2015/05/29

«Une nouvelle manière de faire de la politique»




Olivier De Schutter, professeur à l'UCL, coordinateur du dossier "Vive la transition?!" dans la revue Politique (n°90, mai-juin 2015): La Libre



«Les unes après les autres, les digues se rompent. Les seuils écologiques sont franchis à un rythme que, il y a seulement dix ans, nous n’anticipions pas. Or malgré ce traitement que nous infligeons aux écosystèmes, les inégalités ne cessent de croître. Ne contribuant plus à combler les écarts de revenus, la croissance aboutit paradoxalement à distendre les liens sociaux, et malgré l’augmentation considérable du PIB par habitant depuis le milieu des années 1980, elle nous laisse plus insatisfaits que jamais : les classes moyennes vivant dans la crainte permanente du déclassement et les classes défavorisées dans le ressentiment. La politique paraît incapable de réagir, notamment en raison de l’écart d’échelle entre une concurrence devenue mondiale et des mécanismes de gouvernance qui peinent à s’esquisser au-delà de l’Etat-nation.

»C’est dans ce contexte qu’une nouvelle manière de faire de la politique voit le jour. Né en 2006 dans la ville anglaise de Totnes, le mouvement de Transition connaît depuis une expansion spectaculaire : un rapport portant sur 13 Etats membres de l’Union européenne répertoriait en 2013 près de 2000 initiatives de Transition dans les pays étudiés, allant de projets d’énergie renouvelable produite de manière décentralisée à des potagers collectifs urbains ou à des nouvelles manières de recycler des déchets. Ce sont des citoyen-ne-s ordinaires qui s’investissent dans ces projets, souvent à l’échelle du quartier ou de la rue, parfois à l’échelle d’une ville entière.

»Ils ne sont pas des désaffiliés de la politique. Mais ils mesurent les limites des changements qu’ils peuvent amener par le bulletin de vote et par leurs achats de "consomm-acteurs" responsables. D’abord, compte tenu du retard avec lequel le système politique et le marché réagissent aux signaux de l’électeur ou du consommateur, il y a un risque qu’à s’en tenir à ces deux instruments de contrôle l’on perde la course de vitesse qui est dorénavant lancée : les écosystèmes se dégradent, et les liens sociaux se distendent, plus vite que le système ne parvient à réagir. Ensuite, ces signaux souffrent toujours d’être ambigus. Les revendications qu’exprime l’électeur ou le consommateur sont toujours susceptibles d’être réinterprétées par les décideurs auxquels elles s’adressent : cette réinterprétation prend souvent la forme d’une déradicalisation, ou parfois d’une récupération pure et simple, comme l’illustrent chacun à sa manière le vote "vert" ou le sort que connaît le commerce équitable.

»En outre, les systèmes dont nous dépendons sont relativement inertes : leurs composantes techniques, économiques et culturelles ont co-évolué, et à présent se renforcent mutuellement, faisant obstacle au changement. A ce désarmement du politique s’ajoutent enfin des facteurs quasi anthropologiques de mieux en mieux cernés. Les individus sont conditionnés par les dispositifs d’une société qui repose sur la mise en concurrence généralisée comme principale source de motivation de l’action individuelle. Et - à la fois cause et conséquence de ce conditionnement psychologique - la "liberté" de chacun demeure étroitement encadrée par l’obligation de performance afin qu’il ne tombe pas dans la dépendance vis-à-vis des mécanismes de la solidarité collective, ce qui conduit à une perte d’autonomie de l’individu.

»Alors ils n’attendent plus. A l’échelle de leur quartier, de leur école ou de leur ville, ils innovent. Ils inventent des nouvelles formes de partage, réhabilitant une certaine idée des "communs" que l’on avait pu croire vouée à l’oubli, après la perte des formes traditionnelles de solidarité et la mise sur pied d’une société hyperindividualiste dans laquelle la place de chacun paraissait devoir se définir par sa consommation. Ils mettent sur pied des outils permettant de relocaliser les rapports économiques, donnant un nouveau souffle aux systèmes d’échanges locaux et encourageant le recours aux monnaies locales afin de maximiser les effets multiplicateurs sur l’économie locale des échanges marchands. Dans les domaines de l’énergie, de la mobilité, ou de l’alimentation, ils encouragent des nouvelles manières de produire et de consommer. Ils font coup double : limitant l’empreinte écologique en même temps que resserrant les liens entre les individus, donc luttant contre l’exclusion sociale. Dans la mise sur pied de ces initiatives citoyennes, le processus compte autant que le résultat. Il s’agit certes d’amorcer la descente énergétique et d’aller vers des communautés plus résilientes aux chocs externes, que ces chocs soient économiques ou naturels, en misant sur les ressources locales. Mais il s’agit aussi d’affirmer, à l’échelle micropolitique des pratiques culturelles et des rapports sociaux, une exigence de démocratie et de participation qui érige chacun et chacune, vraiment, en co-auteur(e) de son environnement.

»Il y a trois motifs de miser plus sur ces initiatives qui émergent. Premièrement, ces initiatives font reposer la transition écologique sur les valeurs auxquels les individus adhèrent et sur la représentation qu’ils ont d’eux-mêmes, plutôt que simplement sur l’imposition de réglementations ou sur les incitants économiques. Ce sont des motivations intrinsèques qui animent les transitionnaires, et non pas des injonctions venues de l’extérieur : cela peut constituer un atout, permettant d’espérer que l’engagement dans des nouvelles manières de produire ou de consommer, de partager et de construire des solutions ensemble, sera plus robuste dans le temps.

»Deuxièmement, la sociodiversité qui résulte du développement d’initiatives de transition permet à la fois d’accélérer notre capacité collective à innover face aux crises qui s’annoncent, et de responsabiliser chacun face aux choix qu’il ou elle a à poser. La sociodiversité - la diversification des modes de vie et l’encouragement aux innovations sociales - place chacun et chacune face à la réalité des choix qu’il ou elle aura à faire : il n’est plus possible de se réfugier dans une sorte d’abstentionnisme passif, dès lors que la gamme des possibles s’élargit.


Il n’est plus possible de se réfugier dans une sorte d’abstentionnisme passif, dès lors que la gamme des possibles s’élargit.

»Troisièmement, ces innovations sociales permettent à chacun de co-construire des solutions qui concernent son environnement immédiat, et donc aussi de se rapporter à l’autre autrement : dans la mise sur pied d’un projet commun à l’échelle locale, dans la construction d’un dispositif placé au service de la communauté, nous quittons nos positions de producteur et de consommateur, et nous nous reconnaissons d’autres qualités, plus authentiquement humaines. L’étalon par lequel nous nous mesurions les uns par rapport aux autres était celui de la consommation ostentatoire, pathologie initialement repérée par Veblen il y a plus d’un siècle : à présent, c’est comme sculpteurs de notre environnement que nous nous reconnaissons.

»Afin que le potentiel de ces innovations se réalise, une nouvelle grammaire du pouvoir doit émerger peu à peu : non pas pour se supplanter à l’ancienne, ce qui serait périlleux, mais pour la dédoubler. Hannah Arendt disait de la Révolution française qu’elle tenait plus du coup d’Etat que de la révolution. Le pouvoir était passé du Roi au peuple : il avait changé de mains. Mais il avait gardé la même forme : le pouvoir révolutionnaire demeurait concentré, "condensé" en un lieu unique, bref, il avait conservé la grammaire de l’Ancien Régime. Ne serait-il pas possible, se demandait Arendt, d’imaginer un pouvoir véritablement décentralisé, entre les mains de la société, reposant sur l’inventivité qui vient d’en bas ? Elle appelait de ses vœux une politique décentrée, qui apprend et qui cultive la sociodiversité comme un atout. Le moment est venu.»





L’exécution de l’innovation

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