2015/04/23

De Lagos à Abuja, les start-up dessinent le visage d’un autre Nigeria





Des "startupeurs" d'Abuja, dans l'incubateur de Bankole, "Enspire". Crédits: DR.



De Lagos à Abuja, les start-up dessinent le visage d’un autre Nigeria



Le Monde Afrique
Samir Abdelkrim*

FRANCE

«Une alternance politique historique pour le Nigeria et ses 180 millions de citoyens. Muhammadu Buhari, le nouveau président, est arrivé en tête du scrutin avec 54 % des suffrages. Il prend ainsi démocratiquement les manettes d’un colosse économique... aux pieds d’argile. Sur le plan sécuritaires, économique et politique, la stabilité du Nigeria est constamment mise en tension et le pays doit surmonter des problèmes immenses.

»Montée en puissance de la secte islamiste Boko Haram, généralisation de la corruption qui fracture la confiance, sans parler de la grande déferlante démographique à venir. En 2050, le Nigeria comptera entre 400 et 450 millions d’habitants et en 2 100 la barre du milliard sera franchie. Autant de défis vertigineux auxquels des milliers de jeunes Nigérians tentent, loin de la politique et par l’entrepreneuriat, d’apporter des réponses, en lançant des start-up.

»À Lagos, bien sûr, poumon économique, technologique et financier de la nation nigériane, qui concentre aussi la plupart des investisseurs. Mais aussi à Abuja, la capitale politique située en plein centre du pays, où des incubateurs se mobilisent pour former les jeunes à la création d’entreprises et à les aider à décoller. Je me suis entretenu avec Bankole Oloruntoba, observateur de la scène start-up au Nigeria et l’un des premiers bâtisseurs de l’écosystème numérique à Abuja. Il a notamment fondé Enspire, le tout premier incubateur technologique d’Abuja.



»Pourquoi avoir fait le choix d’Abuja, quand tant de regards, notamment ceux des investisseurs, se focalisent sur Lagos, ses 21 millions d’habitants, sa classe moyenne en expansion?

»Je travaillais autrefois à Lagos et la comparaison que vous faites est pertinente. En arrivant à Abuja en 2013, l’écosystème n’existait pas du tout. La différence avec Lagos, où les start-up ne s’en sortent pas si mal parce qu’elles arrivent plus facilement à lever des fonds, était criante. À Lagos, il y a deux ou trois ans, vous trouviez déjà des communautés d’entrepreneurs, des blogueurs technologiques, des hubs, des investisseurs, bref l’écosystème existait déjà. À Abuja, tout était à construire: créer un incubateur pour attirer des start-up, former et encadrer les aspirants entrepreneurs et sensibiliser les étudiants. Et, enfin, créer une communauté à Abuja autour de cet incubateur. Nous avons accompagné environ 70 start-up, pratiquement dans tous les secteurs, de l’agriculture à l’énergie. Et nous en incubons aujourd’hui 10 à Enspire, de la phase du simple prototype jusqu’à, nous y travaillons, la levée de fonds.

»Nous mettons l’accent sur l’accompagnement. Pour cela nous avons un programme spécial, que nous appelons “Business Clinic”, où les fondateurs de jeunes pousses sont reçus, conseillés, guidés dans leurs choix stratégiques. Une des clés de notre succès est l’organisation d’événements réguliers. Il s’agit d’ateliers sur l’apprentissage et le partage d’expériences, la fameuse méthode “Business Model Canvas”, ou encore l’application des différentes stratégies inspirées du “Lean Start-up”.

»Alors oui, si vous nous mettez en face de Lagos, l’écosystème, le tissu entrepreneurial technologique à Abuja est beaucoup plus modeste. Mais la croissance ici est rapide, les opportunités sont importantes et nous bénéficions de bonnes infrastructures.



»Comment Abuja et votre incubateur peuvent se démarquer pour attirer les meilleures startups?

»Le gouvernement investit beaucoup ici pour développer des zones technologiques à Abuja, et les fonds d’amorçage publics sont facilement mobilisables pour aider les startups à se lancer. Par exemple, nous avons conclu un partenariat avec le “Abuja Technology Village” qui nous a cédé un important terrain pour développer un futur Cluster spécialisé sur l’innovation, dans la continuité de ce que nous avons amorcé avec Enspire. Je dirais qu’ici, les incitations sont plus importantes du fait que les fonds publics en faveur des entrepreneurs sont beaucoup plus faciles à obtenir ici qu’à Lagos, où la compétition est plus que rude. Et je parle d’expérience.



»Si l’on se replace dans un cadre national, quels sont les principaux atouts du Nigeria dans son ensemble en matière d’entrepreneuriat technologique?

»Tout d’abord, je pense que notre premier atout est l’état d’esprit. L’esprit d’initiative et surtout la résilience de notre peuple. Tout le monde en Afrique de l’Ouest reconnaît que les Nigérians sont par définition très entrepreneuriaux: c’est notre ADN, notre “mindset”. Par nécessité souvent d’ailleurs devant la difficulté du quotidien et il n’est pas rare de voir des nigérians jongler avec deux, trois, parfois quatre activités à la fois. Disons que pour beaucoup de mes concitoyens, entreprendre n’est pas vraiment une option.

»Ensuite, il suffit juste d’observer l’explosion des classes moyennes nigérianes pour prendre la mesure des opportunités. Les classes moyennes représentent 23 % de la population totale de ce pays, avec un pouvoir d’achat qui leur donne à la fois la possibilité d’accéder à l’internet haut débit et aussi la capacité d’acquérir les mêmes biens technologiques que vous consommez en Europe. Smartphones, tablettes, etc. C’est là que les start-up entrent en scène. Par exemple en créant des applications mobiles ou en délivrant du contenu qui correspond aux besoins locaux, comme de la musique ou de la vidéo en ligne avec la startup IrokoTv qui distribue les meilleures productions de Nollywood sur le web et smartphones. Et les plateformes de e-commerce comme Konga se renforcent avec la démocratisation de l’internet et du paiement mobile. Selon l’américain Paypal, 89 % des Nigérians ont déjà fait des achats en ligne, où prévoit de le faire.



»Les startups nigérianes sont celles qui lèvent le plus de capitaux en Afrique. Comment expliquer ce succès?

»Prenez des startups locales comme SimplePay, Nerve Mobile, InstaPay, IROKOTv, Hotels.ng le “Booking” nigerian, Green Energy qui produit du carburant à partir de déchets urbains... et tellement d’autres. Toutes ces sociétés ont les reins suffisamment solides pour conquérir des parts de marché au niveau régional, je pense par exemple au Ghana, et même de séduire d’autres marchés émergents. Une chose est sûre, ces entrepreneurs partagent tous cette ténacité très forte, cette envie de réussir que l’on retrouve beaucoup au Nigeria. Ce petit “plus” qui fait de nos jeunes entrepreneurs parmi les plus bosseurs d’Afrique. Nous sommes patients, nous savons encaisser les coups durs et surtout nous apprenons de plus en plus vite à mettre le turbo dès que nous détectons une opportunité, une nouvelle niche à développer, un nouveau marché à créer grâce à internet.

»C’est le cas dans le e-commerce, mais aussi dans le secteur du paiement en ligne où les startups nigérianes sont en première ligne pour innover et apporter des solutions de paiement aux habitants qui n’ont jamais mis les pieds dans une agence bancaire. Dans l’agriculture et les énergies renouvelables également. Même dans l’industrie aéronautique! Je suis moi-même déjà en train d’aider une startup de l’aviation à lever des fonds au Nigeria pour se développer dans notre pays, avec mon incubateur Enspire. Enfin quand on pense au Nigeria, il ne faut jamais perdre de vue les chiffre. Notre marché reste immense, en pleine ébullition, la croissance peut être très forte pour celui qui se positionne très tôt sur une niche d’avenir. Ce message-là, est bien compris par les investisseurs. En 2014, VC4Africa a calculé que 24 startups du Nigeria ont réussi à lever des fonds. Un record jamais atteint en Afrique, et je pense que ce n’est que le début.



»* Samir Abdelkrim: Entrepreneur et consultant, fondateur de StartupBRICS. com, un blog spécialisé sur l’innovation dans les pays émergents. Depuis un an, il évolue au cœur des écosystèmes start-up et tech en Afrique avec le projet #TECHAfrique, avec une dizaine de pays déjà explorés et des centaines d’entrepreneurs rencontrés.»





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire