2016/12/19

Newsletter L&I, n.º 130 (2016-12-19)





n.º 130 (2016-12-19)

TAG: # melhor ambiente para a inovação # mejor entorno para la innovación # meilleur environnement pour l’innovation # best environment for innovation
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TAG: # melhor ambiente para a inovação # mejor entorno para la innovación # meilleur environnement pour l’innovation # best environment for innovation


Liderar Inovando BR
Discursos e inovação | Ideias e inovação | Invenções e inovação | Recursos e inovação

«Programa vai conectar indústria e startups com verba de R$ 10 mi para novatas. Objetivo da ABDI é estimular a aproximação entre as duas pontas e assim fomentar a inovação no setor» [link]

«Os cinco ambientes para a inovação» [link]

Christh Teixeira: «A luz da confiança: Como o ambiente de trabalho fomenta a inovação» [link]

Leonardo Fausto Zipf: «Duas Rodas está preparada para ser a maior da América Latina em seu segmento» [link]



Liderar Inovando PT
Discursos e inovação | Ideias e inovação | Invenções e inovação | Recursos e inovação

Carlos Moedas: «A Europa vive uma crise existencial» [link]

«Os caminhos do mar na economia portuguesa» [link]

Alexandra Rebelo: «Construir a Inovação» [link]

Miguel Frasquilho: «Estratégias de cooperação e coopetição. São umas estratégia que exigem uma alteração comportamental das empresas» [link]



Liderar Innovando ES
Discursos e innovación | Ideas e innovación | Inventos e innovación | Recursos e innovación

«Los pendientes de la política de innovación y emprendimiento para 2017» [link]

«Expertos de toda España analizan los retos de la transformación digital en el I Encuentro Nacional de Innovación» [link]

Botías Saus: «Pioneras en la invención. La Oficina de Patentes atesora diversos inventos registrados por murcianas que revolucionaron la industria» [link]

«“Las marcas, principalmente las más grandes, suelen mirar a su propio ombligo”, Alberto Levy @betolevy, fundador de Plentie @PlentieApp» [link]



Mener avec Innovation FR
Discourses et innovation | Idées et innovation | Inventions et innovation | Ressources et innovation

Nicolas Bouzou (@nbouzou @asteresinfo): «Nous devons redonner un sens à l’innovation si l’on veut que les gens adhèrent au changement» [link]

«Pour l'innovation, la Pologne veut s'inspirer de l'EPFL (@EPFL et @EPFL_en). Une délégation emmenée par le président Andrzej Duda @AndrzejDuda a visité l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne» [link]

«Algérie / Le prix national de l’invention attribué à trois inventeurs et à l’entreprise Meditool de Batna» [link]

Nasser Keïta:: «De la question du financement des infrastructures énergétiques en Afrique» [link]



Leadership & Innovation EN
Discourses and innovation | Ideas and innovation | Inventions and innovation | Resources and innovation

Christopher P. Skroupa: «Disruptive Forces Blow Up 21st Century Business Models» [link]

Paul Hughes: «To Create the Best Environment for Innovation—Focus on Your People» [link]

Rob Marvin: «Blockchain in 2017: The Year of Smart Contracts» [link]

«Greater Washington Partnership to Spur Regional Economic Growth» [link]




Liderar Inovando BR Liderar Inovando PT Liderar Innovando ES
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L&I Media


«Fernando Haddad: “A saída para a crise não está prevista na Constituição”» [link]

«Governo de Portugal quer criar em 2017 centro de inovação para turismo. “Se queremos liderar o turismo do futuro, e temos condições para isso, é preciso haver um motor adicional”, declarou Ana Mendes Godinho, Secretária de Estado do Turismo» [link]

«José Sarukhán ganó el premio de ONU Medio Ambiente @PNUMA Carrera de Liderazgo “por una vida de liderazgo e innovación en la conservación de la biodiversidad en México y en todo el mundo”» [link]

«Région Paca: signature d’une convention de partenariat avec la Caisse des Dépôts et Consignations» [link]

«The 2016 Fast Company InnovationFestival In Photos» Fast Company @FastCompany [link]



L&I Scholar


Centro de Liderança e Inovação Insper @Insper: «Manifesto», Carolina da Costa e Maurizio Mauro [link]

Joana Priscila Correia Martins. «Liderança destrutiva e capacidade de inovação organizacional: o papel do clima ético». Dissertação de Mestrado, Universidade de Lisboa. Instituto Superior de Economia e Gestão (ISEG) @AEISEG [link]

«John Mattone ratifica que lo principal para el éxito es pensar diferente. En el mundo actual, la inteligencia abunda, pero no el liderazgo. (Networking Club El Nogal @NETclubelnogal y Universidad del Rosario)» [link]

«La renaissance des start-up scientifiques (Partie 1)», Par Olivier Ezratty, expert FrenchWeb @frenchweb #lesexperts [link]

«Is this what it takes to be an innovative leader?», Written by Linda A. Hill [link]



L&I Blog


«Os 10 brasileiros mais influentes do Linkedin em 2016» [link]

João Machado de Barros: «Inovação e Liderança» [link]

Resulta2 @resulta2: «Liderazgo en innovación: aprendiendo de otros» [link]

«Leadership, diversité et innovation: changer la donne pour les femmes et la banque», Julia Hancock, Credit Suisse @CreditSuisse [link]

George Couros@gcouros: «The Principal of Change. Stories of learning and leading» [link]





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2016/12/16

Nasser Keïta:: «De la question du financement des infrastructures énergétiques en Afrique»




Nasser KEITA, PhD, Directeur du Laboratoire de Recherche Économique et Conseils (LAB-REC) www.lab-rec.org. guinee7.com @guinee7com



«L’une des entraves les plus fondamentales à l’innovation est l’énorme déficit en infrastructures. Trente pays africains sont confrontés à des coupures chroniques d’électricité́. Les coûts de transport élevés augmentent de 75 % le prix des biens. Les mauvais systèmes d’eau et d’assainissement coûtent environ 5 % du PIB. Si la pénétration d’Internet augmente rapidement sur le continent, elle est encore très en retard par rapport à d’autres pays en développement. Ces conditions réunies font obstacle à l’adoption de nouvelles technologies et de nouvelles méthodes de production.

»Au Ghana, 25 années d’investissement ont porté le taux d’électrification à plus de 70%. Cependant, le déficit en infrastructures est précisément l’un des facteurs qui doit obliger à innover. L’Afrique ne peut se permettre d’attendre vingt ans que ce déficit se comble lentement; elle doit trouver des moyens novateurs de pallier les lacunes et de contourner les obstacles.



»L’APPROVISIONNEMENT EN ÉLECTRICITÉ́ EST UNE CONDITION PRÉALABLE ÉVIDENTE À L’ADOPTION DE NOMBREUSES TECHNOLOGIES NOUVELLES.

»Le taux d’électrification se situe à 42,5% pour l’ensemble de l’Afrique, ce qui signifie que 620 millions de personnes et 10 millions de petites et moyennes entreprises (PME) n’ont pas accès à l’énergie. Ce taux descend à 24 % seulement dans les pays à faibles revenus, contre 77 % dans l’ensemble du monde en développement. Le rythme de l’électrification ne suit pas celui de la croissance démographique. En Afrique subsaharienne, 145 millions de personnes supplémentaires ont été raccordées au réseau depuis 2000, mais pendant ce temps, le nombre de personnes privées d’électricité́ augmentait de 100 millions.

»Cette fracture entre les villes, où l’électrification se situe à 65% en moyenne, et les campagnes, où elle n’est que de 28%, est un puissant facteur d’inégalité́. Et même ceux qui ont accès à l’électricité́ sont confrontés à des coupures fréquentes et à des tarifs trois fois supérieurs en moyenne à ceux de l’Europe ou de l’Amérique du Nord. Les déperditions sur des réseaux mal entretenus sont deux fois plus importantes que la moyenne mondiale. Cette situation oblige les entreprises à dépendre de groupes électrogènes d’appoint qui fonctionnent au diesel ou à l’essence, pour un coût total en carburant estimé à 5 milliards de dollars en 2012. La pénurie d’électricité́ constitue un obstacle majeur pour les entreprises qui souhaitent investir dans l’achat d’équipements nouveaux.

»Toutefois, certains pays montrent, par des exemples de réussites remarquables, ce qu’il est possible de réaliser grâce à un engagement soutenu. Au Ghana, 25 années d’investissement ont porté le taux d’électrification à plus de 70%.

»Environ 700 millions d’Africains vivent sans équipements de cuisine non polluants. L’utilisation de la biomasse — qui reste la source d’énergie dominante en Afrique — pose des problèmes à la fois sanitaires et environnementaux. La recherche de combustible, qui incombe surtout aux femmes et aux enfants, prend un temps considérable.

»La principale source d’éclairage dans les foyers africains est le pétrole lampant (paraffine), qui coûte 100 dollars aux ménages pauvres pour l’équivalent d’un kilowattheure — soit plus de cent fois le coût de l’éclairage dans les pays riches. On estime que la pollution dégagée par les lampes et les cuisinières rudimentaires provoque 600 000 décès par an en Afrique.



»LES DERNIERS CHIFFRES MONTRENT QUE 5 % ENVIRON DES AFRICAINS NON RACCORDÉS AU RÉSEAU UTILISENT AUJOURD’HUI L’ÉCLAIRAGE SOLAIRE.

»Cependant, les énergies propres commencent déjà̀ à faire la différence. Le recours aux solutions hors réseau ou aux mini-réseaux se développe rapidement. Grâce à des centrales solaires ou à des mini-centrales hydroélectriques, l’Afrique du Sud alimente en électricité́ des régions reculées ; en 2014, ce sont ainsi 700 écoles, 600 établissements de santé et 800 autres bâtiments publics qui ont été alimentés. L’énergie solaire demeure certes relativement couteuse, mais pouvoir échanger une lampe à pétrole inefficace contre un éclairage solaire (capable en outre de recharger un téléphone mobile) est une solution de plus en plus attrayante.

»Les derniers chiffres montrent que 5 % environ des Africains non raccordés au réseau utilisent aujourd’hui l’éclairage solaire. L’Afrique bénéficiant de 320 jours ensoleilles par an, le potentiel du soleil, ainsi que celui d’autres sources d’énergie renouvelable, se développera de façon exponentielle avec l’amélioration des technologies et la réduction des coûts.

»A fin d’être crédible, tout projet visant à renforcer l’infrastructure en Afrique, doit reposer sur une évaluation approfondie de la manière dont les ressources budgétaires sont allouées et financées. Comme, dans chaque scénario plausible, le secteur public détient la part du lion pour le financement de l’infrastructure et que la participation du secteur privé reste limitée, l’un des principaux objectifs d’une telle évaluation est d’identifier où et comment optimiser (sinon augmenter) les ressources financières, sans compromettre la stabilité́ macroéconomique et budgétaire. Les enjeux sont importants car l’ampleur des besoins en infrastructure de l’Afrique se prête dans les mêmes proportions à une mauvaise utilisation des rares ressources.

»La plupart des gouvernements d’Afrique subsaharienne dépensent chaque année prés de 6 à 12 pour cent de leur Produit Intérieur Brut (PIB) pour l’infrastructure et en particulier aux TIC, à l’énergie, aux routes, à l’eau et à l’assainissement.

»Prés de la moitié d’entre eux dépensent plus de 8 pour cent du PIB alors que seul un quart des pays dépense moins de 5 pour cent, niveau généralement observé chez les pays membres de l’Organisation pour la Coopération et le Développement Économique. Le Cap Vert, l’Ethiopie et la Namibie dépensent bien plus de 10 pour cent de leur PIB pour l’infrastructure. Dans les quelques pays à revenu moyen de la région pour lesquels on dispose d’informations comparatives, le niveau des dépenses publiques se situe entre 6 et 8 pour cent du PIB.

»Exprimés en parts de PIB, ces efforts financiers semblent plus importants que lorsqu’ils s’expriment en dollars EU. La plupart des pays de la région dépensent moins de 600 millions de dollars EU par an pour les services d’infrastructure (soit moins de 50 dollars EU par personne). Pour les pays enclavés dont les besoins en infrastructure ont tendance à être particulièrement élevés, le total annuel est inferieur à 30 dollars par habitant. Ces dépenses annuelles palissent par rapport aux montants nécessaires.

»Le budget des investissements qui s’éleve à 100 millions de dollars EU ne couvre qu’environ 100 MW d’électricité́, 100 000 nouveaux raccordements des ménages aux réseaux d’eau et d’égouts ou 300 kilomètres de route à deux voies avec revêtement.

»En matière d’électricité́, l’Afrique est le continent des paradoxes : elle est à la fois un géant énergétique par les ressources dont elle dispose, et un nain électrique par les capacités réelles sur lesquelles elle peut s’appuyer aujourd’hui.

»En effet, avec 10 % des réserves hydrauliques mondiales économiquement exploitables, avec prés de 10 % des réserves mondiales prouvées de pétrole, 8 % des réserves mondiales de gaz, et 6 % des réserves mondiales de charbon, ce continent offre un gisement considérable de potentiels et de ressources énergétiques. Sans oublier le formidable potentiel solaire, ni les gisements géothermiques de l’est du continent, ou encore les gisements éoliens sur les zones littorales ni, bien sûr, la biomasse — 60 % des terres arables encore non cultivées dans le monde se situant en Afrique subsaharienne.

»Autrement dit, la ressource est disponible et diversifiée, tant dans sa répartition géographique que dans sa nature, tandis que les ressources en énergies renouvelables offrent de réelles perspectives pour un développement électrique faiblement carboné.

»État actuel des capacités de production et de l’offre quant aux capacités de production, qui ont vocation à alimenter ces réseaux, quelques chiffres résument à eux seuls le retard à rattraper. La capacité́ installée de toute l’Afrique est de 114 GW pour un milliard d’habitants, et équivaut donc approximativement à celle de l’Allemagne qui compte 82 millions d’habitants.

»Si l’on considère uniquement l’Afrique subsaharienne, sa capacité́ installée n’est plus que de 74 GW pour 860 millions d’habitants, soit à peu prés celle de l’Espagne avec ses 45 millions d’habitants.

»Quant à la capacité́ de l’Afrique subsaharienne hors Afrique du Sud, elle n’est que de 34 GW pour 810 millions d’habitants, soit l’équivalent de celle de la Pologne avec ses 38 millions d’habitants.

»Plus grave, environ un quart de ces capacités de production est hors d’état de fonctionnement.

»De plus, la part des capacités de production ayant plus de 40 ans augmentera de 70 % au cours des six prochaines années; l’âge moyen des infrastructures de transport en Afrique australe est actuellement de 44 ans, et certaines ont déjà̀ plus de 60 ans, ce qui explique en partie les déboires et pannes répétitifs et laisse augurer de difficultés probablement croissantes au cours des prochaines années.



»ON NE S’ÉTONNERA DONC PAS QUE PLUS DE 30 PAYS AFRICAINS AIENT SUBI DE GRAVES CRISES D’ÉNERGIE CES DERNIÈRES ANNÉES

»Autre constat à faire est que ces capacités se concentrent sur quelques pays : l’Afrique du Sud et l’Egypte représentent à elles deux les deux tiers de la puissance installée de tout le continent (respectivement 43 et 22 % en 2008). Autrement dit, 33 pays sur 48 doivent se contenter de moins de 500 MW de puissance installée l’équivalent d’une centrale charbon de taille moyenne, — et 11 d’entre eux n’atteignent même pas 100 MW chacun.

»Face à une croissance annuelle de son PIB qui s’est maintenue, en moyenne, à 5 % par an depuis le début des années 2000, l’Afrique a vu la croissance annuelle de sa capacité́ de production électrique stagner à environ 3 % depuis plusieurs années (soit la moitié de celle des autres régions en développement); or celle-ci devrait croître en moyenne de 10 % pour répondre à la demande.

»On ne s’étonnera donc pas que plus de 30 pays africains aient subi de graves crises d’énergie ces dernières années, et que les temps de coupures de courant signalés par les entreprises manufacturières équivalent à 56 jours par an. Ces déficiences coûtent 6 % en moyenne des recettes des entreprises du secteur structuré et jusqu’à 16 % de perte de revenus dans le secteur informel non doté d’équipements de secours la Banque mondiale évalue le poids économique de ces coupures à un à deux points de croissance par an.

»Pour remédier au moins partiellement à de telles pénuries, nombreux sont les acteurs qui louent des capacités de secours, dès qu’ils en ont les moyens économiques (entreprises, industriels) ou l’obligation (sécurisation de leur mission de service public ou de leur activité économique). La Banque mondiale évalue ces capacités de secours à 4 000 MW. Très onéreux, ces moyens, qui sont en majorité́ constitues de groupes électrogènes fonctionnant au diesel, représentent un coût pour le PIB des pays variant de 0,5 % (Gabon) à 4,3 % (Sierra Leone).

»Demande, consommation et marchés côté demande, on note le même déséquilibre dans la répartition des marchés et de la consommation. S’agissant des infrastructures et des marchés de l’électricité́, on peut distinguer trois grandes zones:

»_ l’Afrique du Nord, interconnectée avec l’Europe et les pays du pourtour méditerranéen;

»_ l’Afrique australe, poumon électrique du continent grâce à l’Afrique du Sud, qui consomme à elle Seule la moitié de l’électricité́ qui y est produite ;

»_ l’entre-deux, largement déficitaire malgré́ des disparités.

»Cette répartition revient à souligner un autre décalage: les principales réserves énergétiques (hydrauliques et pétrolière notamment), largement présentes en Afrique centrale, sont loin des grands centres de consommation (Afrique australe et de l’Ouest, respectivement premier et deuxième pool économique du continent), accentuant le déséquilibre de la répartition entre centres de production et marchés.

»Quoi qu’il en soit, ces marchés restent peu développés, comme en témoigne le taux moyen d’électrification global de la population de toute l’Afrique: à peine 40 %, tout en affichant une tendance à la baisse depuis 2001 sous l’effet de la croissance démographique. Mais ce taux varie significativement selon les régions et confirme les disparités géographiques relevées entre les trois grandes zones : supérieur à 90 % dans le Nord, équivalent à 27 % dans le Sud, il ne dépasse pas 18 % en Afrique centrale. Autre constat préoccupant, le taux d’électrification rurale du continent est d’à peine 23 % (et de 12 % en Afrique subsaharienne), voire inférieur à 5 % dans au moins 17 pays.

»Cette faible densité́ de raccordement se double d’une très faible consommation: un peu plus de 500 TWh en 2008, dont les deux tiers pour l’Afrique subsaharienne. La très faible consommation annuelle d’électricité́ par Africain (490 kWh en moyenne) chute à 305 kWh si l’on exclut l’Afrique du Sud, et à 145 kWh en Afrique subsaharienne hors Afrique du Sud, c’est-à-dire dans une quarantaine de pays. À titre de comparaison, chaque habitant consomme annuellement 1 900 kWh en Chine, 7 300 kWh en France et 12 200 kWh aux Etats-Unis.

»Autre paradoxe: malgré́ ces faibles consommations, les marges de progrès en matière d’efficacité́ énergétique sont importantes. Ainsi, la Banque mondiale évalue à 17 milliards de dollars les économies qui pourraient être réalisées, notamment par une meilleure maintenance des infrastructures ou encore en améliorant l’efficacité́ énergétique des bâtiments et de certaines industries.

»Maigre compensation dans cette suite de chiffres, le continent ne représente que 3 % à 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, pour 15 % de la population mondiale. Autrement dit, ses émissions sont inferieures à celles du seul Japon et se concentrent logiquement sur l’Afrique du Sud.

»Coûts et tarifs autre paradoxe, et non des moindres pour un continent richement doté en matières premières énergétiques: à 0,18 USD/kWh, le coût de production moyen de l’électricité́ reste élevé par rapport aux normes internationales. Il est prés de deux fois supérieur à celui d’autres régions en développement.

»L’une des explications tient à la part prépondérante du thermique pétrolier (46 % contre 6 % dans le monde), alors que de nombreux pays africains sont importateurs nets d’hydrocarbures (c’est particulièrement le cas de l’Afrique de l’Ouest). En outre, les capacités hydrauliques sont relativement sous-exploitées.

»Enfin, n’oublions pas le coût de revient des groupes électrogènes (diesel) de substitution (0,35 à 0,40 USD/kWh) déjà̀ mentionné et bien sûr, une mauvaise efficacité́ opérationnelle.

»On ne s’étonnera donc pas que les prix les plus bas, y compris au niveau mondial, se trouvent dans des pays comme la Zambie ou le Nigeria (environ 0,02 USD/kWh) grâce aux ressources dont ils disposent (respectivement hydrauliques et pétrolière), tandis que les prix les plus élevés (jusqu’à 0,50 USD/kWh) pénalisent des pays isolés du continent (îles), enclavés ou sans ressources propres – bref, fortement importateurs2 (par exemple Madagascar, l’Ouganda, le Niger ou le Kenya).

»En conclusion de ce tableau général, on retiendra que la déficience du secteur électrique pèse à hauteur de 30 à 60 % sur la productivité africaine, soit plus que la bureaucratie et la corruption. Autrement dit, le secteur électrique africain “coûte” en moyenne 2,5 % au PIB (plusieurs pays dépassant les 4 %), un chiffre qui est loin d’être anodin quand on sait qu’avec 5 % de croissance de PIB par an le continent ne peut pas remplir les objectifs du Millénaire pour le développement (ODM), qui exigeraient une croissance annuelle de PIB de 7,5 à 8 % pendant 10 ans.

»Or les trop faibles investissements actuellement consentis et réalisés dans le secteur creusent le déficit.



»DES MARCHÉS TROP ÉTROITS, PORTÉS PAR DES ÉCONOMIES TROP FRAGILES

»Pourquoi un tel décalage ? Quelques explications

»Les explications à ces nombreux paradoxes sont bien entendu multiples et varient partiellement selon les pays. Au-delà̀ des aléas plus ou moins récurrents comme la sécheresse (qui affecte les capacités de production hydraulique, comme ce fut le cas ces dernières années au Kenya), les guerres et conflits, la flambée du prix du pétrole et du gaz (qui pénalise lourdement les pays importateurs, comme en 2008), on peut dégager au moins trois grandes familles de causes, qui se retrouvent à des degrés divers selon les économies et les pays, mais dont l’incidence est assez large.

»Des marchés trop étroits, portés par des économies trop fragiles au-delà̀ des raisons historiques, une explication essentielle de l’absence d’investissements qui explique les retards actuels tient à la taille insuffisante des marchés et à la faiblesse des économies de la plupart des pays.

»En effet, cette faiblesse économique a, pendant de nombreuses années et encore à ce jour, empêché l’Afrique subsaharienne de dédier au financement de ses infrastructures les investissements nécessaires. Or, les infrastructures électriques sont particulièrement exigeantes en capitaux. En effet, l’”unité́ de compte” pour un parc de production associé aux réseaux adéquats s’évalue couramment en centaines de millions d’euros, sur des durées allant jusqu’à une dizaine d’années, voire davantage.

»Cette charge est d’autant plus insupportable que la plupart des marchés sont trop étroits et leur capacité́ de consommation trop modeste pour faire espérer des retours sur investissement rapides et attractifs. Alors que les ménages représentent une large majorité́ (parfois jusqu’à 95 %) de la clientèle des compagnies d’électricité́, auxquelles elles assurent 50 % de leurs recettes, et sachant que leur pouvoir d’achat et leur consommation restent très modestes (voir les chiffres cités précédemment), cette base de clientèle ne constitue pas un socle suffisant de développement pour des compagnies qui ont ainsi du mal à constituer des réserves financières indispensables à leurs investissements.

»Cette structure de clientèle trop modeste n’est en outre pas compensée par des échanges transfrontaliers, faute d’infrastructures de transport suffisamment développées, même si de nouvelles interconnexions se mettent petit à petit en place, et faute de marchés régionaux dûment constitués. On constate que, même si des pools électriques régionaux ont été instaures, ils sont encore loin d’être tous opérationnels.

»Des défaillances politiques et économiques si la faiblesse économique des Etats ne leur permet le plus souvent pas d’assurer eux-mêmes les investissements nécessaires ni de couvrir les risques liés à des investissements élevés, force est de reconnaitre que l’insuffisance de l’environnement institutionnel, législatif et réglementaire dissuade bon nombre d’investisseurs privés de pallier le manque de capacité́ financière des État.

»Pourtant, dans les années 1990, suite aux propositions issues du consensus de Washington qui conditionnaient leur aide à la libéralisation des marchés des pays demandeurs, bon nombre de pays ont commencé à ouvrir leur secteur électrique aux financements privés. Le bilan, quelques années plus tard, est décevant : hors IPP3, prés d’un tiers des contrats conclus sous forme de concession, de contrats d’affermage ou de management par des operateurs privés pour exploiter ou redresser le système électrique subsaharien se sont soldes par un échec (contrats en difficulté́, interrompus ou annulés) (Banque mondiale, 2008).

»Les raisons le plus souvent invoquées pour expliquer ces échecs sont: le manque de viabilité́ financière de ces projets, faute de solvabilité́ des compagnies (elles pratiquent des tarifs trop bas que l’État ne peut pas compenser); la mauvaise gouvernance des compagnies qui se trouvent pénalisées par des résultats insuffisants (70 % des compagnies africaines d’électricité́ déclarent 20 % de perte de système, la plupart d’entre elles ne dépassent pas 90 % de recouvrement des recettes4). En outre, depuis 2008, la crise et la difficulté́ d’accès aux crédits et financements n’ont certes pas aidé au retour des investisseurs.

»Mais au-delà̀ des raisons conjoncturelles, des motifs structurels plus profonds empêchent la mobilisation en faveur de nouvelles réalisations. L’absence de cadre réglementaire et institutionnel, l’absence d’un régulateur compétent, expérimenté́ et independant, l’absence de processus d’appels d’offres rigoureux et transparents, d’acheteurs financièrement viables et de contrats d’achat d’électricité́ solides sont autant de handicaps persistants qui dissuadent ou freinent encore bon nombre d’acteurs investisseurs potentiels dans les infrastructures ou dans le marché électriques subsahariens. Ces obstacles sont tout à la fois de nature politique, institutionnelle et administrative ; commerciale et économique ; et, enfin, technique.

»De plus, l’ensemble des acteurs du secteur électrique subit directement les conséquences du manque de planification globale dans un secteur industriel où il est particulièrement nécessaire de définir une politique sur le long terme.

»Toute l’économie électrique s’en ressent, qu’il s’agisse:

»_ des équipements vieillissants, mal entretenus, inefficients, coûteux;

»_ de sous-investissements chroniques;

»_ de l’inadéquation entre prix et tarifs qui profitent aux consommateurs les plus gros (industriels) et les plus riches (urbains);

»_ des pertes non techniques (fraudes et branchements illégaux);

»_ des déficits en formation professionnelle;

»_ de l’absence de normalisation, standardisation, coordination.

»On voit toute la lourdeur et la complexité́ de l’équation à résoudre. La Banque mondiale évalue à 40 mil liards d’euros par an pendant 10 ans le montant des investissements à mobiliser pour rattraper le retard et accompagner la croissance de la demande — or seuls 11 milliards sont investis actuellement.



l’innovation est une nécessité́. Innover, en bref, c’est penser autrement les questions économiques et sociales, et c’est accomplir une mutation technologique. Dans ce domaine, l’Afrique s’apprête à faire un bond de géant et à entrer dans la course aux technologies. Mais l’innovation, ce n’est pas seulement cela. C’est aussi adapter les produits, les services et les business models aux conditions particulières de l’Afrique, ce qui veut dire inventer de nouvelles manières d’organiser les institutions publiques et les services publics, et de nouveaux modes d’organisation collective, du niveau local jusqu’au niveau intergouvernemental et transfrontalier. Pour réussir sa transformation économique, l’Afrique doit innover à tous les niveaux et enrichir régulièrement son capital humain, social et intellectuel.

»COMMENT INSTAURER UN ESSOR DURABLE DU SECTEUR ÉLECTRIQUE AFRICAIN ?

»Pour rendre plus tangible cette difficulté́ à mobiliser les investisseurs, on reprendra ici un chiffre cité par l’UEMOA : entre 1990 et 2006, la zone UEMOA n’a attiré que 0,4 % des investissements privés du secteur électrique dans le monde6 soit 989 millions de dollars. Encore faut-il préciser que ces investissements se sont concentrés sur une courte période de 1999 à 2000 et sur la seule Côte d’Ivoire.

»Comment instaurer un essor durable du secteur électrique africain ?

»Les applications des technologies de l’information et de la communication (TIC) touchent de plus en plus à tous les domaines. Des experts kényans élaborent un système pour détecter la violence liée aux élections et cartographier ainsi les incidents en temps réel.

»Au Nigeria, le site Web yourbudgIT.com explique au public les complexités du budget fédéral du pays. Au Ghana, Slice Biz est une plate-forme de micro-investissement en crowdsourcing, qui fournit des fonds de démarrage pour des start-up et des entreprises sociales. Le téléphone mobile est utilisé dans divers pays pour suivre les épidémies et les déplacements de population à la suite des sécheresses. Avec l’émergence de nouvelles plateformes panafricaines de médias sociaux qui font concurrence aux géants mondiaux comme Twitter et Facebook, les applications potentielles des innovations à base de TIC vont se multiplier de façon exponentielle.

»L’approvisionnement électrique est un obstacle majeur au développement des nouvelles technologies en Afrique, mais l’innovation peut aider à contourner le problème. Les solutions simples, hors réseau, se répandent rapidement, c’est le cas par exemple des chargeurs solaires pour téléphones mobiles.

»L’avenir de l’agriculture africaine est fortement tributaire de l’innovation. À des décennies d’une productivité agricole stagnante vient s’ajouter aujourd’hui la menace du changement climatique.

»Il importe donc d’innover dans les biotechnologies et les méthodes agricoles pour faire face aux maladies, aux nuisibles et aux sécheresses, et pour améliorer le contenu nutritionnel des aliments de base. L’adaptation au changement climatique est un processus nécessitant beaucoup de connaissances, car l’innovation doit s’appuyer sur une bonne compréhension des mutations complexes auxquelles nous assistons. Cela nécessite aussi de nouvelles formes de collaboration à de multiples niveaux — gouvernements, universités, entreprises, société́ civile et communautés agricoles —, et ce sur l’ensemble de l’Afrique.

»L’Afrique est-elle suffisamment armée pour promouvoir l’innovation ? La plupart des pays africains ont un ministère des sciences et de la technologie qui soutient le renforcement des capacités et l’acquisition de compétences dans les administrations publiques et les entreprises, et propose des incitations à la recherche-développement (R-D). Certains pays, toujours plus nombreux, disposent aussi de pôles technologiques qui font office de catalyseurs de l’innovation et de 17 l’entreprenariat.

»En 2005, le Conseil ministériel africain sur la science et la technologie est convenu d’un Plan d’action consolidé qui prévoit notamment de promouvoir de nouvelles dispositions politiques et institutionnelles, de renforcer les moyens de R-D et d’investir dans l’éducation de scientifiques, de techniciens et d’ingénieurs. L’Union africaine a fixé comme objectif de consacrer 1 % du PIB à la R-D, mais la plupart des pays en sont encore loin.

»Le besoin d’innovation est donc bien compris, mais, pour pouvoir exploiter pleinement son énergie et sa créativité́, l’Afrique doit surmonter quelques obstacles. Le premier d’entre eux est l’énorme déficit en infrastructures de base, qu’il s’agisse d’énergie, de transport ou de TIC. Or, l’infrastructure est le socle de l’innovation sous ses multiples dimensions. Le rythme du changement structurel de l’économie sera fonction des liens que tisseront entre eux les Africains grâce aux infrastructures.

»Mais l’Afrique doit aussi faire preuve d’innovation dans la manière dont elle va développer ses infrastructures, depuis les systèmes d’alimentation électrique hors réseau jusqu’à l’exploitation du vaste potentiel hydroélectrique du continent et à la mise en place des réseaux nécessaires pour ses villes en croissance rapide.

»Un deuxième frein est le capital humain. L’Afrique a beaucoup développé́ l’enseignement primaire au point d’en avoir généralisé l’accès à peu prés partout. Ce n’est pas un mince exploit, mais le niveau des compétences acquises reste bien en deçà̀ de ce qui est nécessaire pour assurer la transformation économique. L’Afrique a besoin de centres d’excellence pour la formation d’une nouvelle génération de leaders pour les organes politiques, l’administration publique, les entreprises et la société́ civile. Elle a besoin aussi de constituer une masse critique en science et en technologie pour permettre aux entreprises de mieux s’implanter dans les secteurs nécessitant de grandes connaissances.

»Un troisième frein est la fragmentation de l’Afrique en petits marchés nationaux, qui ne permet pas les économies d’échelle nécessaires pour proposer des produits et services innovants à prix compétitifs. Les innovateurs de tout le continent doivent pouvoir échanger entre eux et avec leurs homologues du monde entier. Les investissements transnationaux contribuent à répandre la technologie et les approches novatrices, ainsi que la libre circulation de la main-d’œuvre qualifiée. Dans le monde entier, la croissance rapide et soutenue des économies convergentes n’a été possible que grâce à une ouverture sur le monde et à une intégration mondiale, qui favorisent le transfert rapide des idées, des technologies et des savoir-faire.

»Dans la décennie 2010, l’Angola a enregistré une croissance moyenne de 11,1 %, se classant parmi les dix économies du monde à la croissance la plus rapide autrement dit, si l’innovation est le fait de tous les secteurs de la société—individus, entreprises, agriculteurs, communautés locales, universités et organisations de la société́ civile elle ne peut prendre racine et prospérer que si l’État lui offre un environnement propice. Intelligemment mises en œuvre, les politiques d’innovation permettront de créer des emplois et d’encourager une croissance économique inclusive.

»Inclusion économique : réduire la pauvreté́ et les inégalités de revenus l’histoire du dynamisme économique récent de l’Afrique est aujourd’hui bien connue, le continent connaissant la plus forte croissance au mode puis 40 ans. Après 2000, la plupart des pays africains ont maintenu les taux de croissance moyens supérieurs à 5% par an, en dépit d’un climat mondial assez défavorable, et quelques- uns se distinguent par leurs performances exceptionnelles. Entre 2000 et 2010, la croissance moyenne a été de 11,1% en Angola, 8,9% au Nigeria, 8,4% en Éthiopie, 7,9% au Mozambique et au Tchad, et 7,6% au Rwanda, ce qui place ces pays parmi les 10 économies les plus dynamiques au monde.

»D’autres se rapprochent des 7% de croissance nécessaires pour qu’une économie double tous les dix ans. En 2014, les pays africains à faible revenu tournaient autour du chiffre de 5,8%. La croissance du PIB et les perspectives de croissance augurent bien pour cette décennie et les suivantes.



»EN L’ABSENCE DE CRÉATION D’EMPLOIS EN GRAND NOMBRE, LES TAUX DE PAUVRETÉ́ N’ONT BAISSÉ QUE RELATIVEMENT LENTEMENT

»Cette belle performance a plusieurs explications. Les prix élevés des produits de base y ont certainement contribué ; s’y ajoutent la découverte de nouvelles ressources naturelles et le renforcement des échanges commerciaux et des relations d’investissement avec la Chine et d’autres économies émergentes. Cependant, au-delà̀ de l’essor des ressources naturelles, cette forte croissance s’explique aussi par une nette amélioration de la gestion économique et du climat des affaires. Des facteurs à long terme comme la forte démographie, l’urbanisation, l’émergence d’une classe moyenne africaine et le développement des TIC ont également joué un rôle.

»Si, globalement, cette histoire est un succès, la performance dans le domaine de l’inclusion économique est moins brillante. Concentrée dans un nombre limité de secteurs économiques et géographiques, la croissance ne se traduit pas encore en nouvelles opportunités d’emploi et de moyens de subsistance pour la majorité́ des Africains. Au Nigeria, par exemple, la décennie de croissance rapide s’est accompagnée d’une importante augmentation du chômage, passé de 14,8 % en 2003 à 24 % en 2011. Plus des trois quarts des Africains travaillent à leur compte ou dans des entreprises familiales, notamment dans l’agriculture ou le micro commerce, deux secteurs qui offrent peu de marges de progression.

»En l’absence de création d’emplois en grand nombre, les taux de pauvreté́ n’ont baissé que relativement lentement. La proportion de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté́ atteignait 42,3% sur l’ensemble de l’Afrique en 2014 soit une amélioration de 0,1 % seulement depuis 2010. La réduction de la pauvreté́ connait des taux légèrement supérieurs dans les pays à faibles revenus, mais il est clair que la croissance ne profite pas également à tout le monde. Les inégalités de revenus, mesurées par l’Indice de Gini2, se sont légèrement réduites sur l’ensemble de l’Afrique, mais la situation a empiré dans les pays à faibles revenus.

»Six des dix pays au monde ayant le plus mauvais indice se trouvent en Afrique.

»L’une des tendances les plus prometteuses pour l’économie africaine est l’augmentation de la classe moyenne. En 2011, nous avons calculé (en utilisant le seuil de 2 dollars des Etats-Unis de revenu par jour) que 313 millions d’Africains appartenaient à la classe moyenne. En 2030, ce chiffre devrait atteindre le demi-milliard, soit prés d’un tiers de la population. L’émergence de cette classe moyenne regroupée dans les centres urbains en croissance rapide et surtout composée de jeunes ouverts sur le monde et prompts à adopter les nouvelles technologies pourrait changer la donne pour l’économie africaine. Elle crée en effet un marché de plus en plus attractif pour les biens et les services, pour les investisseurs nationaux aussi bien qu’étrangers.

»Cependant, la classe moyenne se développe à peine plus vite que l’ensemble de la population. Le nombre de personnes appartenant à la tranche supérieure de la classe moyenne (10–20 dollars par jour) n’a augmenté que de 2 % en dix ans, malgré́ des taux de croissance économique de 5 à 6 %. En conséquence, l’essor des dépenses de consommation reste limité à quelques pays. Globalement, les ménages africains dépensent encore 80 % de leurs revenus en nourriture. À court et à moyen terme, les innovations requises pour assurer le succès commercial d’un produit sur le marché africain viseront à produire des versions peu coûteuses des biens de consommation usuels et à les vendre dans de petits conditionnements, accessibles aux populations pauvres.

»En 2030, la classe moyenne africaine devrait atteindre le demi-milliard, créant un marché attractif dominé par des jeunes ouverts sur le monde les progrès relativement lents accomplis en Afrique dans la lutte contre la faiblesse des revenus sont le signe de défaillances dans la transformation structurelle de l’Afrique. Les immenses progrès réalisés par l’Asie dans ce domaine s’expliquent par la création massive d’emplois peu qualifiés, qui fait d’elle le premier atelier du monde. Cette mutation n’a pas encore eu lieu en Afrique. Quelques pays l’île Maurice, l’Afrique du Sud, l’Ouganda ont réussi leur transition d’une agriculture traditionnelle à faible valeur ajoutée à une industrie de transformation plus productive et à un secteur de services.

»La Côte d’Ivoire, qui est le premier producteur au monde de fèves de cacao, a commencé à valorisé ses exportations en développant ses capacités de production de chocolat. Dans sa volonté de capter une part du marché mondial de la confiserie, estimé à 84 milliards de dollars, le pays a réussi à attirer trois multinationales.

»Dans l’ensemble, on observe une faible diversification des économies africaines, qui restent centrées sur des produits de base non transformés. De fait, au niveau mondial, la part de l’Afrique subsaharienne dans les industries de transformation décline depuis quelques années. Le niveau de l’innovation dans l’économie africaine—l’abandon créatif de moyens de production inefficients en faveur de méthodes nouvelles et plus productives reste beaucoup trop faible.

»Les enquêtes réalisées sur les entreprises africaines proposent toutes sortes d’explications à ce manque d’innovation : alimentation électrique peu fiable, mauvaises liaisons de transport, lourdeur des réglementations, insuffisance des financements, main-d’œuvre insuffisamment qualifiée. Tant que les conditions favorables à l’innovation ne seront pas réunies, la croissance de l’Afrique ne sera pas assez inclusive pour permettre une percée dans la lutte contre la pauvreté́, même avec une forte demande en produits miniers.

»Face aux constats plutôt sombres qui se dégagent aujourd’hui du secteur électrique africain, les remèdes sont désormais bien identifiés par la plupart des acteurs et commencent même à être mis en oeuvre dans un nombre croissant de pays. On en citera cinq, qui ne sont certes pas exhaustifs mais qui paraissent incontournables.

»Le premier signal attendu pour rassurer — et donc attirer — les investisseurs passe par des mesures politiques fortes qui engagent les pays et relèvent de la responsabilité́ des États: cela va de l’instauration de cadres réglementaires, législatifs et institutionnels propres à donner une visibilité́ à long terme et une transparence sur les conditions d’investissement jusqu’à la bonne gouvernance indispensable à la fiabilité́ du développement industriel et commercial du secteur.

»Aucun développement significatif ne sera par ailleurs économiquement possible ni durable sans la construction de marchés et donc de projets à des mailles régionales, puis interrégionales. De telles intégrations régionales sont indispensables à la fois pour mutualiser les investissements, pour augmenter la taille des marchés potentiels, rationaliser le déploiement des infrastructures, optimiser leur maintenance et sécuriser leur gestion à travers des standards communs. Jouer la carte de la régionalisation permettrait de dégager chaque année deux milliards de dollars d’économie, selon la Banque mondiale.

»Alors que le décollage économique de l’Afrique semble bel et bien se confirmer, il faut plus que jamais le conforter et le pérenniser en l’adossant à des infrastructures fiables et suffisantes. Nul doute que cette consolidation passe par le traitement prioritaire des grandes infrastructures électriques. L’Europe à partir de la fin du XIXe siècle et jusqu’à la période de l’après-guerre, plus récemment la Chine et l’Inde, n’ont pas procèdé autrement en commençant par asseoir un système électrique centralisé techniquement performant et économiquement compétitif, capable de générer de nouvelles richesses, de nouvelles capacités d’investissement, lesquelles irriguent progressivement les différents secteurs économiques et toutes les couches sociales pour finir par atteindre les plus démunies.

»Pour autant, il n’est pas envisageable de laisser les quelque 500 millions d’Africains — majoritairement ruraux — sans accès à l’électricité́ ou autre forme moderne d’énergie. Il y a donc urgence à travailler en parallèle sur de nouveaux modèles socio- économiques à leur attention, en mettant chaque fois que possible l’accent sur la création de richesse économique, en plus du bien-être et de la qualité́ de vie.

»Autre point de passage obligé, encore insuffisamment traité: l’investissement doit aussi se porter massivement sur la formation des personnels et sur les transferts de compétences dans l’ensemble des classes de métiers, depuis les décideurs charges des politiques énergétiques et de tarification, jusqu’aux techniciens des compagnies d’électricité́. Ces besoins affectent la quasi totalité́ des compagnies nationales, et concernent au premier chef les nouveaux métiers liés aux programmes d’électrification rurale pour lesquels tout reste à faire.

»La pérennité́ des efforts financiers et techniques qui seront consentis ces pro- chaines années en faveur de l’électrification ne sera garantie qu’au prix d’un engagement équivalent sur les compétences humaines.

»Enfin, il reste à mener une réflexion sur les choix technologiques, car ils joueront un rôle clé́ dans les évolutions du secteur électrique africain. Face à certains raisonnements parfois idéalistes ou trop théoriques (l’énergie solaire vue comme la panacée, le lancement à court terme de grands programmes nucléaires, l’électrification de toute l’Afrique à partir du site hydroélectrique d’INGA en République démocratique du Congo…), il parait urgent de remettre au cœur des discussions des raisonnements pragmatiques et réalistes qui s’appuient sur la performance économique des systèmes envisagés, leur adaptabilité́ technique à un contexte donné (quelles sont les ressources localement disponibles? quels sont les besoins en consommation aujourd’hui, demain?), sans oublier bien sur l’acceptabilité́ sociale, environnementale et climatique.



»CONCLUSION

»Fondamentalement, se développer c’est faire les choses différemment. Le développement est donc un processus dynamique qui consiste à remplacer des façons de travailler peu efficaces par des approches nouvelles et plus productives, que ce soit au niveau d’un ménage, d’une entreprise ou de la communauté́ dans son ensemble. L’Afrique d’aujourd’hui change vite. Sa démographie est très dynamique sa population se rapproche en effet des deux milliards d’habitants prévus en 2050, dont deux tiers vivront dans des villes. Les découvertes de ressources naturelles offrent de nouvelles sources de richesses mais soulèvent aussi des questions complexes de gestion et de partage des recettes générées. La place de l’Afrique dans un monde multipolaire ne cesse d’évoluer, avec l’apparition de nouveaux liens commerciaux et de nouvelles sources d’investissement. Le développement rapide de la téléphonie mobile ouvre l’accès des populations à l’information et à des services nouveaux.

»Dans ces conditions, l’innovation est une nécessité́. Innover, en bref, c’est penser autrement les questions économiques et sociales, et c’est accomplir une mutation technologique. Dans ce domaine, l’Afrique s’apprête à faire un bond de géant et à entrer dans la course aux technologies. Mais l’innovation, ce n’est pas seulement cela.

»C’est aussi adapter les produits, les services et les business models aux conditions particulières de l’Afrique, ce qui veut dire inventer de nouvelles manières d’organiser les institutions publiques et les services publics, et de nouveaux modes d’organisation collective, du niveau local jusqu’au niveau intergouvernemental et transfrontalier. Pour réussir sa transformation économique, l’Afrique doit innover à tous les niveaux et enrichir régulièrement son capital humain, social et intellectuel.

»L’Afrique, en effet, n’a plus besoin d’adopter passivement les innovations développées sur d’autres continents. Dans de nombreux secteurs, c’est elle qui mène le mouvement. L’exemple le plus connu est peut-être celui des services par la téléphonie mobile. Ainsi, en Afrique de l’Est, le célèbre système M-Pesa de transfert d’argent stimule le développement de nouveaux services de micro finance rapides et bon marché. Du fait de l’absence d’infrastructure bancaire sur une grande partie du continent, la technologie permet des prêts de pair à pair et supprime le recours au modèle bancaire traditionnel. En Éthiopie, un système pionnier de bourse de commerce permet aux agriculteurs d’accéder en temps réel au cours des produits sur le marché et de prendre des décisions éclairées pour vendre leur production au meilleur prix.

»Le secteur électrique a besoin de temps pour se construire; l’échelle des prises de décisions et des réalisations technologiques s’inscrit dans le long terme, rarement moins de cinq ans.

»Or l’exaspération est croissante au sein des populations lassées par des délestages à répétition et des coupures aussi inopinées que durables. En outre, le décollage économique semble se confirmer pour la plupart des pays, en partie porté par une croissance démographique et une urbanisation soutenues.

»L’ensemble de ces facteurs impliquent que le continent s’équipe de façon urgente en infrastructures électriques essentielles à la satisfaction des besoins et à la pérennisation de cette croissance.

»Les États ont bien conscience qu’ils n’ont plus devant eux les 10 ou 15 ans nécessaires pour rattraper le retard accumulé et préparer l’avenir. Il leur faut tout à la fois définir rapidement des politiques énergétiques, attirer les investisseurs, préparer le renforcement et la relève des compétences. Il s’agit donc de conjuguer actions à court terme et mesures de long terme. De la bonne résolution de cet exercice difficile, mais incontournable, dépend le succès du décollage de tout un continent.




»Bibliographie

»(1) Banque mondiale — octobre 2009 — Stratégie énergétique du Groupe de la Banque Mondiale — Synthèse sectorielle — Réseau du développement durable.

»(2) Banque mondiale — mai 2008 — Africa Infrastructure Country Diagnostic (AICD) — Underpowered: The state of the power sector in Sub-Saharan Africa — Background paper 6.

»(3) Banque mondiale — Policy Research Working Paper — Vivien Foster, Jevgenijs Steinbuks — April 2009 — Paying the price for Unreliable Power Supplies; In-house generation of Electricity by firms in Africa – The World Bank Africa Region – African Sustainable Development Front Office.

»(4) Gratwick K.N. & Eberhard A. — 2008 — “An analysis of independant Power Projects in Africa: Understan- ding Development and Investment Outcomes”. Development policy review 26 (3).

»(5) Eberhard A., et al. — 2008 — in Stratégie énergétique du Groupe de la Banque Mondiale Synthèse sectorielle – Octobre 2009.

»(6) FMI Afrique subsaharienne — avril 2008 — Perspectives économiques régionales. Heuraux C. — juin 2010 — L’électricité́ au cœur des défis africains – Manuel sur l’électrification en

»(7) Afrique — Éditions Khartala. ICA — mars 2008 — Point sur la production de l’énergie électrique en Afrique

»(8) La Banque mondiale évalue le coût de cette inefficacité́ à 3,3 milliards de dollars chaque année.

»(9) À titre indicatif, on rappellera que le prix moyen de l’électricité́ en France pour un ménage de quatre personnes est de 0,09 €/kWh HT et de 0,14 €/kWh HT en Grande-Bretagne.

»(10) IPP : independant power producer.

»(11) Le taux de recouvrement est avoisine en fait plutôt 70 %, l’État et les administrations étant souvent les plus mauvais payeurs, ce qui rend les recours difficiles.

»(12) Union économique et monétaire ouest-africaine. Elle regroupe les huit pays suivants : Benin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo.

»(13) L’Afrique subsaharienne dans son ensemble totalisant quant à elle 2,1 %, à comparer aux 41,3 % destinés à la zone Amérique Latine et Caraïbes et aux 31,5 % vers la zone Asie de l’Est et Pacifique.

»(14) Hors Afrique du Sud, seul pays à exploiter à ce jour cette forme d’énergie, les pays candidats devront encore franchir de nombreuses étapes avant de rendre leurs projets opérationnels.

»(15) www.ifri.org – www.connaissancedesenergies.org»





Innovation et ressources

2016/12/15

«Algérie / Le prix national de l’invention attribué à trois inventeurs et à l’entreprise Meditool de Batna»




Algérie Presse Service (APS) @APSAlgerie. Maghreb Emergent @maghrebemergent. Via Club Invention - Europe @PeterTEMEY



«Le ministère de l’Industrie et des Mines a honoré, mercredi soir à Alger, trois (3) inventeurs et une PME innovante pour leurs travaux couvrant divers domaines dont l’agriculture, la santé et la technologie, et qui peuvent avoir un impact sur l’industrie.

»Ces distinctions qui s’inscrivent dans le cadre de la célébration de la journée nationale de l’innovation ont été attribuées par une commission d’évaluation constituée de scientifiques et d’inventeurs et qui a retenu trois (3) inventions suivant des critères dont la possibilité de leur application industrielle et l’impact socioéconomique sur l’environnement.

»Le premier prix national de l’invention a été décerné à Abdelkader Chenguel, chercheur à l’Agence nationale de valorisation des résultats de la recherche et du développement technologique (Anvredet) pour son dispositif de culture sans sol (hydroponique) de fourrage vert.

»Cette invention permet de produire du fourrage vert sous serre intelligente et avec un rendement meilleur sur toute l’année quelles que soient les contraintes climatiques, à la différence du fourrage conventionnel qui est produit à raison de deux récoltes par an uniquement.

»“Cette reconnaissance de la communauté scientifique me touche, c’est fabuleux d’arriver à cette consécration après 7 ans de dur labeur d’autant plus que maintes fois j’ai voulu y renoncer “, déclare M. Chenguel.

»Le 2ème prix a été attribué au Dr Noui Walid pour son système de perfusion automatique qui remplace le système de perfusion traditionnel manuel.

»Cette machine vise à aider les infirmiers et diminuer la charge de travail et aussi, sécuriser l’administration des médicaments pour le malade en doses précises, selon les prescriptions médicales.

»“C’est une récompense d’un effort de quatre ans (…) l’invention est toujours sous forme de prototype artisanale et mon plus grand souhait est d’aller vers l’industrialisation pour que tous les malades puissent en bénéficier”, a indiqué ce pédiatre.

»Quant au 3ème prix, il est revenu à Mohammed Yacine Debili, pour avoir mis au point un matériau composite formé d’aluminium et de cuivre et qui permet de séparer les deux éléments en deux métaux distincts et non en alliage.

»“C’est une reconnaissance et un encouragement qui récompense beaucoup d’efforts”, a dit ce docteur en physique des matériaux qui explique que son application est utile dans l’électronique et la téléphonie.

Ces distinctions qui s’inscrivent dans le cadre de la célébration de la journée nationale de l’innovation ont été attribuées par une commission d’évaluation constituée de scientifiques et d’inventeurs.

»Pour ce qui est du prix national de l’innovation, il a été attribué à l’entreprise Meditool (Batna) pour sa sondeuse et carotteuse géotechnique qui peut atteindre jusqu’à 1.200 m de profondeur et utilisée dans l’étude des sols.

»S’exprimant à cette occasion, le Directeur général de la PME au ministère de l’Industrie et des mines, Abdelghani Moubarak a souligné que “les pouvoirs publics ne ménagent aucun effort pour appuyer l’entreprenariat et l’innovation à travers la mise au point de politiques appropriées, adossées à des dispositifs d’appui à la création et au développement des entreprises ainsi qu’à la recherche et le développement technologique”.

»Il a relevé le dispositif dédié au développement de l’innovation et des mécanismes, dont les différentes agences, centres techniques, centres de facilitation et pépinières d’entreprises, et qui devra être conforté par un dispositif dédié au développement de l’innovation et par des mécanismes de financement adéquats à l’instar des fonds d’amorçage, dans le cadre de la nouvelle loi sur les PME.»





Innovation et inventions

2016/12/14

«Pour l'innovation, la Pologne veut s'inspirer de l'EPFL (@EPFL et @EPFL_en). Une délégation emmenée par le président Andrzej Duda @AndrzejDuda a visité l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne»




Anouch Seydtaghia @Anouch. Le Temps @letemps



«Une rencontre avec Patrick Aebischer, un entretien avec le directeur de Logitech, des échanges avec des start-up suisses… En l’espace de quelques heures, mardi, une délégation polonaise emmenée par le président Andrzej Duda s’est immergée dans l’univers de l’EPFL. L’occasion pour le président polonais, mais aussi pour des start-up de son pays, de se confronter à l’écosystème d’innovation créé autour de l’Ecole polytechnique de Lausanne.


»51% d’étudiants étrangers

»Lors de son discours de bienvenue, Patrick Aebischer, président de l’EPFL, a insisté sur l’ouverture de son école. Une ouverture aux étudiants étrangers (seuls 49% sont suisses), une ouverture aux cours en ligne (que suivent des milliers de Polonais, a-t-il précisé) et une ouverture vers le monde économique, avec environ 350 millions de francs levés cette année par des start-up. “Il y a quelques années, l’EPFL n’existait pas dans les classements mondiaux. Aujourd’hui, en partie grâce à ces ingrédients, nous faisons partie des meilleurs mondiaux”.

L’occasion pour le président polonais, mais aussi pour des start-up de son pays, de se confronter à l’écosystème d’innovation créé autour de l’Ecole polytechnique de Lausanne.

»En face, Andrzej Duda a dit son “admiration pour le modèle de l’EPFL”, notamment “la combinaison entre la recherche et l’entrepreneuriat”. Alors que le gouvernement polonais vient de créer un conseil de l’innovation, un peu sur le modèle suisse, le président a affirmé que les jeunes du pays “avaient énormément d’idées pour créer des entreprises”. “Mais malheureusement peu se créent et se développent. Nous voudrions faire davantage pour les aider, et cette visite en Suisse est instructive”.


»“Très inspirant”

»Andrzej Duda a emmené avec lui les responsables de cinq start-up polonaises, notamment dans le domaine de la sécurité et de la robotique, qui ont pu échanger avec des directeurs de jeunes pousses helvétiques. “La Suisse a réussi à créer un écosystème incluant des capital-risqueurs, ce qui est très important et inspirant”, a relevé Szymon Niemczura, directeur de la start-up polonaise Kontakt.io.

»En face, le Polonais Szymon Kostrzewski, et directeur de la start-up suisse KB Medical, basée à Lausanne, abonde: “Ce que fait la Suisse est très juste, et j’espère que la Pologne rattrapera d’ici quelques années son retard. Le transfert de technologie fonctionne très bien à l’EPFL. L’implication des entrepreneurs dans cet environnement est très importante.”»





Innovation et idées

2016/12/13

Nicolas Bouzou (@nbouzou @asteresinfo): «Nous devons redonner un sens à l’innovation si l’on veut que les gens adhèrent au changement»




Entretien, sur kernews @kernews



«L’innovation bouleverse le monde et notre société : l’économiste explique pourquoi il faut croire en l’avenir

»C’est un entretien exceptionnel que nous vous proposons avec Nicolas Bouzou, qui est devenu l’un des économistes les plus réputés en France, sur les thèmes de l’innovation qui bouleverse le monde et de la résistance au changement. Nicolas Bouzou aborde ces questions dans son dernier livre “L’innovation sauvera le monde”. En effet, “un Nouveau monde naît, en remplacement d’un ancien qui s’effondre, source d’angoisse qui fait le lit des extrémismes politiques de toutes obédiences et plus généralement de ceux qui serinent que “c’était mieux avant”. L’antidote à ces fondamentalismes est d’entrer dans ce Nouveau monde en sauvant ce qu’il y avait de meilleur dans l’ancien pour éviter l’effondrement de notre civilisation occidentale”. Concrètement, “c’est enseigner aux enfants le code informatique, mais aussi le grec et le latin.” Nicolas Bouzou revient sur tous ces sujets.



»Extraits de l’entretien


»Kernews : Dans votre dernier livre, il y a des chapitres qui s’adressent à des personnes un peu plus cultivées sur le plan économique ou scientifique, mais aussi d’autres parties qui sont des rappels et qui apprendront beaucoup de choses à ceux qui n’ont pas une grande culture économique… Ainsi, vous visez deux publics avec ce message fort : n’ayez pas peur de l’innovation !

»Nicolas Bouzou : Le sentiment dominant dans les opinions publiques, pas seulement en France, mais dans tous les pays développés, c’est la peur. C’est quelque chose d’assez original au regard de l’histoire. Si vous prenez la grande vague d’innovation qui a précédé celle que nous connaissons, ce que l’on appelle la révolution industrielle, le sentiment dominant était une foi aveugle et naïve dans l’innovation. On avait l’idée que le progrès technologique allait résoudre tous les problèmes qui se présentaient au monde, la pauvreté, mais aussi les problèmes moraux. Tout ceci s’est fracassé avec la Première guerre mondiale et, aujourd’hui, le balancier penche de façon excessive dans l’autre sens,… C’est vraiment la peur qui domine. C’est pour cette raison que j’ai ressenti le besoin d’expliquer la nature de cette vague d’innovations et, surtout, d’expliquer qu’elle allait permettre de répondre à des problèmes très importants, comme des problèmes de santé, de développement durable ou de mobilité, qui ne trouvent pas véritablement de solutions auprès du pouvoir politique.


»Pourquoi cette peur ? On pourrait penser qu’elle est liée à la mondialisation, or la mondialisation a toujours existé : vous rappelez qu’elle a commencé pendant la Grèce antique, lorsque le producteur d’huile d’olive exportait son amphore fermée vers Rome… Pour la première fois, un producteur vendait un produit à un inconnu…

»Le siècle de Périclès a été une rupture absolument incroyable, c’est aussi le siècle d’Hippocrate et le siècle de la philosophie. C’est ce moment que naît l’échange impersonnel. Si vous aviez besoin d’un panier en tant que producteur d’huile d’olive, avant cette révolution, vous alliez échanger votre bouteille d’huile d’olive contre un panier qui était fabriqué par quelqu’un qui vivait dans le même village. Après l’essor du port du Pirée, vous pouviez exporter votre bouteille beaucoup plus loin, peut-être de l’autre côté de la Méditerranée, vous pouviez vous faire payer en or, peut-être à crédit et, comme vous livriez loin, vous commenciez à souscrire un contrat d’assurance… C’est le début de la monnaie, de la banque et de l’assurance. Tout ceci s’est produit en moins d’un siècle, c’est une rupture absolument extraordinaire. J’ai essayé de raconter les ruptures passées qui peuvent être comparables aux nôtres, parce qu’il est quand même rassurant de constater que le monde a vu d’autres bouleversements intenses, comme ceux que nous connaissons aujourd’hui, et l’espèce humaine a toujours réussi à s’adapter et à faire quelque chose de bien de ces changements. Cela a mis du temps. Le siècle de Périclès a amené aux guerres du Péloponnèse, tout ceci a créé des désordres, mais il y a toujours eu un progrès.


»Si ce n’est pas la mondialisation, c’est la peur de l’autre et de l’inconnu. Lorsque l’on se plonge dans les histoires d’Avicenne ou de Marco Polo, on observe qu’il y a toujours eu des voyageurs et, même au Moyen Âge, on pouvait voir des Africains, des Arabes, passer dans des villages européens reculés où, contrairement aux idées reçues, l’acceptation se faisait souvent très bien…

»Alors, mon explication, c’est le XXe siècle : l’Europe a payé pour savoir que l’innovation, cela pouvait être bien, mais cela pouvait être aussi mal… L’innovation ou la technologie, c’est neutre en soi mais, si vous n’avez pas une philosophie qui l’oriente du bon côté, cela peut faire mal. Au XIXe siècle, vous avez beaucoup de croissance économique, une baisse de la pauvreté, une augmentation de l’espérance de vie… Stefan Zweig raconte que les hommes et les femmes sont épanouis dans les rues de Vienne, les gens sont beaux, on voit cette amélioration. Tout le monde se dit que l’on est entré dans une ère d’opulence et de paix qui durera. Mais la Première Guerre mondiale arrive… Cette guerre montre que l’on peut faire des choses extraordinaires avec la chimie, mais que l’on peut aussi produire du gaz moutarde… La Deuxième Guerre mondiale va montrer qu’avec la radioactivité vous pouvez faire de l’électricité, vous pouvez soigner des cancers, mais vous pouvez aussi faire des bombes nucléaires… On a commémoré la fin de la Deuxième Guerre mondiale, j’ai regardé un certain nombre de reportages, et il y a une expression qui m’a beaucoup frappé quand on parlait des camps de concentration : c’est le terme d’usines de la mort ! On parle de la pire des choses qui soient arrivées à l’humanité et, dans ce terme d’usines de la mort, il y a l’industrie, le capitalisme, l’organisation, le rationalisme, et tout cela est accolé aux pires crimes que l’Europe ait connus tout au long de son histoire. L’innovation peut donc être destructrice pour l’humanité. Aujourd’hui, le sentiment qui domine dans l’opinion publique est que l’innovation est automatiquement destructrice. Or, c’est faux, l’innovation est neutre : elle peut faire du mal comme elle peut faire du bien. Je travaille beaucoup sur l’économie de la santé et le cancer est l’une des maladies qui tuent le plus dans le monde. Mais, grâce aux innovations, nous faisons des progrès absolument extraordinaires dans la lutte contre le cancer. Laurent Alexandre explique qu’à l’horizon de 15 ans, nous aurons rendu cette pathologie chronique. De la même manière, la solution au réchauffement climatique, ce n’est pas la décroissance, qui est une impasse anthropologique, c’est l’innovation ! Nous devons avoir une éthique qui oriente cette innovation vers le progrès. Je voudrais que l’Europe accapare cette idée très importante de progrès.


»Parmi les innovations, il y a eu les antibiotiques, mais on nous explique maintenant que le corps humain n’est plus protégé à cause d’eux et qu’ils seront inefficaces dans quelques années…

»Mais, en même temps, on en a trop abusé, c’est un bon exemple. Regardez, sur la question des vaccins, je suis très agacé d’entendre des médecins critiquer les adjuvants qui sont incorporés dans certains vaccins… Le résultat de tout cela, c’est que la couverture vaccinale diminue en France et, l’année dernière, la mortalité a augmenté parce que nous avons observé une chute très importante des vaccins contre la grippe. Beaucoup de gens ont eu peur de se faire vacciner contre la grippe et ils en sont morts ! Cette obsession anti-scientifique est aussi anticapitaliste, il y a cette idée que les entreprises de l’agroalimentaire ou de la santé s’en mettent plein les poches pour nous empoisonner… Il faut relativiser tout cela : les médicaments soignent beaucoup plus qu’ils ne font de mal et les vaccins protègent beaucoup plus qu’ils ne font de mal ! N’oubliez pas aussi qu’il n’y a quasiment plus de crises alimentaires aujourd’hui…


»Vous racontez que c’est en réfléchissant à ces innovations, à la terrasse d’un café de Vienne, que vous avez également pensé à cette architecture, à Mozart et à tous ces grands écrivains… C’est ce qui vous a amené à défendre l’idée que le monde serait sauvé par l’alliance entre la technologie et la spiritualité qui englobe l’amour, l’art et les valeurs…

»Je vais être honnête, c’est mon ami Luc Ferry qui m’a mis sur cette voie… La grande singularité de cette vague d’innovations, c’est que pour les gens elle n’a pas de sens… Quand vous prenez la Renaissance, l’opinion publique pensait que ces innovations allaient toujours servir à améliorer le sort de l’humanité. On voulait faire plus beau, on voulait que les gens vivent mieux et soient plus libres, il y avait toujours une direction. Mais, aujourd’hui, cette direction n’existe plus. Un philosophe un peu sulfureux, Heidegger, a bien expliqué le monde de la technique : l’innovation est devenue complètement procédurale, elle n’est plus un but, mais simplement un moyen de survivre pour les entreprises. Tout ceci donne le sentiment qu’il n’y a plus de sens à notre vie en collectivité. Au contraire, nous devons redonner un sens à l’innovation si l’on veut que les gens adhèrent au changement. Si l’on veut débloquer les verrous qui empêchent un pays comme le nôtre d’avancer, il faut véritablement donner un sens à ce qui est en train de se passer. C’est la philosophie qui donne un sens. Il faut essayer de réfléchir aux grandes branches de la philosophie, à la spiritualité, en se demandant pourquoi nous innovons, et revenir à ce qui nous est proche, notre famille et nos enfants, en se disant que l’innovation va servir les générations futures. Il y a aussi la question des valeurs. La spiritualité nous guide vers ce que l’on doit faire et les valeurs nous rappellent comment on doit le faire. J’appelle à une réhabilitation des valeurs cardinales, des valeurs qui nous viennent de l’Antiquité, c’est-à-dire la prudence – ce qui n’a rien à voir avec la précaution – la tempérance, le courage et la justice. La justice, ce n’est pas l’égalité, contrairement à ce que l’on pense en France. Il y a souvent cette confusion car la justice, ce n’est pas l’égalité : c’est donner aux gens les moyens de faire leur vie.


La justice, c’est l’ascenseur social, c’est le sujet que l’on devrait traiter en France. Mais l’ascenseur social nous ramène à des questions pratiques de flexibilité, de formation et d’entrepreneuriat. La flexibilité tant décriée dans notre pays est bonne du point de vue économique, mais elle est aussi bonne du point de vue moral. La flexibilité sur le marché du travail, c’est quelque chose qui est bon du point de vue moral. Donner une grande fluidité au marché du travail, ce n’est pas seulement une exigence économique, c’est aussi une exigence de justice.

»C’est pour cette raison qu’il est difficile de faire admettre que plus on lutte contre les inégalités, plus on crée de nouvelles inégalités…

»En France, on est devenu spécialiste dans ce domaine…


»Si l’égalitarisme consiste à dire que tout le monde doit être beau, on peut aller très loin et on aborde la frontière de l’eugénisme…

»Ce que je dis sur l’égalité est une réflexion de fond du fondateur des théories modernes de la justice. La justice, c’est l’ascenseur social, c’est le sujet que l’on devrait traiter en France. Mais l’ascenseur social nous ramène à des questions pratiques de flexibilité, de formation et d’entrepreneuriat. La flexibilité tant décriée dans notre pays est bonne du point de vue économique, mais elle est aussi bonne du point de vue moral. La flexibilité sur le marché du travail, c’est quelque chose qui est bon du point de vue moral. Donner une grande fluidité au marché du travail, ce n’est pas seulement une exigence économique, c’est aussi une exigence de justice.


»Vous livrez une idée importante en soulignant que les individus qui savent profiter de cette période s’enrichissent considérablement, alors que ceux qui refusent de s’adapter risquent le déclassement. On est tous d’accord sur le fond, mais il y a aussi un changement qui ne s’est jamais produit dans l’histoire de l’humanité. Si, au siècle dernier, on expliquait aux conducteurs de calèches qu’ils allaient disparaître et que savoir s’adapter c’était devenir taxi en achetant un véhicule à moteur, chacun avait encore la possibilité de s’adapter… Aujourd’hui, c’est totalement différent. Prenons l’exemple des fleuristes : celui qui sait s’adapter va ouvrir une grande boutique de fleurs en ligne et celui qui ne veut pas s’adapter c’est celui au coin de la rue… Or, celui qui ouvre la grande boutique en ligne ne veut pas détruire un autre fleuriste qui ne sait pas s’adapter, mais 1000 fleuristes ! Donc, chaque fleuriste n’aura pas la chance de s’adapter à cette transition technologique, alors que chaque conducteur de calèche pouvait devenir conducteur d’un véhicule à moteur…

»Vous mettez en lumière le problème principal qui va se poser à nous au cours des 10 prochaines années. C’est ce que les économistes appellent la destruction créatrice. Mais vous avez des gisements extraordinaires de nouvelles activités qui peuvent être créées. Je comprends votre exemple sur le plan intellectuel, mais je ne suis pas totalement convaincu. On peut imaginer une complémentarité entre une chaîne de fleuristes sur Internet et le fleuriste de quartier…


»Et la chaîne va lui prendre 30 % de son chiffre d’affaires !

»Pas forcément : quand les supermarchés ont commencé à vendre du pain, tout le monde a dit que ce serait la fin des boulangers. Or, on a vu que cette profession a formidablement su se réinventer. Je suis confiant dans l’esprit d’entreprise et dans l’esprit d’adaptation à partir du moment où on l’encourage. Cela dit, là où vous avez raison, c’est qu’il y a des emplois qui vont disparaître au cours de ces prochaines années. La voiture sans chauffeur va se développer relativement rapidement : cela veut dire qu’il y aura moins de chauffeurs de taxi, moins de VTC, et aussi moins de moniteurs d’auto-école…


»Si vous avez une voiture sans chauffeur, vous pourrez sans doute venir plus souvent en week-end à La Baule et vous pourrez passer vos appels téléphoniques ou travailler pendant le trajet…

»Et il y aura plus d’hôteliers et de restaurateurs ici… On va créer de nouvelles activités. Et avec une voiture sans chauffeur, je pourrai peut-être boire un ou deux verres de vin au restaurant !


»On a longtemps été habitué à une progression en escalier alors que selon la loi de Moore, plus on grimpe, plus on le fait de plus en plus rapidement. Or, vous estimez que la loi de Moore va être dépassée et que l’on va atteindre l’inimaginable…

»Les entrepreneurs de la Silicon Valley ont deux objectifs : nous faire vivre beaucoup plus longtemps et faire de nous une espèce interplanétaire. Je ne suis pas dans la science-fiction, je suis en train de vous parler des gens qui dirigent les entreprises les plus puissantes du monde. D’un côté, vous avez ce que l’on appelle le transhumanisme, c’est-à-dire vivre beaucoup plus longtemps, parce que nous allons lutter beaucoup plus efficacement contre les maladies. Le fondateur de Facebook vient d’investir 3 milliards de dollars pour éradiquer la plupart des maladies à l’horizon 2100. Microsoft nous a dit il y a quelques semaines que sa priorité stratégique était la lutte contre le cancer. On observe une accélération de la lutte contre les maladies. Mais, même si l’on soignait toutes les maladies, nous mourrions quand même à 120 ou 122 ans parce que, malheureusement, nous vieillissons… C’est le grand projet des entrepreneurs de la Silicon Valley, nous faire vivre encore plus longtemps. Mais si l’on vit jusqu’à 150 ou 300 ans, ce qui est le projet transhumaniste, on ne va pas rester sur Terre, parce que c’est trop petit et on ne sait jamais ce qui peut se passer… Donc, dans le même temps, un écosystème est en train de se créer pour un renouveau de la conquête spatiale. On parle d’un plan de colonisation de Mars et je peux vous dire qu’il y a énormément d’entreprises qui investissent dans le secteur spatial aux États-Unis. Vous avez des entreprises qui commencent à réfléchir à des hébergements et à des constructions sur la Lune. Cela va bouleverser notre monde ces 15 ou 20 prochaines années. Le projet transhumaniste est viable et les progrès de la mobilité vont être exponentiels grâce aux progrès incroyables que nous sommes en train de réaliser dans l’intelligence artificielle. L’intelligence artificielle est en train de prendre le relais de la loi de Moore, avec des effets de convergence technologique qui sont absolument fascinants. Entre l’intelligence artificielle, la robotique et les progrès que l’on fait dans la biologie moléculaire, par exemple pour créer des cellules de peau, vous aurez dans quelques années un humanoïde, c’est-à-dire un robot qui ressemblera à un humain, qui ne tombera pas malade et qui ne fera jamais grève…


»Mais on ne pourra pas rigoler et boire un coup avec lui !

»C’est vrai, il existera une différence. Mais certaines vedettes de la Silicon Valley, comme le directeur scientifique de Google, pensent que nous allons vers un changement de civilisation avec la fin de l’humanité telle que nous la connaissons aujourd’hui. L’hybridation fait que nous allons délaisser l’espèce humaine, c’est un mouvement irréversible…


»Quand vous discutez avec des étrangers, même parfaitement francophones, vous sentez bien qu’il y a des moments dans la conversation où ils ne comprennent plus, idem lorsque l’on se trouve au milieu d’un cercle d’amis anglophones qui plaisantent entre eux… Si je blague avec vous en disant “Le bouton vert sur le bouton vert et le bouton rouge sur le bouton rouge”, on se met à rire, on a une même référence cinématographique, on associe la phrase à ce soldat un peu benêt… Mais un robot ne pourra jamais comprendre cela car, même s’il arrive à faire le lien avec un dialogue du film “La Septième Compagnie”, il y a toute une alchimie totalement humaine qui déclenche notre rire…

»C’est une bonne remarque et je suis d’accord avec vous. C’est pour cette raison que je ne suis pas d’accord avec les matérialistes radicaux de la Silicon Valley. Ce que l’on dit a des conséquences économiques très importantes et je pense qu’il y aura toujours une différence entre l’humain et la machine, peu importe le degré de perfectionnement de la machine. En entendant cela, les ingénieurs de la Silicon Valley nous considéreraient comme des créationnistes américains ! Néanmoins, je pense que nous avons raison. Il y a une part de mystère dans l’homme et cela veut bien dire que l’homme et la machine sont des facteurs de production complémentaires et non pas substituables. Je ne crois pas du tout à la fin du travail, prophétisée par certains auteurs, puisqu’il y a une différence entre l’homme et la machine. Plus nous investirons dans la technologie, plus nous aurons besoin d’hommes… Les grands hôpitaux américains qui achètent des grands robots chirurgicaux recrutent aussi beaucoup d’infirmiers et d’infirmières. Vous pouvez vous faire opérer par un robot, qui sera sans doute plus performant qu’un chirurgien mais, pour vous mettre une aiguille dans le bras, vous préférerez toujours que ce soit un humain…


»Vous avez fait référence aux créationnistes, mais il y a une phrase qui n’est absolument pas créationniste dans votre livre : “La vie ne se mesure pas seulement par sa quantité, mais par sa qualité et son intensité”. Certains seront d’accord avec vous en estimant que la vie doit être vécue dans son intensité. Mais la vie ne doit-elle être qu’intense ? Un rabbin qui étudie des textes sacrés et qui n’a jamais quitté sa vieille ruelle de Jérusalem ne va pas vous répondre cela… Ni un prêtre qui a passé des décennies dans son village… Pourtant, leurs vies auront été sans doute magnifiques sur le plan spirituel et intellectuel…

»Cette idée vient de Nietzsche, le philosophe qui m’a sans doute le plus influencé. Le projet transhumaniste consiste à nous faire vivre très longtemps. Mais si l’on vit 300 ans, on ne peut pas échapper à cette question : “Que vais-je faire de ces 300 ans ?” Je suis quelqu’un d’assez angoissé et c’est une question que je me pose souvent. Ce que j’aime dans la vie, c’est son caractère intense. Je me dis qu’il m’arrivera peut-être un jour un malheur et que je mourrai relativement tôt, mais que j’aurai eu une vie extrêmement riche et très intense. La question qui est derrière tout cela, c’est celle de la liberté. C’est ce que disent tous les transhumanistes : “On va vous permettre de vivre jusqu’à 300 ans, ce sera à vous de choisir et, si vous voulez vous tuer, tuez-vous, c’est votre ultime liberté…” Il n’y a rien de plus triste, quand on va à un enterrement, que de se dire que cette personne a loupé sa vie. C’est cela la vraie tristesse !


»Vous évoquez ce mouvement anti innovation dans le monde, avec la montée des extrémismes, la finalité de frapper les sociétés ouvertes en leur infligeant des blessures longues à cicatriser. Ainsi, il y a toujours une volonté de revenir vers le Moyen Âge…

»Toujours ! Mon combat personnel est orienté contre cette idéologie qui consiste à dire que c’était mieux avant : il y avait moins d’insécurité, moins de terrorisme, moins d’illettrisme, moins de chômage…


»Si vous dites cela dans les rues de Dakar ou de Conakry, ils ne vont pas vous répondre que c’était mieux avant…

»Bien sûr, mais en France, oui ! J’ai beaucoup d’amitié pour Alain Finkielkraut ou Michel Onfray mais, sur ce point, ils se plantent complètement. Ce n’était pas mieux avant ! Il n’y a jamais eu autant de pays démocratiques qu’aujourd’hui, il n’y a jamais eu aussi peu de guerres qu’aujourd’hui, il n’y a jamais eu aussi peu de personnes pauvres qu’aujourd’hui… Toutes les grandes périodes de destruction créatrice sont aussi des périodes de montée du terrorisme. La période actuelle n’est donc pas véritablement nouvelle. Florence, la ville la plus riche de la Renaissance – c’est l’équivalent de la Silicon Valley – appelle à sa tête Savonarole ! Comment la ville la plus riche de la Renaissance a-t-elle pu générer en son sein une telle révolution conservatrice ? Le XIXe siècle est aussi une période de grande montée des violences et du terrorisme. Dès que vous êtes dans une période de progrès, une révolution conservatrice s’enclenche pour annihiler les effets de cette vague de changement. Nous qui sommes des libéraux et des démocrates, nous devons dire que nous aimons la liberté et l’art de vivre. Nous devons défendre la société ouverte et nous devons lutter contre cette idée absurde du “c’était mieux avant”. En plus, cela n’apporte pas grand-chose. Alors, autant bâtir une société qui soit encore meilleure demain…


»Est-ce la première fois dans l’histoire du monde que ce mouvement du «c’était mieux avant” prend une telle ampleur ?

»Oui. Ce qu’offre Daech, c’est un discours extrêmement cohérent pour ceux qui détestent notre société : “Vous êtes rejetés par cette société qui change, vous avez raison parce que cette société est détestable, alors nous allons la détruire.” Les jeunes qui ont commis des actes terroristes sont généralement des gens qui se sont radicalisés très récemment et ils avaient un mode de vie qui n’était pas toujours cohérent avec les enseignements du Coran. C’est avant tout un problème de violence, plus que d’islamisme. L’islamisme offre un discours, mais si ce n’était pas l’islamisme, cela pourrait être autre chose, comme le terrorisme anarchiste, d’extrême gauche ou indépendantiste. Évidemment, je ne dis pas que l’islamisme est quelque chose de bien, je dis simplement que la violence peut facilement basculer d’un discours à l’autre.


»Sur la montée du populisme, vous évoquez aussi l’inadaptation à la modernité en prenant l’exemple du moniteur d’auto-école qui veut voter Le Pen parce que bientôt la Google Car va remplacer les moniteurs d’auto-école… N’est-ce pas un peu trop facile ? Le vrai problème n’est-il pas celui du déclassement de la classe moyenne dominante ?

»Je suis entièrement d’accord avec vous, mais c’est quand même le même phénomène… Vous avez un phénomène de mutation technologique et économique qui génère cette baisse de la part des classes moyennes. C’est spectaculaire aux États-Unis. Ce qui génère ce phénomène, c’est l’articulation entre la mondialisation et l’innovation. Par rapport à cela, vous avez un discours de protection, celui de Marine Le Pen ou de Donald Trump : “On va fermer les frontières et mettre en place un protectionnisme intelligent…” Les progressistes libéraux doivent apporter des solutions à ces gens-là. La politique publique doit apporter des solutions au moniteur d’auto-école, sous forme de formations et même d’aides financières… Il n’est pas question de laisser tomber ceux qui ont travaillé toute leur vie et qui sont écrasés par la fiscalité. Je suis contre le revenu universel, mais je suis favorable à ce qe l’on aide des gens qui veulent remonter une entreprise. Donc, il ne s’agit pas de leur répondre : “Adaptez-vous ou crevez !” Sinon, ces gens vont vers Donald Trump ou Marine Le Pen…


»Il y a eu tout un courant visant à rejeter nos valeurs. Vous estimez que l’on ne doit rien exclure, mais englober notre passé dans l’avenir, donc apprendre le latin, tout en apprenant le code informatique…

»Il faut s’appuyer sur nos valeurs pour entrer dans l’avenir. On entre dans un monde qui va évoluer de plus en plus vite et qui va demander une capacité d’adaptation inédite. Intellectuellement, quand on évolue dans un environnement qui change, on a besoin d’avoir un savoir de base culturel en termes de capacité à comprendre, de capacité à synthétiser et de capacité à s’exprimer. Il faut être capable de comprendre le monde, de s’exprimer et de se situer dans le temps et dans l’espace. Il faut mettre l’accent sur le français, au moins deux langues étrangères, l’histoire dans sa chronologie, la géographie et la culture classique. On peut laisser nos enfants jouer avec des tablettes et à Pokémon, mais c’est les tablettes et Vivaldi et Pokémon et Bach… Les deux aspects sont complémentaires et c’est très exactement l’inverse de ce qui a été fait par la ministre de l’Éducation nationale.»





Innovation et discourses