2015/11/12

«Souria Grandi au Temps d'Algérie: "Je fais des recherches sur le théâtre algérien depuis plus de trois ans"»




Entretien réalisé par Sara Boualem. Le Temps d'Algérie



«Doctorante en art du spectacle à l'Université Paris Ouest, Souria Grandi fait partie de ces personnes emplies de volonté intellectuelle et débordantes d'innovation pour le quatrième art. Elle aspire à un brillant avenir dans le théâtre, cet art mystique et relaxant qu'elle souhaite voir avancer. Souria revient avec nous dans cet entretien sur ses premiers pas dans l'univers théâtral.


»Le Temps d'Algérie: Qui est Souria Grandi?

»Souria Grandi: C'est assez amusant de devoir répondre à une question que l'on a soi-même l'habitude de poser à autrui. On se rend compte que, finalement, on n'est pas plus différent que les autres. Souria Grandi est une étudiante algérienne qui prépare sa thèse de doctorat à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense. Je vis en France, dans la ville de Nantes, où je suis née, depuis 2004. Après avoir obtenu ma licence d'anglais à l'université de Sidi Bel Abbès, suite à différentes complications, celles que connaissent tous les majors de promotion en Algérie, je serais tentée de dire, j'ai dû m'exiler afin de pouvoir poursuivre mes études.


»Vous êtes originaire de Sidi Bel Abbès. Cette ville a-t-elle eu un impact sur votre choix de spécialisation dans les arts du spectacle?

»En effet, on peut dire que je suis originaire de Sidi Bel Abbès, car bien que née ailleurs, j'y ai passé toute mon enfance et mon adolescence, pour ensuite y effectuer une partie de mes études supérieures. J'avais quatre ans et demi lorsque mon père a décidé qu'il en avait marre d'être “l'étranger”, et delà retourner dans son pays natal l'Algérie. Cependant, dire que cette ville a eu une influence quelconque quant à mon intérêt pour le théâtre serait un mensonge. Bien évidemment, Sidi Bel Abbès bénéficie d'une longue histoire avec le théâtre et ce, depuis la colonisation. C'est la ville qui a vu naître et briller l'étoile du grand Saim El-Hadj, même si la postérité n'a retenu que l'arrivée d'un autre monstre sacré du théâtre algérien, à savoir Kateb Yacine en 1978 avec quelques membres de sa troupe qui lui sont restés fidèles. Il dirigea son théâtre pendant près d'une décennie lui donnant ainsi ses titres de noblesse. J'ai découvert l'histoire théâtrale de la ville au moment où j'ai commencé ma thèse et non l'inverse. Pourtant, je me suis souvent retrouvée dans ses murs pour assister avec ma mère à des représentations données avant de quitter l'Algérie, sans jamais me poser de question quant à son histoire.


»Vous êtes licenciée en langue et littérature anglaise, qu'est ce qui vous a fait changer de voie, puisque vous êtes doctorante en arts du spectacle?

»Personnellement, je ne considère pas qu'il y ait eu un changement d'orientation concernant mes recherches. Les puristes seraient très probablement de votre avis. Mais comme vous devez le savoir, les études littéraires englobent et prennent en charge la littérature dans sa totalité y compris le théâtre. Le théâtre en tant que texte écrit, faisant partie d'un mouvement littéraire, donc analysable selon les critères de la critique. On pourrait remonter dans le temps aussi loin que la critique existe. La différence avec “les arts du spectacle” (ou en anglais Performing Arts) ne réside que dans le fait que c'est la performance, donc la représentation, ou le texte spectaculaire porté par les comédiens (dans le cas du théâtre), qui sera analysé. Historiquement, ce concept voit le jour au début des années 1990 désignant ainsi un ensemble de pratiques artistiques telles que: le théâtre, la danse, la musique, le cinéma, etc. où le corps et la mise en scène (pour le théâtre et la danse) ont la primauté sur le texte. En ce qui me concerne, je suis loin d'être une puriste, donc je ne fais pas de réelle distinction entre les deux disciplines car l'une ne peut exister sans l'autre, quoi que le texte peut être analysable indépendamment de la représentation et de la mise en scène. Pendant que je préparais ma licence d'anglais, je me suis beaucoup intéressée au théâtre de William Shakespeare, d'Edward Albi, de Samuel Becket, d'Eugène Ionesco et de Henric Ibsen. Lorsqu'il a fallu choisir un thème de recherche pour mon mémoire de mastère 1 à l'Université de Nantes, mon choix s'est naturellement porté sur Harold Pinter. Mon aventure avec ce dramaturge s'est poursuivie avec mon mémoire de mastère 2. Il était juste évident pour moi que ma thèse soit consacrée à l'œuvre de Pinter. C'est ce que je nommerais un “coup de foudre intellectuel”. Mon deuxième coup de foudre fut pour l'œuvre de Jacques Derrida. Sa philosophie devait me servir de prisme pour analyser les pièces de Pinter. Tout ceci dans le cadre de mes études d'angliciste à l'Université de Saint-Étienne, puis d'Évry-Val-d'Essonne de 2007 à 2012, et non pas comme spécialiste des arts du spectacle.



Le théâtre en tant que texte écrit, faisant partie d'un mouvement littéraire, donc analysable selon les critères de la critique. On pourrait remonter dans le temps aussi loin que la critique existe. La différence avec “les arts du spectacle” (ou en anglais Performing Arts) ne réside que dans le fait que c'est la performance, donc la représentation, ou le texte spectaculaire porté par les comédiens (dans le cas du théâtre), qui sera analysé.

»Que vous inspire Harold Pinter, dramaturge britannique, “L'homme du malentendu”, puisque votre thèse se base sur lui?

»Actuellement, ma thèse ne porte pas sur l'œuvre de Pinter. À mon grand regret, j'ai dû abandonner ce projet. Bien que novateur, mon sujet dérangeait ma directrice de thèse de l'époque: une musulmane qui traite de la judaïté de ce monstre sacré. J'ai tout bonnement été traitée de négationniste, ce qui est complètement faux. Les brèches contenues dans son œuvre permettent de questionner l'Histoire. Mais de toute évidence, cela n'a pas plu à tout le monde. Il a fallu faire un choix et l'assumer. Entre une lutte interminable avec ma directrice de thèse et la menace de ne jamais soutenir, ou mettre à la poubelle six ans de recherches pour rebondir sur autre chose, j'estime avoir fait ce qu'il fallait. Bien que difficile, le choix ne fut pas si cornélien qu'il n'y paraît. Pendant que je préparais ma thèse sur Pinter, j'avais commencé à m'intéresser au théâtre et au cinéma arabe. J'avais déjà à mon actif un article sur le théâtre algérien, un sur le théâtre de l'immigration, un autre sur le cinéma de Youssef Chahine, ainsi qu'une communication sur le théâtre du koweitien Sulayman al-Bassam. Mais ce qui m'avait le plus interpellée, c'était le manque de sources et de documentation concernant le théâtre algérien. J'avais pour projet d'entamer une seconde thèse sur le théâtre algérien une fois celle sur Pinter achevée. Le destin en a décidé autrement: je n'ai jamais fini ma thèse sur Pinter, et voici que je fais des recherches sur le théâtre algérien depuis plus de trois ans. Je crois que Pinter fera toujours partie de moi en tant que chercheur. Ce fut un objecteur de conscience, un révolté contre toutes formes de tyrannie et d'oppression. Je pense que c'est ce qui me définit au-delà de tout “malentendu”.


»Pourquoi avoir choisi d'écrire sur le théâtre féminin?

»Je ne sais pas s'il existe une écriture proprement féminine. Je doute de pouvoir apporter une définition à ce que certains nomment le “théâtre féminin”, ou même le “théâtre masculin”. Cette opposition, à mon sens, n'a pas lieu d'être. L'intitulé exact de ma thèse est “Présence et représentation des femmes dans le théâtre algérien de 1970 à nos jours”. Il est plus question de l'image de la femme au théâtre. La question à laquelle nous aimerions répondre est la suivante: “à quelles réalités sociales de la condition féminine renvoient les constructions fictives véhiculées par les créations dramatiques?” Il sera donc question d'analyse des textes et des captations théâtrales en relation étroite avec les événements historiques, les bouleversements sociopolitiques, ainsi que le contexte culturel de la période énoncée dans le titre. Avec mon nouveau directeur de thèse, nous avons ciblé ce sujet pour son aspect novateur: l'image et la présence des femmes dans la vie théâtrale (en tant que technicienne, metteur en scène, dramaturge, etc.) n'ont jamais été traitées auparavant.


»Êtes-vous optimiste pour l'avenir du théâtre en Algérie?

»Je suis une personne optimiste qui croit en la force créatrice de chacun d'entre nous. L'Ordre et le Chaos sont des phases qui se succèdent depuis la Création. Espérons seulement que le règne animal prendra fin bien assez tôt.»





Une innovation

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