2015/11/30

Newsletter L&I, n.º 80 (2015-11-30)





Administração Pública e inovação | Administración Pública e innovación |
Administration Publique et innovation | Public Administration and innovation

Um inovador | Un innovador | Un innovateur | An innovator

Uma inovação | Una innovación | Une innovation | An innovation

A execução da inovaçao | La ejecución de la innovación | L’exécution de l’innovation |
The innovation execution



Liderar Inovando (BR)

«Inovação e setor público: um ator em busca de um papel» [web] [intro]
«Na liderança, presidente do Einstein exalta medicina de valor» [web] [intro]
«Brasil compra inovação russa para proteção de empresas contra ataques cibernéticos» [web] [intro]
«6 descobertas surpreendentes sobre a geração Z no trabalho» [web] [intro]

Liderar Inovando (PT)

Filomeno dos Santos, presidente do Fundo Soberano de Angola: «Angola já passou por períodos difíceis, conseguiu ultrapassar e acreditamos no futuro» [web] [intro]
«Costa vai pôr economistas a estudar o que pode prometer nas eleições de 2015» [web] [intro]
«Guiné-Bissau conhece experiência de governação eletrónica de Cabo Verde» [web] [intro]
«A era dos Aceleradores – o coração dos ecossistemas de empreendedorismo» [web] [intro]

Liderar Innovando (ES)

«Los procesos de privatización sanitaria tienen que ser revisados uno por uno» [web] [intro]
«La Argentina después del cepo» [web] [intro]
«Lecciones de la innovación disruptiva» [web] [intro]
«Recursividad paisa es sinónimo de innovación frugal» [web] [intro]

Mener avec Innovation (FR)

«Brasil Ozônio: Quand le soutien de l’État propulse une entreprise» [web] [intro]
«Une vraie réforme de l'ENA: sa fermeture» [web] [intro]
«Pourquoi l'ENA reste indispensable» [web] [intro]
«Faire de l’argent avec la misère des autres» [web] [intro]

Leadership and Innovation (EN)

Vasundhara Raje, Chief Minister of Rajasthan: «Job creation is the new normal for Indian politics» [web] [intro]
«Bernie Sanders’s New Deal Socialism» [web] [intro]
«Political heavyweights are exiting DC to find a new home in Silicon Valley» [web] [intro]
«How to change the world with $10» [web] [intro]

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2015/11/27

«Faire de l’argent avec la misère des autres»




Eve-Lyne Couturier. Le Journal de Montréal



«Philippe Couillard annonçait récemment qu’il envisageait de mettre en place des obligations à impact social pour financer certains programmes ou initiatives. Qu’est-ce que c’est et devons-nous nous en réjouir? Réponse rapide : il s’agit de donner une logique (encore plus) comptable au filet social, et c’est plus qu’inquiétant quand on pense au genre de société qu’on veut créer.

»Jouer avec les concepts de ses adversaires comporte de nombreux risques. Si on peut espérer changer le sens des termes à notre avantage ou forcer nos opposants à admettre que, même selon leurs propres conceptions, notre vision du monde l’emporte sur la leur, il y a de fortes chances que l’on se fasse récupérer, qu’on doive défendre nos idées avec leurs valeurs et qu’on finisse par croire aux prémisses qu’on acceptait au départ comme compromis pour accéder à un terrain de discussion.

»Et c’est un peu ce qui se passe avec les obligations à impact social. Alors que le gouvernement joue de compression en compression en se justifiant d’un équilibre budgétaire qui se traduirait ensuite en paiement de la dette puis en baisse d’impôts, plusieurs à gauche (dont nous) se sont fait un devoir de déconstruire la fausse équivalence entre “public” et “inefficace” ainsi qu’entre “privé” et “rentable”. Pourquoi investir en santé, en éducation, dans l’aide de dernier recours, etc.? Oui, parce que c’est ce qui est juste, parce que tout le monde à le droit à la santé, au savoir et à vivre des moments difficiles sans sacrifier sa dignité. Mais aussi parce que, à moyen et à long terme, c’est rentable. Alors, évangélistes de la croissance, réduisez les inégalités et vous investirez dans les profits. Ainsi, le gouvernement peut garder ses objectifs d’une société basée sur la croissance économique, et la population obtiendra les services dont elle a besoin. Tout le monde y gagne.

»Le capitalisme est résilient. Le néolibéralisme aussi. Flairant l’occasion de faire de l’argent tout en dissolvant un peu plus le lien social (en prime sous un confortable couvert altruiste), on se retrouve avec les obligations à impact social. Voici comment ça fonctionne.

Le capitalisme est résilient. Le néolibéralisme aussi. Flairant l’occasion de faire de l’argent tout en dissolvant un peu plus le lien social (en prime sous un confortable couvert altruiste), on se retrouve avec les obligations à impact social. Voici comment ça fonctionne.

»Le gouvernement demande aux acteurs privés d’investir spécifiquement dans un projet. Si celui-ci atteint ses objectifs dans les temps prescrits, alors l’État rembourse et paie des intérêts aux investisseurs. Sinon, l’argent est remboursé seulement en partie ou pas du tout. Le risque est ainsi assumé entièrement par le projet lui-même et ses investisseurs, le gouvernement ne dépensant que s’il y a succès tangible et mesurable. Il ne s’agit pas de philanthropie ou de charité. L’objectif est bel et bien d’avoir un retour sur investissement, de voir son argent fructifier.

»En acceptant une telle logique, on en vient à avoir une vision comptable des programmes sociaux. Tout doit être compté, classifié, évalué. La réalité est bien plus complexe. Le succès d’un groupe communautaire d’alphabétisation par exemple, est-ce qu’on le mesure aux mots lus à la minute? Au nombre de mots compris? Au taux d’activité des personnes qui sont passées par le programme? Comment comptabilise-t-on la réduction de l’isolement? L’augmentation de l’estime de soi? Et si l’objectif est, par exemple, le raccrochage scolaire, acceptera-t-on une mère monoparentale de quatre enfants vivant avec un retard cognitif? Ce serait un choix potentiellement peu “rentable”.

»Est-ce une logique avec laquelle on est confortable quand on parle d’aide aux personnes dans le besoin? Et quand viendra le temps d’essayer quelque chose de vraiment innovateur, de mettre en application une nouvelle méthode avec un taux de succès inconnu, qui sera prêt à le financer? À l’État, les risques, et au privé, les profits? Et pour tout le monde, plus de rapports, de contrôles, d’évaluations et de devoirs de résultats quantitatifs selon des barèmes décidés à l’externe...

»Les obligations à impact social sont relativement nouvelles dans le paysage de l’investissement. Les premières ont été mises en place en 2010 en Grande-Bretagne, un pays qui a également triplé ses droits de scolarité en 2012 et ouvert son système de santé à une privatisation de plus en plus rampante. Bref, il s’agit d’une innovation provenant d’un État où la responsabilité collective des services sociaux est en train de s’effriter.

»Bien qu’il soit encore trop tôt pour avoir une évaluation finale des projets qui ont bénéficié de ce type de financement, les premiers bilans provisoires montrent des échecs quant à l’atteinte des objectifs. Aux États-Unis, les tentatives n’ont pas non plus connu les succès espérés. En Ontario, on ne vient que de dévoiler les projets retenus, aucun résultat n’existe encore.

»Qu’à cela ne tienne. Le simple fait de retirer à l’État certaines responsabilités quant à l’investissement dans les programmes sociaux séduit nos gouvernements. Mieux encore, on transforme “aider les autres” en “faire des profits”. On est loin d’un projet collectif de solidarité et de justice sociale...»





L’exécution de l’innovation

2015/11/26

«Pourquoi l'ENA reste indispensable»




Nathalie Loiseau, directrice de l'ENA. La Tribune



«Jugements hâtifs

»Monsieur Venard évoque en effet de façon péremptoire une école qu'il ne connait pas mais qu'il critique sur la base de données erronées et de jugements hâtifs. Quelques exemples:

»- L'auteur méconnait les réformes entreprises depuis trois ans à l'ENA et reproduit au présent des critiques qui n'ont plus lieu d'être. Il affirme ainsi, en s'appuyant sur un ancien rapport de jury, que le recrutement des élèves de l'école se ferait sans aucune consigne sur les compétences et les qualités attendues des futurs serviteurs de l'État. Or depuis trois ans, les jurys s'appuient au contraire sur un référentiel de compétences qui comporte quatre grands domaines (éthique, compétences liées à l'action, à la relation, à l'intelligence des situations) et qui sont décrites notamment dans le rapport du jury des concours 2013. Le rapport étant accessible sur le site internet de l'ENA, il est dommage que Monsieur Venard ne s'y soit pas référé.

»- L'auteur, pourtant professeur de management, a une lecture très personnelle du budget de l'ENA. Il déduit en effet du budget global de l'école (42 M€ en 2014) ce qu'il pense être le coût unitaire d'un élève (265 000€ par an, en effet un record!). Ce faisant il omet les missions exercées par l'ENA au-delà de la formation initiale des hauts fonctionnaires français, qui sont nombreuses: rémunération des stagiaires des cycles préparatoires, missions de coopération internationale, formations de cadres et d'élèves français et étrangers aux questions européennes et préparation aux concours européens, formation continue de hauts fonctionnaires français et étrangers...L'ENA ne se résume pas à deux promotions annuelles d'élèves hauts-fonctionnaires.


»Éviter la sélection par l'argent

»S'agissant de ces derniers, outre le fait qu'à la différence des universités, l'école supporte intégralement le coût de ses concours d'entrée, on notera également qu'elle rémunère ses élèves, contre leur engagement à servir deux ans dans la Fonction publique d'Etat, mais aussi qu'elle les envoie en stage une année durant, partout à travers le territoire ainsi qu'à l'étranger. Si Monsieur Venard souhaite connaitre le coût annuel d'un élève de l'ENA, il lui suffit de se référer à la loi de finances qui le mentionne. Il est d'environ 80 000 euros. A la différence des écoles de commerce par exemple, ni l'inscription au concours, ni la scolarité, ni les stages ne sont payants pour les élèves, ce qui évite toute sélection par l'argent.


»Des différences sensibles avec les universités américaines

»C'est aussi l'un des points qui différencie l'ENA d'une université comme Harvard et sa célèbre Kennedy School of Government, où les droits d'inscription pour une seule année universitaire atteignent 49 000 dollars. On ajoutera en outre que l'ENA et les universités américaines peuvent difficilement se comparer en termes de formation à l'administration publique, puisque le système des dépouilles américain repose sur le renouvellement de toute la haute administration à chaque changement de majorité, là où la France a fait le choix d'une haute fonction publique spécifiquement formée aux métiers qu'elle est appelée à exercer et tenue à un devoir de neutralité.


On ajoutera en outre que l'ENA et les universités américaines peuvent difficilement se comparer en termes de formation à l'administration publique, puisque le système des dépouilles américain repose sur le renouvellement de toute la haute administration à chaque changement de majorité, là où la France a fait le choix d'une haute fonction publique spécifiquement formée aux métiers qu'elle est appelée à exercer et tenue à un devoir de neutralité.

»L'absence de cors enseignant?

»Monsieur Venard s'émeut par ailleurs de l'absence de corps enseignant permanent à l'ENA et en tire la conclusion que l'école serait inférieure aux établissements d'enseignement supérieur que lui-même fréquente. Ce faisant, il méconnait deux réalités:

»- La première s'appuie sur le profil des élèves de l'ENA: tous rejoignent l'école après un minimum de 5 ans d'études supérieures, parfois beaucoup plus. Ils ont donc bénéficié des enseignements les plus stimulants. Leurs connaissances et leurs capacités à apprendre ne font aucun doute et sont testées au moment du concours d'entrée.

»- L'ENA est une école d'application où des praticiens en prise avec le réel et le terrain viennent partager avec les élèves leur savoir-faire, leur expérience et leur réflexion.

»Contrairement aux établissements dotés d'un corps professoral permanent, l'école peut à tout moment choisir les enseignants les plus à jour, les plus adaptés aux besoins et les plus ouverts à l'innovation. Et contrairement aux universités, qui y sont résolument hostiles, les intervenants sont tous évalués par les élèves, ce qui permet à l'école d'assurer en permanence l'excellence de son vivier d'enseignants. Il n'y a de ce fait aucune situation de rente pour celui ou celle qui enseigne à l'ENA...

»S'agissant de la démocratisation de l'entrée à l'ENA, je partage le constat d'une représentativité insuffisante de la société française. Mais est-ce l'apanage de la seule ENA, si l'on constate que seuls 23% des jeunes d'une même classe d'âge obtiennent une licence et que le vivier de candidats dans lequel nous puisons (bac + 5) n'est déjà lui-même que très peu représentatif de la diversité sociale? Si notre système éducatif a pris la forme d'un entonnoir, n'est-ce pas en amont qu'il faut concentrer nos efforts plutôt que de s'étonner hypocritement de la sélection sociale et culturelle qu'il produit? C'est d'ailleurs la conclusion à laquelle Monsieur Venard aboutit lui-même.


»Le modèle français salué

»C'est sur la base de ces constats erronés, de ces informations incomplètes que l'auteur conclut à la nécessité de fermer l'ENA, au moment même où, partout à travers le monde, la question de la qualité du recrutement et de la formation des hauts fonctionnaires fait débat et où le modèle français est salué comme l'un des plus convaincants.

»Mais sans doute aurait-il fallu s'intéresser au sujet autrement que de manière superficielle et à l'emporte pièces pour en avoir la plus petite idée.»





Une innovation

2015/11/25

«Une vraie réforme de l'ENA: sa fermeture»




Bertrand Venard. La Tribune



«“Quelles sont les compétences et les qualités des candidats que l'on veut recruter à l'ENA? Cette question est fondamentale quand il s'agit de recruter des futurs fonctionnaires qui ont vocation à rester dans la fonction publique pendant 30 ou 40 ans. Il vaut mieux ne pas se tromper. Or, j'ai été surprise de ne pas trouver de réponse à cette question dans les documents dont dispose le jury, ni dans ceux remis aux candidats”.

»Cet extrait du rapport de l'ENA fut écrit en 2010 par la Présidente du jury du concours et suffit à montrer les lacunes importantes dans le fonctionnement de l'ENA. Pendant longtemps, l'école a considéré que le jury était souverain dans ses critères de décision. Sans consigne, sans grille d'évaluation, l'objectif était pour certains uniquement de sélectionner sans se soucier du savoir prodigué.


»Les énarques, les plus critiques

»En effet, une des attaques les plus acerbes a été portée par des énarques eux-mêmes comme Adeline Baldacchino, soulignant que “l'ENA exclut complètement le volet théorique et universitaire, elle se conçoit comme une école dépendante de la fonction publique, complètement coupée du monde universitaire et intellectuel au sens large”. Cette situation de désert intellectuel à l'ENA avait poussé les étudiants désespérés de la promotion 2001 à signer une pétition en dénonçant une scolarité aussi “médiocre que conformiste”. Ce désert provient peut-être de l'absence de corps professoral permanent à l'ENA, mise à part les deux enseignants esseulés de français et de sport.


En effet, une des attaques les plus acerbes a été portée par des énarques eux-mêmes comme Adeline Baldacchino, soulignant que “l'ENA exclut complètement le volet théorique et universitaire, elle se conçoit comme une école dépendante de la fonction publique, complètement coupée du monde universitaire et intellectuel au sens large”. Cette situation de désert intellectuel à l'ENA avait poussé les étudiants désespérés de la promotion 2001 à signer une pétition en dénonçant une scolarité aussi “médiocre que conformiste”.

»275 vrais professeurs à la Kennedy School of Government

»Mettre en avant ses 1000 vacataires comme le fait l'ENA dans sa communication, c'est totalement méconnaître ce qui fait l'enseignement supérieur: une masse critique d'enseignants-chercheurs, de doctorants et d'étudiants dont l'aboutissement est une combinaison de création de connaissance, de débats scientifiques, d'innovation pédagogique et d'initiatives intellectuelles. A l'inverse, la Kennedy School of Government, créée aux Etats-Unis seulement 5 ans avant l'ENA, affiche 275 professeurs, qui se confondent avec leurs 2400 enseignants chercheurs de Harvard.


»Près de 160.000 euros par an par étudiant

»Cette faiblesse de la faculté ne peut pas être le fruit d'un manque de moyens. Joyau de la République, l'ENA bénéficie d'un budget de 42 millions d'euros en 2014, en très grande partie financé par l'État. Comme la vocation essentielle de l'ENA est de former des hauts fonctionnaires pour l'État français, on peut considérer que l'ENA coûte 262.500 euros par an par étudiant permanent français. Habilement, l'école a multiplié les formations continues courtes, les cycles de spécialisation, les préparations aux concours, faisant grimper le nombre d'étudiants de passage, certains pour une semaine. Le coût réel de la scolarité d'un énarque est donc au minimum de 100 000 euros et certainement plus proche des 160 000 euros.


»L'échec de la démocratisation

»Dans une période économique difficile, cette dépense peut apparaître superflue d'autant qu'un autre dénigrement porte sur l'échec patent de démocratisation du recrutement. En 1979, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron avaient dénoncé la mainmise des héritiers, bénéficiant d'un instrument idéal de reproduction de l'élite avec l'ENA. Plus récemment, en septembre 2015, Luc Rouban a publié une étude sur le devenir des énarques de différentes promotions qui montre que les enfants d'énarques avaient 8 fois plus de chance que les autres de sortir dans les meilleurs, de monopoliser les grands corps de l'Etat et donc les meilleures carrières.

»Par ailleurs, les étudiants ayant un père exerçant une profession supérieure représentent 70%, des promotions de l'ENA, un pourcentage 5 fois supérieur à celui de la population active. La forte concentration des enfants de l'élite dans les "meilleurs" établissements est une constante. Il est illusoire d'accuser ici l'ENA car le système de reproduction élitiste ne trouve pas sa source dans l'enseignement supérieur mais bien en amont dès le primaire et le secondaire. De plus, on ne pourra jamais empêcher les parents des classes supérieures de contribuer plus fortement par leurs capacités cognitives, des incitations intellectuelles répétées et leurs réseaux sociaux à la réussite de leur progéniture.


»Un vivier de jeunes dans l'enseignement supérieur

»Cependant, cette faiblesse démocratique de l'ENA pose la question plus fondamentale d'une hypothèse qui constitue la raison d'être de cette école: est-il nécessaire de repérer vers 25 ans moins d'une vingtaine de personnes dans une génération qui, rentrant dans cet établissement, vont accéder aux grands corps de l'Etat et régner sur la fonction publique?

»La réponse est négative. D'une part car les effectifs de l'enseignement supérieur sont passés de 97 000 en 1945 (année de création de l'ENA) à 2 430 000 en 2015, soit 25 fois plus. L'État peut largement puiser dans ce vivier de jeunes en mal d'emplois. D'autre part, les hauts fonctionnaires devraient être uniquement recrutés sur la base des résultats obtenus durant leurs carrières et non à cause d'un passe-droit (un concours) leur accordant un statut quasi aristocratique. Enfin, si le bénéfice de l'accélération de carrière est patent pour attirer certains talents avides et ambitieux vers l'Etat, on ne considère jamais l'effet de cet élitisme sur les millions de fonctionnaires démotivés qui savent par principe que le sommet de leur hiérarchie n'est pas pour eux.

»En soufflant ses 70 bougies, les supporteurs de l'ENA ont l'âme chagrinée par ses critiques récurrentes à l'encontre de leur établissement. Les réponses aux légions de réquisitoires féroces sont depuis des années des colmatages précaires comme la refonte du recrutement et de la scolarité. La seule réforme nécessaire ne devrait-elle pas être sa fermeture?»





Un innovateur

2015/11/24

«Brasil Ozônio: Quand le soutien de l’État propulse une entreprise»




Martha San Juan França, Valor Economico (Brésil). Les Affaires



«Brasil Ozônio, une petite société brésilienne issue de l’incubateur d’entreprises technologiques de l’Université de São Paulo (USP), a tiré parti du potentiel de l’enrichissement en oxygène de désinfection de l’eau pour développer des équipements de petite taille, portatifs et à faible coût pour différentes applications. Le haut pouvoir germicide du gaz ayant déjà fait ses preuves, les États-Unis et les pays européens considéraient que son utilisation ne présentait aucun danger. Pour autant, aucun équipement dédié à diverses finalités et à petite échelle n’avait été conçu.

»L’entrepreneur Samy Menasce, fondateur et président de l’entreprise, en accédant aux laboratoires et aux cerveaux de l’université, a suivi les voies d’encouragement du gouvernement fédéral et de l’État aux recherches scientifiques et technologiques, dans ce même but.

»Pour ce faire, il a développé des équipements capables de capter l’air de l’environnement et de casser la molécule d’oxygène (O2) au moyen d’une décharge électrique, transformée en ozone grâce à l’ajout d’un atome (O3). Le gaz est appliqué dans l’eau ou sur la matière à traiter, tout comme le chlore, qu’on utilisait auparavant dans ces cas, mais dont l’action est cent fois plus puissante, sans pour autant nuire à l’environnement.

»Dix ans plus tard, et après avoir bénéficié d’apports de près de 5 millions de réais, la société en est à la sixième génération d’équipements, avec plus de 3 000 systèmes modulaires installés pour toutes sortes d’utilisations, comme la désodorisation des odeurs de tabac dans les hôtels ou la stérilisation de matériel chirurgical, en passant par le traitement d’effluents industriels et de puits artésiens.

»L’application de sa technologie dans le nettoyage de l’eau contaminée par des métaux lourds aux alentours de la mine d’uranium de Poços de Caldas qui a approvisionné les réacteurs des centrales nucléaires d’Angra 1 et 2, a permis à Brazil Ozônio de recevoir 9,6 millions de réais supplémentaires de financement de la part de la Banque nationale de développement économique et social (la BNDES), administrée par la Fondation Pátria da Marinha du Brésil.

Il a développé des équipements capables de capter l’air de l’environnement et de casser la molécule d’oxygène (O2) au moyen d’une décharge électrique, transformée en ozone grâce à l’ajout d’un atome (O3). Le gaz est appliqué dans l’eau ou sur la matière à traiter, tout comme le chlore, qu’on utilisait auparavant dans ces cas, mais dont l’action est cent fois plus puissante, sans pour autant nuire à l’environnement.

»“Sans ces voies d’encouragement, nous n’en serions pas là aujourd’hui”, affirme Samy Menasce. Brasil Ozônio compte aujourd’hui 14 employés et son chiffre d’affaires s’élève à 2,4 millions de réais en 2014. “Pour une entreprise telle que la nôtre, qui s’est limitée à avoir une bonne idée, le partenariat avec l’université est bénéfique, car nous avons gagné en crédibilité.”

»Le développement d’un produit qui ne nuit pas à l’environnement est également un autre avantage. “Notre technologie est l’une des seules à être totalement propre, car notre matière première est l’air et le résidu d’oxygène”, affirme l’entrepreneur.

»Brasil Ozônio est un bon exemple de la manière dont la demande croissante de la société concernant des produits et services liés à l’environnement attire aussi bien l’attention des clients comme des agences souhaitant soutenir de petites sociétés innovatrices qui se détachent dans ce secteur. À commencer par le Service brésilien d’aide aux micro entreprises (Sebrae), l’un des partisans du Centre incubateur d’entreprises du secteur des technologies (Cietec) situé au cœur de l’USP.

»“Pour nous, le thème de la durabilité est stratégique, non seulement comme une pratique, mais comme une condition de compétitivité”, affirme Alexandre Ambrosini, directeur de la durabilité du Sebrae national. Ce n’est pas un hasard si près d’un tiers des entreprises couvertes par le Cietec met au point des solutions dans le domaine de la technologie environnementale.


»Umwelt mise sur la R-D

»La société de biotechnologie environnementale Umwelt, située à Blumenau, dans l’État de Santa Catarina, au sud du Brésil, compte 30 employés et suit une trajectoire similaire à celle de Brasil Ozônio. Umwelt (qui signifie “environnement” en allemand) est experte dans la surveillance de la qualité des eaux, des effluents, des analyses de sédiments et de produits chimiques visant à déterminer l’écotoxicité. Les indicateurs qu’utilise l’entreprise sont des organismes possédant peu de tolérance écologique et présentant des modifications lors de l’exposition à certains polluants.

»Citons l’exemple de la bactérie marine, appelée Vibrio fischeri, qui produit de la luminescence au contact de substances toxiques. Parmi ses innovations, nous comptons également un procédé d’élimination des colorants des eaux résiduaires de l’industrie textile, permettant de réduire jusqu’à 50 % l’application de produits chimiques. Le développement d’un projet de dégradation des graisses issues de l’industrie frigorifique est d’ailleurs actuellement en cours.

»Umwelt, née en 1996, est le fruit de recherches en biotechnologie environnementale, motivées par la possibilité d’utiliser des ressources naturelles dans les processus de production et dans l’adéquation des opérations industrielles à des pratiques plus durables. “Nos produits sont innovateurs, car ils n’ont pas de référentiels sur le marché national, et ils sont durables, parce qu’ils garantissent la réduction des coûts de processus, ainsi qu’un meilleur contrôle environnemental”, déclare Gerson Zimmer, directeur associé, qui coordonne lui aussi le secteur de la durabilité de l’Association catarinense d’entreprises de technologie (l’Acate).

»Umwelt accumule des prix d’excellence de l’État et du gouvernement fédéral dans le domaine de la technologie et de la valorisation de la biodiversité, et investit environ 5 % de son chiffre d’affaires qu’elle préfère ne pas révéler dans la recherche et l’innovation, dont une partie provient de ses propres ressources, et l’autre de bourses pour chercheurs et projets de développement tel que le Programme d’aide aux petites entreprises, connu sous le nom de Pappe Innovation, subventionné par l’organisme financier de recherches scientifiques et technologiques de Santa Catarina (Fapesc), et du Ministère de la Science et de la Technologie (Finep). En plus de ses clients dans la région sud et sud-est du pays, la société compte également des clients au Paraguay et en Argentine, essentiellement des industries textiles, de papier et de cellulose, et de décharges sanitaires.


»Mobilité et décontamination des sols

»Un seul prix aura suffi pour que la société Ambievo, entreprise de décontamination des sols créée il y a quatre ans par l’entrepreneur Fernando Pecoraro, décolle. L’entreprise établie dans la ville de Jundiai, dans l’État de São Paulo, développe une gamme de produits dégraisseurs, testée sur différents types de contaminants tels que les huiles, l’essence ou encore le pétrole, en utilisant l’huile de la peau d’orange qui passe par un processus chimique pour la transformer en super solvant.

»Son projet-phare est la décontamination des sols par un processus mobile. La plante automatisée est placée sur la remorque d’un camion et est déplacée jusqu’à la zone contaminée. L’un des avantages est que le solvant rétablit non seulement le sol, mais il sépare également l’huile qui y était mélangée, de sorte à pouvoir la réutiliser. “En plus d’être propre, la technologie est beaucoup moins chère que la méthode traditionnelle”, affirme Pecoraro.

»Avec un portefeuille de projets potentiels d’environ 400 millions de réais et huit fonctionnaires, l’entrepreneur, qui ne dévoile pas son chiffre d’affaires, a obtenu le soutien de la Banque Santander, qui a acquis 23 % de participation au sein de la start-up grâce à son portefeuille axé sur des affaires durables; il a également établi un partenariat avec Haver & Boecker pour l’approvisionnement d’équipements.

»Cette année, la société Ambievo a été sélectionnée par Launch, une plateforme d’innovation instaurée entre le Département d’État des États-Unis, la NASA, Nike et l’Agence américaine pour le développement international (USAID) afin d’identifier et promouvoir des solutions avancées pour un monde plus durable. Pecoraro a reçu le prix du meilleur défi dans l’avancée du secteur de la chimie verte.

»“Après avoir éveillé l’intérêt des États-Unis, l’entrepreneur a fait appel à Apex-Brasil, une Agence brésilienne de promotion des exportations et de l’investissement. Cette entité organise des actions afin d’accroître la compétitivité des entreprises brésiliennes dans le marché international à partir du développement pratiques, qui peuvent encore être améliorées, et nous les aidons à s’affirmer comme des différentiels compétitifs”, affirme Adriana Rodrigues, responsable de la Direction de la durabilité de l’agence. En 2016, la société Ambievo doit commencer son processus d’internationalisation via l’ouverture d’une filiale à Miami.»





Administration Publique et innovation

2015/11/23

Newsletter L&I, n.º 79 (2015-11-23)





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The innovation execution



Liderar Inovando (BR)

«Por que o Brasil entrou no vermelho. Como o governo ficou sem dinheiro para pagar suas contas e o que pode ser feito de imediato para resolver o problema» [web] [intro]
«Brazil Foundation busca iniciativas sociais inovadoras para financiar» [web] [intro]
«Manifesto da Educação – Planejamento para virarmos o Camboja» [web] [intro]
«10 inovações que mudaram o mercado nos últimos anos» [web] [intro]

Liderar Inovando (PT)

«Soares da Costa assume aposta na África Central na primeira assembleia em Luanda» [web] [intro]
«Dieselgate. Cerco à indústria automóvel pede alternativas. É o fim do gasóleo?» [web] [intro]
«Os têxteis que estão a mudar o mundo» [web] [intro]
«PACC suspensa, menos alunos por turma, menos carga disciplinar, menos retenções» [web] [intro]

Liderar Innovando (ES)

«Las empresas prefieren ir a Portugal pese al saldo de polígonos gallegos» [web] [intro]
Salustiano Mato, rector de la Universidad de Vigo: «Estamos gestionando el dinero de los ciudadanos y lo principal es ser responsables y gastar lo que ingresamos aunque no nos den todo lo que necesitamos» [web] [intro]
«Errores y aciertos del vino español, esperanza en el futuro» [web] [intro]
«997 millones para “menos cemento y más conocimiento”» [web] [intro]

Mener avec Innovation (FR)

«Le président chinois propose l'innovation et une économie ouverte pour stimuler la croissance mondiale» [web] [intro]
Axelle Lemaire sur la loi numérique: «Je n’aurais pas pu faire une loi de droite» [web] [intro]
«Notre statut coopératif n’est pas une contrainte mais notre force» [web] [intro]
«Quel rôle jouera l’entreprise tunisienne dans la Deuxième République» [web] [intro]

Leadership and Innovation (EN)

«It will take more than being ‘bouncy’ to fix Australia’s innovation system» [web] [intro]
«New Work of Literary Fiction Tackles Corruption in Politics and Social Hierarchy in Modern-Day India» [web] [intro]
«Innovation, Central-Bank Style» [web] [intro]
«Sensor-to-Server: Execute Locally, Communicate Globally...» [web] [intro]

Licencia Creative Commons Licencia Creative Commons
Atribución-NoComercial 4.0 Internacional








2015/11/20

«Quel rôle jouera l’entreprise tunisienne dans la Deuxième République»




Ahmed Bouzguenda, Président Institut Arabe des Chefs d’Entreprises. Leaders



«Les réformes économiques urgentes, la revue du modèle de croissance, la promotion de l’investissement privé sont autant de prérequis appuyant la transition démocratique et l’amélioration de la situation économique en Tunisie. Les politiques publiques entreprises jusqu’à présent supposent une orientation des décisions et des comportements des opérateurs par la réglementation ou par des dispositifs d’incitations. Les gouvernements se veulent responsables, décideurs et planificateurs des politiques publiques qui concernent le secteur privé. Dans ce contexte, l’entreprise Tunisienne est appelée à trouver des leviers de croissance et à montrer une grande agilité d’adaptation dans une économie mondialisée et fortement concurrentielle. Quel rôle jouera l’entreprise dans la Deuxième République et dans le cadre d’une nouvelle démocratie prônant le dialogue et la concertation? C’est dans ce contexte que l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises organise la trentième session des “Journées de l’Entreprise” sur le thème de: L’ENTREPRISE 2.0 ET LA DEUXIEME REPUBLIQUE: VISION ET DIALOGUE, qui se tiendront les 4 et 5 décembre 2015 à Port El Kantaoui.

»Le cadre démocratique favorise par excellence la concertation, la liberté d’opinion et de revendication ainsi que le respect mutuel. L’entreprise doit pouvoir profiter de ce cadre afin d’avoir une plus grande autonomie, lui permettant de définir sa vision, exécuter sa stratégie, et libérer son potentiel, dans un environnement favorisant la prospérité et la libre entreprise. Le pays a besoin d’édifier une nouvelle vision afin de converger vers une nouvelle approche économique qui surpasse les programmes économiques proposés lors des compagnes électorales.

»Cette nouvelle vision doit permettre la restauration de la confiance et l’établissement d’un compromis sur les choix et les orientations économiques et sociales du pays. La vision n’est-elle pas clairement la résultante d’une nouvelle approche de construction de politiques publiques basée sur un consensus s’appuyant sur des choix nationaux partagés et armé d’un processus de dialogue public-privé qui s’appuie sur un nouveau contrat social? Telles seront les questions débattues durant le premier panel des Journées de l’Entreprise. Certes, la vision économique d’un pays ne se construit pas en un jour. Cependant, elle a le mérite d’inspirer, de fédérer et d’engager les parties prenantes, particulièrement les entreprises, sur la voie du changement et de la concrétisation progressive et consensuelle. L’entreprise est le moteur incontestable de la croissance économique à travers sa stratégie, sa compétitivité, son capital humain, ses capacités de développement, d’internationalisation et d’innovation, de transformation et d’adaptation. Le chef d’entreprise est supposé composer avec ces paramètres, parfois complexes et volatils, pour tracer le chemin de la réussite. Ainsi, les talk-shows qui seront organisés porteront sur les nouveaux secteurs, nouveaux métiers et modes de management et exposeront des expériences réussies destinées à inspirer les chefs d’entreprises et les décideurs dans la définition de leur vision et de leur stratégie. La deuxième session du débat se focalisera sur les stratégies de développement de l’entreprise et expressément sur l’internationalisation et la spécialisation. La formulation de stratégies de spécialisation basées sur l’amélioration de la productivité ou la mise en place d’une stratégie d’innovation et de montée en gamme figurent parmi les pistes à explorer dans ce panel.

»Par ailleurs, le développement par l’internationalisation et le positionnement sur de nouveaux marchés seront également débattus. Un pays démocratique doit se doter à la fois d’organes de gouvernance et de régulation mais aussi d’institutions chargées de la mise en place des politiques publiques. Comment le pays doit-il s’organiser pour conserver une mémoire propre à sa vision économique indépendamment des partis politiques qui le gouvernent. Ainsi, les Politiques doivent-ils davantage se concentrer sur les plans d’actions manœuvrant la mise en place? Par ailleurs, cette vision devra-elle être partagée et s’étendre à la dimension nationale? A la naissance de chaque nouvelle république, la définition des rôles pour la construction de politiques publiques, leur mise en place et leur évaluation sont autant de volets inévitablement soumis au débat.

»Ainsi, la mise en place, la définition du rôle des organes de gouvernance et de régulation, leurs propres modes de gouvernance, ainsi que la participation des parties prenantes seront les volets qui composeront le sujet de la troisième session sur “Réformer et Piloter les Politiques 2.0: Urgences et Vision”.

Ainsi, la mise en place, la définition du rôle des organes de gouvernance et de régulation, leurs propres modes de gouvernance, ainsi que la participation des parties prenantes seront les volets qui composeront le sujet de la troisième session sur “Réformer et Piloter les Politiques 2.0: Urgences et Vision”.

»Par l’intermédiaire de ses entreprises, le secteur privé devrait pouvoir formuler une vision économique stratégique et au-delà de la proposition de recommandations, il doit participer pleinement à la construction des prochaines politiques. La question fondamentale qui se pose est au niveau de sa gouvernance et de sa représentativité: est-il suffisant de se concerter avec les organisations qui le représentent pour prendre connaissance pleinement et congrûment de ses orientations, de sa vision et de ses attentes?

»Le premier débat de la deuxième journée sera consacré à la gouvernance du secteur privé, en s’interrogeant sur les mécanismes de concertation, d’écoute et de formulation des besoins. Un secteur privé fort du dynamisme de ses entreprises, agissant dans un environnement d’affaire favorable et doté d’une bonne gouvernance ne peut être alors que le partenaire et le catalyseur d’un environnement où les politiques sont capables de générer une croissance inclusive dans le cadre d’un dialogue public-privé au niveau national et local.

»Le deuxième débat s’intéressera à la mise en place d’un dialogue public-privé pour l’implémentation de politiques publiques basées sur de solides mécanismes de réflexion et de concertation. Le dialogue ne signifie pas nécessairement l’obtention d’un consensus, tout comme la conception “public-privé” n’implique pas une opposition des intérêts. Dans la mise en place des réformes, on a accordé peu d’importance à l’approche. La mise en place de la décentralisation doit être fondée sur le dialogue public-privé et non sur la discussion de projet de réformes et d’organisation de l’administration locale précédant leur mise en œuvre. Le dialogue permettra de catalyser les efforts de revendication et de plaidoirie créant une énergie positive, pour la co-construction et l’appropriation positive par les différentes composantes du pays. Deux niveaux de dialogue seront ainsi envisagés, au niveau régional et national: Comment en assurer la cohérence et concevoir la mise en place d’institutions et de méthodes. L’élaboration de politique publiques et de réformes, leur implémentation et leur mise en place et assurer la prédominance de la vision économiques indépendamment des échéances politiques suppose un dialogue publique-privé en continu mais avec des processus et des approches adaptés aux missions et aux objectifs.

»Au vu de l’importance et l’enjeu des débats soulevés au regard du contexte actuel de la Tunisie, cette 30ème session des Journées de l’Entreprise sollicite vivement votre contribution afin d’enrichir la réflexion et les échanges.»





L’exécution de l’innovation

2015/11/19

«Notre statut coopératif n’est pas une contrainte mais notre force»




Camille Dorival, Présidente-directrice générale de la Scop Alternatives Economiques. Alternatives Economiques



«Dans cet entretien accordé au Nouvel économiste, Camille Dorival, présidente d'Alternatives économiques, détaille la stratégie et fait valoir le “savoir-faire” maison pour redresser les comptes et diversifier les activités de la coopérative.

»Pour expliquer ce qu’est ‘Alter Éco’, il faut revenir à ses origines. Le magazine a été créé en 1980, en pleine période libérale Thatcher-Reagan, par Denis Clerc, professeur d’économie et gestion. L’idée était de créer une revue qui propose des alternatives au fameux TINA (“There is no alternative”) de Magaret Thatcher, en défendant une politique keynésienne sans être affiliée pour autant à un parti de gauche. D’où le nom d’Alternatives économiques. Avec d’emblée une volonté pédagogique forte pour faire comprendre les enjeux économiques et sociaux au grand public, notamment auprès des étudiants et des citoyens engagés à gauche, en délivrant une information économique indépendante et accessible à tous. D’où aussi le choix de la coopérative en 1984, dès qu’Alter Éco a embauché des salariés, de façon à ne dépendre d’aucun intérêt économique et de rendre la structure du journal cohérente avec la ligne éditoriale. Ces fondamentaux – un journal à la fois politique et pédagogique – restent plus de trente ans après toujours les mêmes.


»Alarme sur les comptes

»La crise de la presse qui a épargné ‘Alter Éco’ tout au long de son histoire a commencé à nous toucher en 2012. Trois facteurs ont joué concomitamment sur l’évolution des comptes : un fort recul des ventes en kiosque (-25 % en deux ans), une baisse du nombre des abonnements, passés d’un peu plus de 80 000 en 2012 à 63 000 aujourd’hui, enfin une diminution des recettes publicitaires, tombées à 490 000 euros en 2014, contre 660 000 euros en 2012. La situation est inquiétante car ‘Alter Éco’ , le navire amiral de la coopérative, est passé en dessous de son seuil de rentabilité, alors qu’il jouait habituellement le rôle de “vache à lait” qui nous permettait, grâce à ses excédents, d’avoir d’autres publications parfois déficitaires. Nous sommes très transparents sur nos comptes que nous publions chaque année.

»Pour la troisième année consécutive, Alternatives Économiques a perdu beaucoup d’argent en 2014 : 377 000 euros, après 323 000 en 2013 et 72 000 en 2012. Et ce alors même que nous bénéficions d’une importante dotation du fonds Google pour l’innovation numérique de la presse (FINP), pour un montant de 230 000 euros en 2014, visant à accompagner le lancement d’AlterEcoPlus, notre nouvelle publication 100 % numérique. Résultat : nos fonds propres, qui s’élevaient à 1,3 million d’euros, ont d’ores et déjà fondu de moitié en trois ans. Si nous continuons à perdre autant d’argent en 2015 et 2016, le dépôt de bilan peut nous menacer à deux ans.

»Nous n’avons pas caché pas la réalité à nos lecteurs auprès desquels nous avons lancé, de manière volontairement un peu vive, un appel à soutien en juin. Mais en général, nos lecteurs tombent des nues car ils ont d’‘Alter Éco’ l’image d’un titre prospère qui se porte bien. Cet appel a permis de constater un certain redressement de nos flux d’abonnements, et de percevoir un montant important de dons de la part de nos lecteurs (235 000 euros à ce jour) via le dispositif Presse et Pluralisme. Nous comptons à l’avenir nous appuyer plus fortement sur ce lien en animant notre communauté de lecteurs, notamment via le site. Beaucoup de gens sont intrinsèquement attachés à l’identité du journal, et n’imaginent pas qu’on puisse disparaître.


»Un recul de la diffusion à causes multiples

»Comme toute entreprise de presse ayant des coûts fixes élevés, ‘Alter Éco’ est fragilisé par le recul de sa diffusion. Plusieurs facteurs ont joué. Alors qu’entre 2007 et 2012, la crise financière et économique avait dopé notre diffusion – nos lecteurs achetant ‘Alter Éco’ pour essayer de la comprendre –, on a senti à partir de 2012 une certaine lassitude, et la crise, qui connaissait en même temps moins de rebondissements, est devenue beaucoup moins vendeuse.

»Concomitamment, François Hollande est arrivé à l’Élysée. Il est plus facile pour un journal d’être dans l’opposition que dans la majorité – nous avons beaucoup vendu sous Nicolas Sarkozy dont nous critiquions la politique –, et nous avons eu peut-être du mal à nous positionner vis-à-vis de François Hollande que nous avions soutenu dans sa campagne électorale et dans sa politique sociétale, mais dont nous critiquons la politique d’austérité sans nous situer pour autant à la gauche de la gauche. Un positionnement compliqué à tenir, qui a peut-être désorienté nos lecteurs. Il y a aussi un effet de la crise économique, les gens ayant un peu tendance à sacrifier la lecture de la presse lorsqu’ils ont l’impression de voir leur pouvoir d’achat diminuer. Il y a enfin le développement de l’information gratuite sur Internet dont beaucoup de gens se contentent.

»La problématique des ressources financières

»Notre statut coopératif prévoit que lorsque l’entreprise dégage des résultats positifs, 40 % des bénéfices soient placés en réserve impartageable. Alternatives Économiques s’est ainsi constitué un matelas appréciable de fonds propres pendant les années fastes de son histoire. Et celui-ci a permis d’absorber les pertes des trois dernières années. Mais aujourd’hui, la problématique des ressources est plus délicate car dans une SCOP, les salariés devant rester statutairement détenteurs de la majorité du capital – c’est-à-dire au moins 51 % –, envisager une augmentation du capital implique que les salariés puissent suivre, ce qui n’est pas forcément évident. Aujourd’hui, nous disposons encore d’une marge de manœuvre puisque les salariés d’Alter Éco sont détenteurs de 58 % du capital. Nous avons procédé l’année dernière à une augmentation de capital auprès des associés extérieurs et de la Société civile des Lecteurs, mais cette dernière, qui détient 24 % du capital, est quasiment arrivée désormais au plafond autorisé (25 %).

»Nous réfléchissons à d’autres moyens pour attirer des investisseurs, issus des structures de l’économie sociale qui nous sont proches et qui nous veulent du bien. Nous avons procédé depuis quelques années à l’émission de titres participatifs, ces derniers étant des quasi-fonds propres permettant de fournir de la trésorerie, et nous entendons les développer, auprès des particuliers comme des entreprises. Nous réfléchissons aussi à la possibilité de créer une filiale capitalistique pour les activités numériques d’Alter Éco, qui serait détenue en majorité par la coopérative, et le reste par ces investisseurs. Pour l’instant, ce ne sont que des pistes auxquelles nous réfléchissons mais ce qui est sûr, c’est que nous ne vendrons pas notre âme au diable. Cela montre que notre statut coopératif n’est pas une contrainte dont nous serions prisonniers. Au contraire, ce statut est toute notre force.


»Le navire amiral ‘Alter Éco’

»Le mensuel ‘Alternatives Économiques’ est le navire amiral de la coopérative qui lui a donné son nom. Sa diffusion est de 92 000 exemplaires en 2014, contre 110 000 en 2012 (chiffres OJD). Ses concurrents sont ‘Capital’ ou ‘L’Expansion’ mais ‘Alter Éco’ ne se situe pas dans le même registre en étant centré sur l’analyse économique. La section du journal baptisée Comprendre est consacrée à la théorie économique et aux grands auteurs. Nous nous adressons aux enseignants, aux étudiants et aux lycéens qui ont besoin des basiques de l’économie. Les autres parties du journal sont liées à l’actualité, toujours traitée de façon pédagogique. L’objectif est de faire de la vulgarisation scientifique, c’est-à-dire de simplifier tout en gardant le sens de la précision et de l’exactitude. Il y a beaucoup de chiffres et de graphiques pour répondre aux attentes spécifiques de nos lecteurs.

»Nous sommes engagés, mais sur une ligne politique qui nous est propre et indépendante des partis de gauche. Nous ne sommes pas toujours d’accord entre nous, mais nous forgeons un consensus interne : ‘Alter Éco’ est une entreprise démocratique aussi pour la ligne éditoriale. On reçoit des courriers de lecteurs assez contradictoires, certains nous reprochant d’être trop à gauche, d’autres d’être trop à droite. Face à ces critiques, il faut que nous gardions notre cap qui est de défendre le fonctionnement démocratique de la société. C’est pourquoi nous avons toujours prêté une attention particulière à l’économie sociale et solidaire, et à tout ce qui relève de la démocratie participative.


»La déclinaison du savoir-faire éditorial 

»La deuxième publication la plus importante est ‘Alternatives Internationales’, qui a été lancée en 2002, au départ en partenariat avec ‘Télérama’ puis avec ‘Libération’, et dont nous sommes aujourd’hui le seul éditeur. C’est un magazine trimestriel consacré à l’actualité internationale, à la géopolitique et aux relations internationales. Il entre en concurrence avec ‘Le Monde Diplomatique’ et ‘Courrier International’, deux titres bien installés. ‘Alternatives Internationales’ est diffusé à près de 12 000 exemplaires (un peu plus de 8 000 abonnés, environ 4 000 ventes en kiosque en moyenne).

»Contrairement à ‘Alternatives Économiques’ dont le contenu correspond à un programme d’enseignement, ‘Alternatives Internationales’ n’a pas pu percer autant le milieu éducatif et son lectorat est plus difficile à cibler. ‘Alter Inter’ est un journal moins militant et moins engagé qu’ ‘Alternatives Économiques’.

»Autre publication trimestrielle : ‘L’Économie Politique’. C’est la revue d’économie la plus lue en France, destinée aux universitaires, aux chercheurs et à un public spécialisé très intéressé. Elle couvre dans chaque numéro un thème différent qui est traité par plusieurs auteurs reconnus. Sa diffusion moyenne tourne autour de 3 500 exemplaires par numéro, essentiellement par abonnement. Enfin dernière publication, les ‘Dossiers d’Alternatives Économiques’ lancée en février 2015 qui a pris le relais des hors-séries d’‘Alter Éco’. Chaque dossier cible un grand thème d’actualité économique ou sociale traité de façon pédagogique.

»L’objectif de la collection est d’établir un état des lieux de l’économie et de la société française et de mettre en avant les moyens d’action pour faire bouger les choses. Notre volonté est de continuer à nous développer en cohérence avec la ligne éditoriale et le projet fondateur, en utilisant notre savoir-faire éditorial. Nous voulons croire encore dans le papier. Cette année, une nouvelle formule d’‘Alter Éco’ a été lancée avec un chemin de fer réorganisé mettant en avant les initiatives de terrain qui marchent, un domaine qui correspond à une vraie demande de nos lecteurs et une façon de renouer avec la dimension alternative de notre titre. Nous avons aussi lancé cette année et pour la première fois, un hors-série “Réussir son Bac ES” qui a été très bien reçu par les professeurs et les élèves. Par rapport à la concurrence, ‘Alter Éco’ a une vraie légitimité sur ce terrain à faire valoir.


»Le lancement du site AlterEcoPlus

»Le site Internet d’Alternatives Économiques existe depuis 2007. Il a été conçu à l’origine comme un site vitrine du magazine papier. Les articles étaient majoritairement payants à part les brèves, et gratuits pour les abonnés. La vocation du site était de permettre à nos abonnés d’accéder aux archives via un moteur de recherche, et aux autres de souscrire un abonnement ou d’acheter des numéros en vente directe. Face à la baisse de la diffusion papier, nous réfléchissons à la manière de mieux valoriser nos contenus numériques et de les vendre davantage. D’où le lancement d’Alter Éco Plus en novembre dernier. Le fonds Google d’aide à l’innovation numérique nous a soutenus en couvrant 60 % du coût de lancement et des neuf premiers mois d’exploitation.

»Le choix a été fait de faire une publication distincte d’Alternatives Économiques avec un abonnement spécifique et des contenus quotidiens. L’objectif n’est pas d’être exhaustif et réactif sur toute l’actualité, mais de prendre du recul sur un rythme quotidien en la décryptant. L’idée c’est aussi de faire sur le numérique ce qu’on ne peut pas faire sur le papier : reportage multimédia, data, infographie animée, infographie interactive, vidéo. Mais nos moyens demeurent limités. Une seule personne travaille à plein-temps sur Alter Éco Plus, sachant que l’ensemble de la rédaction contribue à la fois au mensuel et au site. Le site d’Alternatives Économiques continue toujours d’exister, mais nous travaillons à sa refonte et à la création d’applications numériques. Notre objectif est d’augmenter notre chiffre d’affaires sur le numérique. Pour Alter Éco Plus, nous sommes sur un modèle de paywall : au bout de cinq articles consultés gratuitement par mois, l’internaute doit payer. Un modèle pratiqué par les grands sites américains qui semble plutôt bien fonctionner. En août, Alter Éco Plus a franchi la barre des 3 000 abonnés payants.

»Un résultat encourageant, mais qui se situe en dessous de nos objectifs puisque nous comptions initialement sur 10 000 abonnés à la fin de 2015, chiffre que nous avons ramené à 5 000. Il est vrai que la coexistence des deux sites, Alter Éco et Alter Éco Plus, ne simplifie pas l’accès. Nous allons remodeler notre offre globale de façon à la rendre plus compréhensible pour nos lecteurs. On constate que le support papier décline, mais que le support numérique n’augmente pas suffisamment pour compenser le déclin du papier. D’où notre idée d’inciter les gens à acheter les deux du fait de leur complémentarité : d’un côté le mensuel que l’on lit de façon approfondie ou que l’on feuillette et que l’on peut se passer de main en main, et de l’autre le site, plus en interaction avec l’actualité et qui propose des fonctionnalités qu’on ne peut pas avoir sur le papier. Notre expérience du numérique s’enrichit au fil des mois. Nous avons beaucoup investi sur la formation dans le numérique, aussi bien pour la rédaction et la maquette que pour le secrétariat, le commercial, les abonnements ou la publicité. Et nous commençons à en recueillir les fruits. Tous ces métiers évoluent à grande vitesse, et les salariés qui ressentent ces changements sont demandeurs de formation.




Le théâtre en tant que texte écrit, faisant partie d'un mouvement littéraire, donc analysable selon les critères de la critique. On pourrait remonter dans le temps aussi loin que la critique existe. La différence avec “les arts du spectacle” (ou en anglais Performing Arts) ne réside que dans le fait que c'est la performance, donc la représentation, ou le texte spectaculaire porté par les comédiens (dans le cas du théâtre), qui sera analysé.

»Les voies de diversification

»Nous avons cherché à nous diversifier ces dernières années dans des activités qui sont proches de notre cœur de métier, et notamment la formation professionnelle. On coproduit aussi des documentaires audiovisuels notamment une série Déchiffrage pour Arte. Nous avons aussi développé une activité de comptes rendus et synthèses de réunions, débats, colloques, et réunions de CE, par exemple sur les thèmes économiques et sociaux, qui se développent bien depuis un an. Enfin, nous avons une activité d’études économiques. L’idée est de développer ces activités à marge bénéficiaire plus importante que la presse pour pouvoir continuer à éditer des magazines qui gagnent moins d’argent ou qui n’en gagnent plus momentanément. Un chantier qui est un axe stratégique.


»Le mauvais procès du patronat

»‘Alternatives Économiques’ s’est toujours intéressé à l’entreprise, aux relations sociales, aux questions de management et de stratégie d’entreprise. On ne défend pas une vision caricaturale de l’entreprise, avec d’un côté les méchants patrons et de l’autre les gentils salariés. Simplement, il y a eu une espèce de fronde patronale contre ‘Alter Éco’ parce que c’est un outil très utilisé par les enseignants et qu’il défend une ligne politique à gauche, que nous ne cachons pas et qui n’est pas forcément celle à laquelle les chefs d’entreprise adhèrent. D’où cette rengaine selon laquelle ‘Alter Éco’ ferait une sorte de “lavage des cerveaux” des étudiants et des lycéens. Une critique sans aucun fondement.

»Durant la crise financière de 2008 et ses suites, cette critique s’était un peu calmée car notre vision de l’économie s’en était trouvée confortée. Mais aujourd’hui, la critique a tendance à repartir. Nous n’en faisons pas plus cas que cela. On aimerait mieux cependant que ceux qui nous critiquent prennent la peine de nous rencontrer et de débattre, plutôt que de faire du lobbying anti-Alter Éco dans notre dos.


»Le fonctionnement de la coopérative

»Être en coopérative apporte des plus et des moins, les plus l’emportant sur les moins. Le plus, c’est le fonctionnement démocratique en cohérence avec notre ligne éditoriale. C’est un contrat vis-à-vis des salariés et des lecteurs de prendre en compte le point de vue de chacun et d’être transparent. La coopérative, ce n’est cependant pas l’autogestion complète. Quand la situation exige de prendre des décisions difficiles, on consulte le personnel au maximum, mais on n’organise pas un vote pour chaque décision car on ne s’en sortirait pas. Le fonctionnement démocratique s’exprime lorsqu’en assemblée générale, les associés, majoritairement des salariés, élisent le conseil d’administration composé aux trois quarts de salariés et de trois personnalités extérieures à l’entreprise – l’ancien PDG Thierry Pech, le président de la Société civile des Lecteurs (Marc Mously) et le président de l’Association des Lecteurs (Christophe Fourel). Et c’est ce dernier qui, en juin dernier, m’a élue présidente de la Scop. À partir de là, l’entreprise fonctionne comme une SA assez classique : la direction générale prend les décisions au quotidien, assistée par le conseil d’administration qui se réunit tous les quatre mois et qui valide la stratégie mise en œuvre, et par un comité de direction qui se réunit tous les mois.

»Il ne faut pas croire que dans une coopérative, tout est discuté en permanence. Simplement, la direction est approuvée – ou désavouée – par les salariés à l’assemblée générale suivante. Il y a besoin de beaucoup de transparence et d’explications. Par exemple, le conseil d’administration a pris la décision en avril dernier d’augmenter le taux de prélèvement sur les salaires de 2 % à 5 % pour alimenter les fonds propres de l’entreprise. Une mesure qui a été sur le coup mal ressentie, car sans doute pas assez bien expliquée. Ce n’est pas toujours facile du fait du côté un peu schizophrénique de la coopérative, où il faut à la fois défendre l’intérêt des salariés, mais aussi défendre l’intérêt de la structure. Il faut arriver à faire comprendre qu’il y a parfois des décisions nécessaires pour assurer la survie de l’entreprise. On n’en est pas encore là… L’autre avantage de la coopérative, c’est le fort degré d’investissement des salariés dans leur poste de travail et l’attachement au projet d’entreprise. En tant que détenteurs de parts sociales, les salariés savent qu’ils ont intérêt à la pérennité de l’entreprise pour conserver à la fois leur salaire et leurs parts sociales.

»Cet article a été initialement publié sur lenouveleconomiste.fr. Il est reproduit avec l'aimable autorisation du Nouvel économiste.»





Une innovation

2015/11/18

Axelle Lemaire sur la loi numérique: «Je n’aurais pas pu faire une loi de droite»




Vincent Champain*. Rue89



«Mort numérique, données, propriété intellectuelle, vie privée... Nous avons parlé avec Axelle Lemaire de son projet de loi numérique. Qui mêle consultation citoyenne inédite, lobbys traditionnels et sempiternelles guéguerres ministérielles.

»C’est la fin du début et le début du commencement. Après plusieurs semaines de consultation en ligne, le projet de loi pour une République numérique va être présenté en Conseil des ministres, début décembre, avant de partir au Parlement.

»Grâce à la participation des internautes, le texte s’est enrichi d’une dizaine d’articles. La secrétaire d’Etat au Numérique, Axelle Lemaire, parle d’une loi de “principes” qui doit anticiper le monde à venir. Il y est question d’e-sport, de mort numérique (qu’arrive-t-il à vos données après votre décès?), de neutralité du Net (ne fuyez pas!) et de transparence de l’Etat.

»On y trouve aussi quelques vœux (resteront-ils pieux?) sur la loyauté des plateformes et la portabilité des données.

»Mais la ministre, qui est venue à la rédaction pendant près d’une heure, a d’abord tenu à nous détailler la méthode —la consultation— qui, pour elle, pourrait changer la fabrique de la loi.


»Rue89: Quel bilan faites-vous de la consultation et de l’arbitrage final? Vous êtes contente du résultat?


»Axelle Lemaire: Nous avons eu des sueurs froides dans l’exercice de la consultation. Lorsque nous avons décidé de la lancer, nous ne savions pas du tout quelle allait être la réaction des internautes. Cela aurait pu être un désintérêt total ou l’occasion d’exprimer tous les mécontentements à l’égard du gouvernement.

»Non seulement ça n’a pas été le cas, mais 79% des votes sur la plateforme étaient positifs. Les gens ont voulu apporter de nouvelles idées. Dans l’icône “poubelle”, il n’y a eu que six commentaires supprimés. Sur les chiffres, comme sur la qualité des contributions, cette consultation a été satisfaisante. Et très vite nous avons eu conscience qu’elle nous engageait vraiment.


»Des ministres vont vous piquer l’idée?

»Des collègues —Marisol Touraine et Patrick Kanner— m’ont félicitée pour la démarche. Je ne pense pas que c’était un “one shot”. Cela ne dépend pas de moi, mais j’espère que c’est un exercice qui peut perdurer. C’est un apport véritable. Mais il ne faut pas que ce soit un effet de mode, un gadget dans l’air du temps.


»C’est aussi parce que le sujet, le numérique, se prêtait bien à l’exercice...

»C’est vrai. Mais j’ai vu jeudi soir le Premier ministre pour les derniers arbitrages et il s’est lancé spontanément dans une discussion avec sa directrice de cabinet:

»Une des leçons que j’en tire, en terme de cuisine interne, c’est que c’est éprouvant. Nous étions six dans le cabinet à porter toute la procédure. Certes, nous avions l’appui des administrations, mais celles-ci n’ont pas l’habitude de ces méthodes. A l’avenir, il faudrait s’organiser plus à l’avance.


»Vous changeriez quoi?

»Il faudrait nommer plus de référents au sein de l’administration. Et faire comprendre qu’à “procédure exceptionnelle, arbitrage exceptionnel”. Très souvent, les idées proposées n’étaient pas écrites de manière à pouvoir être traduites dans un texte de loi.

»D’ordinaire, une telle rédaction prend des mois. Elle passe par les juristes des ministères, en interministériel, en interne. On ne se rend pas compte à quel point ce travail est long.

»Il faudrait peut-être que la consultation soit plus longue. Et qu’on accepte que ça ne soit pas parfait du point de vue du droit. Le passage en Conseil d’Etat permettrait d’affiner la rédaction.


»Lorsqu’on regarde les propositions directement retenues, elles émanent pour beaucoup de groupes d’intérêts. Est-ce qu’au final, on ne retrouve pas les mêmes acteurs que dans une procédure classique?

»Il y a eu trois types de participants. Pas mal de particuliers qui agissaient à titre individuel, souvent de manière anonyme. Chez ces gens-là, il y avait beaucoup de geeks ou de spécialistes du droit du numérique. Des étudiants en droit, en informatique.

»Et puis, il y a eu aussi une participation citoyenne plus large. Un monsieur âgé m’a écrit pour me dire:

»Des gens comme ça, j’aurais aimé en avoir plus. L’enjeu véritable est là: aller chercher ces personnes.

»Il y a eu ensuite des communautés très connectées mais qui n’ont pas l’habitude d’être en interaction avec des responsables publics. Comme les chercheurs ou la communauté des gamers qui a découvert la disposition sur l’e-sport pendant le championnat de “League of Legends”.

»Après, il y a les interlocuteurs plus classiques. Les lobbys économiques ou les associations. Les lobbys économiques étaient ultra-réticents. J’ai lu ici ou là que cette participation leur ouvrait un boulevard. Ce n’est pas du tout comme ça que je l’ai vécu. Le Medef est arrivé le vendredi alors que ça se terminait le dimanche.


»Vous ne pensez pas qu’ils ont contourné la consultation?

»Pas à ma connaissance, mais ils n’étaient pas contents. Certains syndicats non plus! Force ouvrière nous a reproché de désintermédier les corps intermédiaires. Comme si on ubérisait les syndicats! Ils étaient apparemment froissés que je lance la revendication avant de les recevoir. Mais ce n’est pas parce que je lance une consultation citoyenne que j’ignore les corps intermédiaires.


»Quelles sont pour vous les grandes avancées de ce texte?

»Il y a eu des surprises. Sur les algorithmes publics. La plupart des décisions sont prises par des algorithmes informatiques mais les gens ne le réalisent pas. Prenez l’affectation des enseignants. On pense que c’est quelqu’un dans un bureau qui décide que monsieur Untel devrait aller à Orléans plutôt qu’à Marseille. Connaître les critères permettrait de lutter contre le sentiment d’injustice. Cela éviterait aussi les abus et les interventions discrétionnaires.


»Cela concerne aussi les impôts? La surveillance? Tout ce qui est sensible?

»Oui pour les impôts. Après, je suppose que les exceptions liées à l’ordre public, à la sécurité publique, s’appliquent.


»Vous avez d’autres exemples?

»Par exemple, on se demande si la Seine-Saint-Denis est bien ou mal dotée en nombre d’enseignants ou de collèges reconnus REP, qui doivent bénéficier d’un traitement particulier. Or c’est un algorithme qui définit cela. Il y a aussi l’admission post-bac.


»Cela veut dire quoi “rendre public un algorithme”?

»Ce n’est pas une publication. On reste sur une relation individuelle avec l’administration: le droit d’en demander la communication. Je n’ai pas encore vu à quoi cela pouvait ressembler concrètement. Si c’est juste une formule mathématique à laquelle on ne comprend rien, ça ne sert à rien. L’idée, c’est que ce soit compréhensible du grand public, que l’on dise “telle formulation correspond à tel critère”.


»D’autres surprises?

»Il y a aussi l’open access [l’accès aux publications scientifiques, ndlr]. On a tenu compte de la mobilisation sur Internet à plusieurs égards. Pour moi c’est une victoire.


»Qui aurait pu bloquer cela? La recherche? La culture?

»Non pas la recherche. La culture, oui. Après, il faut choisir ses combats, et le combat principal de la culture, c’est les communs. Donc sur l’open access, ils n’ont pas insisté.


»Pendant les procédures d’arbitrage, tout le monde comprenait ce que vous racontiez ou il a fallu que vous fassiez un effort pour expliquer ce qu’était l’auto-hébergement, les communs…?

»Je suis une traductrice, une vulgarisatrice.


»Mais traduire, c’est trahir…

»Très certainement. Et c’est très compliqué: les techniciens passent leur temps à me traiter d’incompétente et tous les autres à me dire qu’ils ne comprennent rien à ce que je raconte. L’exercice de la consultation servait aussi à ça: sortir ces sujets de la compétence des seuls experts.

»Par exemple, la neutralité du Net, sauf à être expert sur ce sujet, c’est compliqué d’en comprendre toutes les implications. Alors que l’enjeu est réel: économique, éthique, social…

»Après, je suis fille de prof québécois, ça aide! L’air de rien, en Amérique du Nord, il y a une volonté de pédagogie, de vulgarisation, beaucoup plus poussée qu’en France. Quand je suis arrivée en France, tout le côté “élite intellectuelle, élite scientifique”, ça me donne de l’urticaire. Spontanément, j’essaie d’être pédagogue.

»Après, pendant les réunions interministérielles, les conseillers me disaient parfois: “Axelle, parle en français s’il-te-plaît!” Et c’est normal.


»Est-ce qu’ils comprennent mieux aujourd’hui? Est-ce que Manuel Valls pourrait nous parler des communs?

»Oui! Franchement, je pense qu’il en a beaucoup entendu parler, à sa grande surprise! Et ça a eu le mérite de cranter le débat: le débat sur les communs, il n’avait eu lieu que dans des cercles très confinés… Aujourd’hui , c’est un sujet qui monte et, en cela, c’est déjà utile.

»Il m’en a encore parlé jeudi soir: je pense qu’il sent le potentiel du sujet.


»Même s’il ne l’a pas gardé au final?

»Il ne l’a pas gardé mais sa dernière phrase a été: “Le travail continue!”


»Beaucoup pensent qu’il est impossible de mettre d’accord les pro-communs et les ayants droit...

»Il y a eu une réunion jeudi matin, assez tendue, mais ce qu’on m’a rapporté c’est que l’effort de conviction juridique, expliquer pourquoi ça n’empiète pas sur le code de la propriété intellectuelle, n’était pas assez poussé. On restait sur le domaine du principe, or là, il s’agit d’écrire la loi.

»Ce qu’on nous reproche, c’est que la définition reste trop vague. Il n’est pas exclu que, si l’on trouve une formulation plus juridique, elle revienne dans le texte par amendement.


»C’est la grande déception pour vous?

»Surtout pour ceux qui ont soutenu cette proposition très massivement. Pour moi, le débat avance. Comme pour toutes les idées neuves: le droit de la propriété intellectuelle s’est construit en 300 ans. Les communs, on les redécouvre à l’aune du numérique.


»Pendant cette réunion à Matignon, un conseiller d’Emmanuel Macron aurait dit que les communs pouvaient menacer les brevets et le secret industriel. Vous connaissiez cette position ?

»Non, je ne le savais pas. Je n’ai eu aucun retour de cet ordre.


»Pourquoi Macron serait-il contre?

»Je ne sais pas.


»Pourquoi ne pouvez-vous pas contraindre par la loi l’administration à utiliser des logiciels libres?

»A part le rendre obligatoire, on ne peut pas imposer un quota ou un seuil. Le choix qui a été fait est celui de la promotion. Depuis la circulaire Ayrault de 2012, il y a eu des changements très réels dans les pratiques. Simplement, ça prend du temps. Il y a des générations d’informaticiens qui ont l’habitude d’utiliser certains logiciels propriétaires, cela suppose une réappropriation de l’outil. Aujourd’hui, on a un discours beaucoup plus “souveraineté numérique” où le logiciel libre est l’un des moyens de reprendre le contrôle des systèmes d’information. C’est une idée qui petit à petit s’impose mais pas par la loi.


»Comment?

»Au moment de renouveler les achats de logiciels, on va se tourner plus spontanément vers le logiciel libre. On ne peut pas décréter tout seul, en France, la mort du logiciel propriétaire.


Au moment de renouveler les achats de logiciels, on va se tourner plus spontanément vers le logiciel libre. On ne peut pas décréter tout seul, en France, la mort du logiciel propriétaire.

»Pourquoi est-ce que la portabilité des données était si importante?

»Derrière ce concept, il y a l’idée que les utilisateurs sont maîtres de leurs propres données. Aujourd’hui, elles sont éparpillées un peu partout. Le jour où l’on veut les récupérer ça peut être très compliqué. Que ce soient les photos de famille postées dans le cloud, ou les playlists musicales. L’idée est de pouvoir les transporter ailleurs.

»Il y a aussi un objectif économique: favoriser la concurrence ouverte, permettre l’arrivée de nouveaux entrants. Peut-être à partir du moment que l’on sait, en tant qu’utilisateur, qu’il est possible de récupérer ses données, on change plus facilement de service. Aujourd’hui, les plateformes ont des systèmes internes fermés, ou faussement ouverts, et la non-portabilité renforce ce phénomène. Il faut que les start-up qui proposent des solutions de maîtrise des données (self-data) soient en capacité d’entrer dans la compétition.


»Dans la dernière version du texte, les messages privés ont été sortis de ce périmètre. Donc, si on veut transférer sa messagerie Facebook vers un nouveau réseau social, on ne peut pas?

»Je ne sais pas, je vais me renseigner.


»Qu’ont dit les grandes boîtes, les “Google and co”?

»Les “Google and co”, ils sont prêts, techniquement ce n’est pas un problème. Certains le proposent déjà pour le courrier électronique. Ils ont quand même changé d’optique, ils sont dans une phase de conquête de légitimité vis-à-vis des autorités publiques européennes.


»La portabilité, ça veut dire que je peux exporter mes données pour changer de service, est-ce que ça veut dire qu’elles sont supprimées du premier?

»Non.


»Donc, c’est une duplication des données, ce n’est pas une portabilité: toutes mes photos restent à Facebook mais j’ai le droit d’en transporter une copie.

»Ca ne vient pas avec une destruction des fichiers chez eux. C’est un choix assez fondamental, on ne parle pas de la propriété sur ses données personnelles mais de leur libre disposition. On est dans l’usage et non pas dans l’usufruit, pas dans la propriété.


»Un article renforce le secret des correspondances électroniques, l’idée que Gmail ou Orange ne puissent pas lire vos e-mails. Cependant, une exception nous intrigue: “la fourniture de services bénéficiant uniquement à l’utilisateur.” C’est quoi?

»Un exemple: il arrive que des rendez-vous soient extraits de vos messages et ajoutés automatiquement à votre agenda. Là, ça reste confiné dans l’environnement de l’utilisateur.


»Et les pubs ciblées que Google affiche au-dessus de mes mails en les analysant?

»Non! Ça bénéficie aussi à Google donc ça ne permet pas ça!

»On aurait pu avoir une lecture plus extrême, qui est celle du courrier postal, mais le droit élaboré à cette époque n’est pas le même que celui d’aujourd’hui. Et il ne faut pas bloquer le potentiel d’innovation quand ça bénéficie uniquement, et exclusivement, au détenteur du compte de messagerie.


»Donc, si Google vient me dire, en haut de mes mails, “va acheter des chaussures là-bas”, concrètement, il faut que je porte plainte contre Google pour qu’ils soient sanctionnés?

»Oui, tout à fait. Ils n’auront plus le droit de le faire donc il faudra porter plainte. Il fallait que l’interdiction soit écrite.


»Google justement a sorti un nouveau service permettant de proposer des réponses toutes faites —des mails types. Ça pose problème?

»Bonne question! Je ne pense pas que ce soit possible, mais je poserai la question.


»La promotion du chiffrement a été ajoutée dans les missions de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil): c’était une manière de rassurer les personnes qui s’inquiétaient des positions prises contre le chiffrement?

»Oui, et ce n’est pas que pour les rassurer: la Cnil a une mission qui est de promouvoir le chiffrement. Effectivement, il fallait affirmer le choix du gouvernement. Là, c’était une proposition issue de la consultation et c’était l’occasion.


»Et le ministère de l’Intérieur n’a pas bronché?

»Non, ils ont accepté. Ce qui confirme qu’il n’y a pas de volonté de lutter contre le chiffrement en France.


»Vous prévoyez la possibilité de contrôler le devenir de ses données après la mort (mails, compte Facebook, etc). Vous allez vous-même prendre vos dispositions ou pas?

»Il faudrait! Déjà il faudrait que je pense à faire un testament tout court. Mais je pense que ça va être de plus en plus un acte lié: quand on fait un testament, on pensera de plus en plus à cocher la case “données”.


»Vous avez lâché une petite bombe ce matin sur Twitter, sur le vote électronique: ça a suscité un gros débat, beaucoup de gens, mêmes technophiles, sont critiques. C’est une conviction?

»J’ai été élue comme ça: on l’oublie souvent mais les députés des Français de l’étranger ont été élus par Internet. Il y a 80% des électeurs qu’on n’aurait pas pu mobiliser s’ils n’avaient pas pu voter comme ça et ils en étaient très reconnaissants.

»Sur Twitter, c’était plus pour lancer le débat et voir les réactions. Ma conviction c’est que les technologies actuelles ne permettent pas une protection suffisante ou en tout cas, totale, et que les garanties d’indépendance, de contrôles, ne sont pas non plus suffisantes. Mais ce n’est pas un horizon indépassable.

»Par exemple, on me parle du secret de l’urne. La biométrie, qui soulève aussi des craintes, permet de vérifier l’identité de la personne ; les caméras peuvent vérifier l’environnement au moment de voter… A priori, l’objectif est atteignable. Mais aujourd’hui, je partage le constat que ce n’est sans doute pas mûr.


»Est-ce que vous considérez que vous avez fait une loi de gauche?

»Oui. Il se trouve que j’appartiens à un gouvernement socialiste donc j’aurais eu du mal à faire une loi de droite.


»En quoi est-elle de gauche?

»Toutes les mesures allant dans le sens d’une plus grande transparence de l’action publique ont été votées par la gauche.

»Les données d’intérêt général, je peux vous dire que les milieux économiques n’en veulent pas... On nous a dit ne pas pousser trop loin parce que c’est de l’expropriation, que ça va contre le droit de la propriété.

»Par exemple, toutes les concessions, toutes les délégations de service public, toutes les régies, vont devoir, parce qu’elles sont en lien avec l’Etat et parce qu’elles touchent des subventions, partager leurs données. Ce n’est pas un réflexe naturel dans les milieux économiques.

»Le second chapitre, c’est la neutralité de l’Internet. Pour moi, ce sont des valeurs universelles. J’espère que tous ceux qui partagent ces valeurs vont s’y rallier, qu’ils soient de droite ou de gauche. Mais la neutralité d’Internet, ça fait des années qu’on en parle et c’est ce gouvernement qui l’aura inscrite dans la loi.

»Ce sont les gouvernements les plus sociaux-démocrates ou socialistes qui mettent en avant les enjeux de respect de la vie privée.

»Ce n’est pas un hasard si on n’est pas d’accord avec les Anglais et les Suédois sur Tafta et sur le règlement européen concernant les données personnelles. De manière générale, la défense des libertés fondamentales, pour moi, c’est quand même une valeur qui est dans l’ADN de la gauche.

»La connexion à Internet pour les foyers les plus fragilisés, et toutes les mesures pour les personnes handicapées: si j’avais écouté Bercy et les lobbys économiques, ça n’existerait simplement pas.

»Donc, pour moi, oui, ce sont des valeurs portées par la gauche.


»Deux petites questions désagréables pour la fin. Beaucoup vous reprochent votre position sur la loi renseignement. Qu’avez-vous à leur dire?

»Franchement, ils peuvent me le reprocher jusqu’en 2037, il n’empêche que le débat a eu lieu. C’est un texte qui a été très majoritairement voté au Parlement et moi je leur renvoie la balle en leur disant: “Ne doivent-ils pas constater le fait qu’ils ont échoué à convaincre l’opinion publique et les parlementaires du bien fondé de leurs arguments?”

»Après, mon rôle, mon titre au sein du gouvernement, c’est secrétaire d’Etat au Numérique, au ministère de l’Economie et des Finances. Voilà. Je ne suis pas ministre de l’Intérieur. Je ne suis pas ministre de la Défense. Je ne suis pas Première ministre. J’ai défendu des arguments pendant ce débat, mon rôle ce n’est pas de les étaler sur la place publique. Le texte a bougé du fait de mes interventions. Je suppose qu’au fond, ce qu’ils me reprochent, c’est de ne pas avoir démissionné. Il n’empêche que si j’avais démissionné, je n’aurais pas ce texte aujourd’hui [elle tient à la main le texte de loi].


»On dit que vous avez des relations tendues avec Emmanuel Macron. Comment ça va avec lui?

»Chacun a sa personnalité, ses manières de fonctionner, sa culture.

»De mon côté, je pense avoir fait ma place. On est assez complémentaires. Ce texte est à l’image du numérique, très transversal : à la fois économique, juridique, social et sociétal. Emmanuel Macron est très axé sur l’économie et c’est normal étant données ses fonctions. Le texte qu’il prépare actuellement devrait donc être focalisé sur l’économie…


»On dit qu’il a demandé votre tête à Valls?

»Je n’ai jamais eu la confirmation de cette rumeur, je l’ai lue comme tout le monde dans les journaux.


»Qu’est-ce qu’il pourrait vous reprocher? Voudrait-il être le seul à s’occuper du numérique?

»Il s’intéresse à beaucoup de sujets, pas seulement au numérique ! Je suis sa secrétaire d’Etat, c’est mon ministre de tutelle, il n’est pas anormal que le sujet l’intéresse. Après, il n’y a pas de désaccord. Je pense qu’il a compris que j’étais assez déterminée et persévérante dans la vie, et que, quand j’ai une idée, je suis prête à aller jusqu’au bout.


»Et pour la suite? On parle d’un remaniement après les régionales, vous allez sans doute faire une pause...

»Oui, enfin pour le bébé. Mais j’ai l’intention de rester au gouvernement.


»Vous n’allez pas faire une Rachida Dati?

»Il y a peu de risques. D’abord, ce serait l’anti-moi. Le Canada doit être l’un des premiers pays au monde à avoir institué une telle durée du congé de maternité, partagé en plus, un vrai congé parental. Et ma circonscription, c’est l’Europe du Nord, donc la Suède, la Finlande, le Danemark... Mon modèle est là. Je ne vais pas débarquer trois jours plus tard au Conseil des ministres en talons hauts. Après, je n’ai pas de contrat de travail, il n’y a pas de jurisprudence.


»Vous en avez parlé déjà avec le président?

»Oui. Le président m’a dit, spontanément, le jour où je lui ai annoncé que j’étais enceinte:


»Paternel...

»Oui, mais j’aime mieux entendre ça que l’inverse. Avec le Premier ministre, on en parlé jeudi soir parce qu’il me demandait quelles étaient mes intentions par rapport au débat parlementaire. Et je lui ai dit que j’allais prendre du temps, parce que c’était important pour moi, pour le bébé, et sans doute pour mon travail aussi.


»A partir de quand serez-vous en congé?

»C’est la grande inconnue. Tout ce que je peux vous dire, c’est que le texte arrive à l’Assemblée nationale, dans l’hémicycle, à la mi-janvier.


»Donc il est possible que vous ne soyez pas là pour défendre le texte...

»Je ne sais pas.


»Qui le ferait dans ce cas-là?

»Ce qui m’importe, c’est que le texte soit défendu.


»Ça pourrait être Emmanuel Macron?

»A priori, non. Il faut encore que nous discutions des détails. Il n’est pas exclu que je fasse un binôme avec une autre secrétaire d’Etat. En l’occurrence, j’ai beaucoup travaillé sur ce texte en interministériel avec trois autres femmes secrétaires d’Etat —Clotilde Walter, Martine Pinville et Ségolène Neuville—, ça pourrait être avec l’une d’elles. A voir. Il faut que ce soit fluide. Mais c’est une option que j’écarte pour le moment. J’espère être là. Si je ne le suis pas, il faudra bien que je sois remplacée.


»A partir de quel âge avez-vous laissé vos enfants utiliser des écrans?

»Ma fille a quatre ans et elle a une tablette. Pas un iPad, une tablette adaptée, avec des jeux très créatifs, qu’elle n’a pas le droit d’utiliser toute seule.

»Mon fils a dix ans et il apprend à coder. Il se débrouille super bien maintenant. J’ai vu hier le nombre d’heures passées en moyenne devant les écrans par les enfants et les miens sont très, très en-deça.»





Un innovateur