2015/10/23

«Sinistré, le nord de la France refuse le souverainisme économique»




Richard Werly. Le Temps



«“Nous sommes à la fois une terre de conflit social et d’innovation. Le nord de la France, c’est l’armée qui tire sur les ouvriers du textile à Fourmies, en mai 1891, et l’usine Toyota de Valenciennes, à la pointe de l’industrie automobile mondiale.” En une phrase, l’ancien ministre Philippe Vasseur a brossé le défi de cette région française économiquement sinistrée, dont il préside la Chambre de commerce. Les 6 et 13 décembre, les six millions d’électeurs de la grande Région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, qui s’étend de la frontière belge aux abords de Paris, seront appelés aux urnes pour élire l’exécutif régional qui, chaque année, gère plus de deux milliards d’euros de budget. Favorite? Marine Le Pen, présidente d’un Front national désormais ancré localement depuis qu’il a remporté, en 2014, la mairie d’Hénin-Beaumont, au cœur du pays minier. Un basculement de la région, tout le monde le reconnaît, serait un séisme économique: “De nombreux entrepreneurs nordistes s’interrogent, admet Philippe Vasseur, 71 ans. Ils se demandent s’ils doivent se positionner. En termes d’image, notamment pour les investissements étrangers dont ce bassin sinistré a tant besoin, l’impact d’une victoire du FN serait énorme.”

»L’itinéraire de ce responsable économique atypique est éloquent. Dans une France politique corsetée par les hauts fonctionnaires, Philippe Vasseur détonne. Natif du Touquet, formé à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, jeune rédacteur en chef du quotidien financier “Les Echos”, créateur des pages saumon du “Figaro”, l’intéressé a ensuite vu s’ouvrir les portes du pouvoir. Membre, dans les années 1990, du Parti républicain (droite libérale), il est récompensé par Jacques Chirac qui lui donne le Ministère de l’agriculture pour avoir refusé de soutenir la candidature présidentielle d’Edouard Balladur en 1995. Le premier ministre de l’époque? Alain Juppé, aujourd’hui en lice pour l’Elysée en 2017. Puis rupture. Il tourne la page politique pour rejoindre le Crédit Mutuel du Nord: “J’ai toujours pensé que l’économie n’est pas une fin, mais un moyen. Or cette banque mutualiste m’offrait la possibilité de mettre cela en œuvre”, explique-t-il. Le terrain des entreprises remplace les coupures du ruban des inaugurations et les conseils ministériels à Bruxelles: “La France meurt de cette coupure entre le monde politique et celui du travail. On parle sans cesse de société civile alors que les élus devraient justement représenter la réalité du pays. C’est très vrai dans le Nord, où les entrepreneurs doivent se battre pour casser les corporatismes d’une gauche historiquement forte mais aujourd’hui battue en brèche par le vote Front national.”


Les entreprises sont aussi des moteurs de changement social, écologique, éducatif.

»Bonduelle, Sodexo, Toyota

»Au crédit de Philippe Vasseur, aidé en cela par l’exécutif régional socialiste que tous les sondages donnent perdant en décembre: le Forum mondial pour l’économie responsable, qui s’ouvrira à Lille le 20 octobre. Angle d’attaque? Des exemples internationaux pour démontrer que les entreprises sont aussi des moteurs de changement social, écologique, éducatif. Avec la mise en avant de réussites françaises “globales” comme celle du géant de l’alimentaire Sodexo, ou le parcours étonnant de Didier Leroy, désormais numéro trois de Toyota après avoir installé l’usine phare de Valenciennes pour le constructeur japonais en 2000. Mot d’ordre: l’ouverture sur le monde et l’Europe. Avec la volonté de prouver que l’Etat, incontournable en France, ne doit pas être seulement protecteur, mais aussi innovateur: “Il y a dans l’ADN du Nord l’idée de l’Etat social, poursuit Philippe Vasseur. La tradition sociale-chrétienne, mêlée à l’héritage communiste et au paternalisme du textile, a laissé cette empreinte. Il faut donc partir de cela pour se réinventer.” Marine Le Pen, la présidente du Front national, prend, elle, le contre-pied de ce constat pour défendre la préférence nationale et le rétablissement des frontières: “Nous allons gagner la Région Nord parce que les discours sur les entreprises performantes ne créent pas d’emplois, nous affirmait, lors de l’université d’été de son parti, le maire de Hénin Beaumont Steeve Briois. Ici, la majorité des électeurs n’en peuvent plus de la mondialisation, même soi-disant responsable.”

»Au Forum de Lille du 20 au 22 octobre, aucun responsable politique ne s’exprimera. Y compris la maire socialiste de Lille Martine Aubry, figure tutélaire de la gauche du parti actuellement au pouvoir. Ils pourront venir, mais devront rester dans les travées. Marine Le Pen fera-t-elle le déplacement pour participer, par exemple, aux tables rondes sur le numérique en Afrique, sur les bonnes pratiques de gestion urbaine ou sur la troisième révolution industrielle, celle de l’innovation, que Philippe Vasseur veut promouvoir dans le Nord en pariant sur sa proximité avec la Belgique, le Royaume-Uni et les Pays-Bas? “Elle est naturellement bienvenue pour écouter”, poursuit l’ancien ministre. L’économiste en chef du Front national, le député européen Bernard Monot, pourrait venir. Il dirige le “Cap Eco”, la cellule chargée de conseiller Marine Le Pen en vue de sa candidature présidentielle, dont l’une des propositions phares est le rétablissement des droits de douane, avant la “sortie de la zone euro” revendiquée haut et fort. Silence dans les couloirs de la Chambre de commerce, face à la gare de Lille-Europe: “S’ils gagnent la région, les capitaux vont de nouveau passer de l’autre côté de la frontière, dans la Flandre belge où les entrepreneurs sont choyés et le risque flatté”, peste un patron nordiste.

»N’empêche: d’autres se montrent plus ouverts à l’alternance brutale. Alain est un entrepreneur dans la restauration collective près de Calais, la ville gangrenée par la fameuse “jungle”, le bidonville d’immigrants clandestins installé à la périphérie du port. Dans un bar de Lille, il se moque du Forum sur l’économie responsable et de ses milliers de visiteurs annoncés. Lui défend le concept de “souverainisme économique” porté par le FN. “Cette région a besoin d’un électrochoc politique fort, se défend-il. Voter FN, ce n’est pas dire on se referme, mais stopper l’hémorragie du chômage.” Autour, plusieurs clients du bar acquiescent. Le slogan du forum, “La croissance se réinvente ici”, n’attire ici que des grimaces sceptiques.»





L’exécution de l’innovation

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