours difficile de porter un jugement de valeur, surtout quand nous n’avons pas toutes les données et ne connaissons pas le contexte qui a prévalu pour la prise de décisions qui nous paraissent irrationnelles... maintenant. Cependant, l’amour de ce pays nous commande de dire ce que nous pensons être bon pour le pays tout en nous excusant par avance si certaines appréciations pourraient être inexactes, voire injustes et qui porteraient atteinte à la famille éducative forte de 700.000 enseignants besogneux qui ont su garder le système debout au plus fort de la décennie noire au prix d’un sacrifice à qui nous n’avons pas assez rendu hommage.



»Etat des lieux

»Un premier constat: près de 10,5 millions d’élèves (8,5 millions dans le PMS, 500 000 dans la formation professionnelle et 1,5 million dans le supérieur) pour un budget de 1050 milliards de DA dont 750 pour l’éducation, 270 pour le supérieur et le reste pour la formation professionnelle soit une moyenne de 100.000 DA soit encore 8 à 10 fois moins par comparaison avec les pays européens (8000 à 13.000 euros). L’Algérie consacre 4,5% de son PIB à l’éducation, c’est à 8% dans les pays développés avec plus de 3% de la masse salariale en programmes de formation, recyclages et autres. En Algérie c’est moins de 0,5%.

»Les indicateurs de développement humain (IDH) tels que le taux de scolarisation, le nombre de médecins par habitants, la consommation d’électricité, de gaz etc., nos performances sont acceptables. En termes quantitatifs, nous ne sommes pas mal classés, mais lorsqu’il s’agit de ressources humaines, en termes qualitatifs, c’est une autre histoire.

»Plus de 90% de cette masse budgétaire sont constitués par une masse salariale. Les travaux pratiques n’ont pas la part qu’ils méritent et la pédagogie s’en ressent. Les achats à l’étranger ne sont pas optimisés entre les établissements et entre les trois sous-systèmes De plus, aucun effort n’est fait pour stimuler la production intellectuelle, conception et réalisation d’équipements conception et réalisations d’ouvrages.

»Les enseignants du système éducatif ne sont pas recyclés suffisamment, la promotion se fait suite à des contrôles par des inspecteurs souvent prisonniers d’une certaine façon d’évaluer. Dans le supérieur, la promotion se fait par soutenance de thèse dont une grande majorité n’a aucune relation avec la réalité et les besoins du pays. Du fait d’un manque de sanctions dissuasives, le plagiat fait des ravages. On peut y ajouter le scandale des enseignants chasseurs d’heures supplémentaires Ceci décrédibilise l’éducation et le système éducatif dans son ensemble. Enfin, l’Administration des établissements est partie prenante des décisions pédagogiques. Elle est amenée certaines fois à influer sur les délibérations et les PV de délibération, en théorie du strict ressort des conseils scientifiques et des enseignants. La charte de l’éthique rédigée par un Conseil national de l’éthique n’a jamais été appliquée par les établissements. La charte de l’éthique proposée pour l’Education nationale a été vidée de son sens et réduite à des revendications salariales et de logements loin des préoccupations que devrait avoir l’enseignant pour améliorer la qualité de l’enseignement.

»Les capacités d’accueil dans les trois sous-systèmes ne sont pas optimisées en moyenne à 40%; l’Université algérienne travaille en moyenne de 9h à 16h, voire moins les écoles et les lycées et les centres de formation aussi... De plus, une tradition veut que les cours c’est le matin, et les TP, quand ils existent, l’après-midi, Seule la moitié des infrastructures est utilisée dans la journée.

»Les programmes du système éducatif sont en double rupture, à la fois avec la demande sociale et industrielle. Nous formons pour certains métiers qui n’existent plus, mais aussi avec le mouvement universel de l’économie de la connaissance. De ce fait, l’introduction de l’informatique est une vue de l’esprit dans le système éducatif et même dans la formation professionnelle où la robotisation, qui n’est pas enseignée, demande des connaissances poussées. Le niveau faible est dû à un lent délitement et un abandon de la rigueur. A titre d’exemple, le scandale de la atba (seuil) que l’on croyait banni est toujours d’actualité. Les cours s’arrêtent début mai amputant le programme de l’examen d’au moins 15%. Les filières mathématiques techniques, les mathématiques sont le parent pauvre du système éducatif algérien, moins de 10%.

»Les manuels pédagogiques sont rebutants en termes de présentation. Ces élèves arrivent dans le supérieur où ils subissent un choc, ils continueront à travailler sur des polycops mal rédigés, obsolètes et n’ont pas accès à des ouvrages en français et surtout en anglais nécessaires. Leurs documents de travail (polycops). Les enseignants ne sont pas incités à produire des polycops récents et des ouvrages. Ce qui fait que ce sont des dizaines de milliers de dollars d’ouvrages acquis chaque année sans aucune coordination inter-établissement ou inter-sous-système. C’est chaque année plus de 50 millions de manuels qui sont tirés (près de trente mille tonnes de papier). Aucune imagination pour donner une durée de vie d’au moins trois à quatre ans de telle façon à rédiger des manuels qui tiennent la route.

»Au vu de ces constats qui ne sont pas là pour incriminer et qui doivent nous permettre d’améliorer le système éducatif, il est important de s’inscrire dans le mouvement universel de l’économie de la connaissance. Former des créateurs de richesse, voilà la véritable vocation de l’université! Depuis, on a mal compris la mondialisation, et on s’est livré pieds et poings liés au “marché”. Le pays donne l’impression d’avancer sans son école et sans son université. Mieux encore, depuis la mise en place du LMD, la formation d’ingénieur a disparu des universités algériennes!



»Une vision en phase avec la réalité du monde

»Les expériences de par le monde et l’importance de l’économie de la connaissance. Le rôle de l’éducation, de la formation et, aujourd’hui, de la connaissance apparaît indispensable au processus de croissance. La croissance est considérée comme un phénomène économique qui repose notamment sur les investissements humains. “L’économie de la connaissance ne saurait aboutir sans un système éducatif qui, en amont, puisse permettre à chacun un accès à la connaissance. Les infrastructures éducatives nécessitent des dépenses en capital (tels les équipements) et des dépenses de fonctionnement (tels les salaires des personnels) qui relèvent, pour certaines, des priorités de la puissance publique. [...] Plusieurs facteurs caractérisent l’économie de la connaissance. On peut citer l’innovation, l’accélération du rythme des innovations, la capacité à innover qui suppose réactivité et qualité. Il faut capitaliser les connaissances. D’abord, repérer les connaissances cruciales. Puis les préserver, c’est-à-dire les modéliser, les formaliser et les conserver. Ensuite, les valoriser au service du développement de l’entreprise, en les actualisant constamment On parle de Knowledge Management.” (1)



»Que devons-nous faire? créer une utopie mobilisatrice

»L’Ecole algérienne est à une croisée de chemins. Toutes les thérapies utilisées se sont avérées inopérantes au vu désastreux des niveaux des étudiants à l’entrée à l’université, mais plus grave encore leur imaginaire est livré à tous les vents mauvais, notamment celui de l’utilisation débridée de l’Internet. Notre université a atteint l’âge de raison après cinquante ans d’indépendance. Elle a formé plus de quatre millions de diplômés. L’Algérie vit dans un environnement de plus en plus difficile où seuls les plus compétents pourront vivre dignement à une échéance de vingt ans ou trente ans. L’éducation a besoin de se remettre en cause: créer les outils de son management, de sa modernisation et de ses recyclages. La formation professionnelle a besoin d’une stratégie qui colle mieux avec les besoins réels de l’économie nationale. Que doit faire l’université pour être un facteur incontournable du développement?

L’éducation a besoin de se remettre en cause: créer les outils de son management, de sa modernisation et de ses recyclages. La formation professionnelle a besoin d’une stratégie qui colle mieux avec les besoins réels de l’économie nationale. Que doit faire l’université pour être un facteur incontournable du développement?

»Il nous faut un cap et une vision du futur. A bien des égards. La période 1965-1978 a vu la mise en place d’une ambition: le Barrage vert, la trans-saharienne, les centaines d’écoles et lycées et la dizaine d’établissements supérieurs, le développement de l’industrie du pétrole, la pétrochimie et enfin les mille villages agricoles donnaient une image de l’Algérie immense chantier, surtout là aussi avec l’apport du Service national qui est un puissant facteur d’intégration et de l’apprentissage du vivre ensemble mutatis mutandis. C’est cela que nous devons mettre en oeuvre. Il n’est pas trop tard. Beaucoup de pays notamment de l’Est, l’ont fait et ont réussi.

»Le docteur Abdelhak Lamiri parle justement de cette utopie mobilisatrice dans son ouvrage: “[...] Durant les années 1990 et 2000, les dirigeants de la Malaisie avaient largement diffusé une ambition nationale qui était d’atteindre le statut de pays développé en 2030. Le peuple était fier de participer à une telle entreprise. Chacun situe la portée de ses efforts, de ses sacrifices et de ses contributions par rapport à cette ambition. [...] Les efforts, les difficultés et les sacrifices encourus pour construire une nation sont mieux acceptés lorsque ceux qui y contribuent croient en une réalisation grandiose dont ils sont partie prenante. Les nations ambitieuses lancent des projets grandioses qui symbolisent leurs rêves et leur détermination. La volonté de se surpasser, de forger soi-même son destin, se manifeste souvent par des réalisations et des projets grandioses. Les pays qui se sont développés, les découvertes qui ont le plus marqué notre siècle et les réalisations gigantesques n’étaient que des ambitions mûrement réfléchies. Les infrastructures de l’Inde sont de loin plus sous-développées que celles de l’Algérie (barrages, routes etc.). Mais ce pays a choisi d’investir d’abord, dans la modernisation des universités et des centres de formation professionnelle. Il en tire aujourd’hui les dividendes et améliore ses infrastructures. L’Algérie a choisi d’injecter ses ressources dans le hard. Mais nous n’avons pas le soft pour les rentabiliser.” (2)



»Les principes devant guider le système éducatif

»Le triptyque lire, écrire, compter devrait être la superstructure de l’éducation. Partout dans le monde, l’université traditionnelle “L’université de papa” est morte. L’université du nouveau siècle est une entreprise du savoir où seuls les plus compétents, quelles que soient leurs origines réussiront et seront rétribués à la juste mesure de leurs efforts. Un Etat stratège doit donner sa chance à toutes et à tous, mais il est évident que chacun s’arrêtera là où ses capacités peuvent le faire aboutir. Par principe, l’université devrait permettre à chaque étudiant de progresser avec toutes ses chances, de trouver aussi la spécialité où il a le plus d’aptitudes. Tout étudiant devrait être assuré de quitter l’enseignement supérieur avec un diplôme à valeur professionnelle, il faut cependant qu’ “il se sente prêt à accomplir l’effort nécessaire pour cela”.

»L’Algérie a autant besoin d’ouvriers, de techniciens, de maçons, de plombiers que d’ingénieurs ou de médecins. Cependant, chacun devra pouvoir revenir vers l’université tout au long de sa carrière, après un premier diplôme, d’une part, pour valoriser en permanence ses “acquis”, à son rythme. Des passerelles rigoureuses doivent être mises en place pour évoluer; un technicien peut devenir ingénieur s’il en a les aptitudes

»Un système éducatif virtuel devrait être mis en place pour qu’il n’y ait plus jamais d’échec. Le système éducatif travaillant sur le temps long avec l’apport des TIC devrait pouvoir se mettre au diapason de chacun et lui permettre avec sa cinétique et son rythme d’atteindre le niveau qui est possible. Cela suppose une maîtrise des programmes de la confection des meilleurs cours par des spécialistes, par grandes disciplines de toutes les compétences du système éducatif. Il est hautement utile que les programmes de l’éducation soient coordonnés avec ceux de la formation professionnelle et ceux du supérieur.

»De même, une université de tous les savoirs à mettre en place pour dégorger l’université. Ceux qui perdent leur place en échouant ont la possibilité de suivre leurs enseignants sans être étudiants de plein droit. Ils perdent définitivement la bourse. Ils iront à l’université pour passer les examens autant de fois qu’il faut. S’ils réussissent aux matières où ils avaient échoué, ils sont rétablis comme étudiants de plein droit. De ce fait une université virtuelle devra être mise en place avec le concours du ministère de la Poste et des Technologies de l’information et de la communication. De ce fait, les cours en ligne (Mooc) existent et peuvent être adaptés au contexte algérien par des professeurs par grandes discipline et; dans le cadre d’une nouvelle vision de l’optimisation des savoirs, à la fois sur le plan des équipements et des outils didactiques: ouvrages...

»La formation d’enseignants devrait être un continuum entre celle de l’instituteur et celle du professeur d’université. Pour y arriver, il peut s’avérer nécessaire de créer dans l’immédiat un Conseil scientifique du système éducatif (Csse) qui aura à optimiser les savoirs, les compétences et les moyens. Dans le même ordre, il nous faut réhabiliter les Comités pédagogiques nationaux (CPN) par matière, qui sont conçus comme un continuum qui va de l’école à l’université. Enfin, il est évident que nous ne pouvons pas tout de suite mener tous les étudiants à l’excellence, cependant, les besoins du pays demandent des savoirs pointus, rapides. Pour cela quelle que soit la santé financière du pays, il serait recommandé de mettre en place des concours pour les grandes disciplines afin de former au moins 5000 cadres de top niveau par un système de grandes écoles.

»Du point de vue des infrastructures le pays ne peut pas continuer ce rythme de construction. Il est indéniable que l’optimisation est incontournable. Il est nécessaire d’aller dans un avenir immédiat vers une double vacation des établissements. L’éducation sportive a une double dimension: à la fois elle permet de développer l’élève, faire émerger l’élite sportive du pays et participer au vivre ensemble au même titre que le Service national

»Il s’agit aussi de mettre en place sans délai un plan informatique endogène Lap top. Il y a nécessité de penser à un plan Marshall avec l’aide de l’Unesco. En partenariat avec les pays qui ont démarré dans ce domaine et avec l’Unesco, le Pnud. Ces lap top que l’on pourrait concevoir en Algérie en créant des start-up d’universitaires ou avec la formation professionnelle peuvent être aidés à l’extérieur par notre diaspora. Nous pourrions dans une première étape équiper le secondaire (un million de lap top). Dans le même ordre en partenariat avec l’Inde, le Brésil et d’autres pays comme la Chine il est possible de développer une industrie des équipements pédagogiques et des produits chimiques que l’on peut intégrer progressivement.

»Rien ne peut se faire sans éthique. C’est peut-être le premier chantier qu’il faut lancer pour réhabiliter le système éducatif. Il n’est pas interdit de croire en cette nouvelle vision mobilisatrice et à titre d’exemple le Développement humain durable pour le développement, notamment du Sud, est une utopie, mais est à notre portée. L’écocitoyenneté, le baccalauréat du Développement durable et les métiers du DHD aussi bien dans la formation professionnelle que dans le supérieur peuvent constituer du grain à moudre d’ici 2030. Amen!



»1. Vérez Jean-Claude, Mondes en développement 3/2009 (n° 147), p. 13-28.

»2. Abdelhak Lamiri: La décennie de la dernière chance 2013.»





Administration Publique et innovation

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