2014/11/12

La logique des sociétés capitalistes mondialisées est nécessairement celle de l’innovation permanente. Le progrès a un prix qu'il ne faut pas sous-estimer






La Nouvelle République
Luc Ferry
interview de La Nouvelle République

FRANCE

«[La compagnie régionale des commissaires aux comptes a invité le philosophe Luc Ferry à ouvrir la biennale qu’elle consacre à la transmission, ce jeudi, au palais des congrès du Futuroscope.]

»La logique des sociétés capitalistes mondialisées est nécessairement celle de l’innovation permanente. Voyez nos smartphones, nos voitures, etc.: ils évoluent sans cesse, d’années en années, ils progressent et c’est évidemment la compétition mondialisée qui y pousse de manière absolument impérative. Une firme qui n’innoverait pas sans cesse et dans tous les domaines – les produits, les transports, la gestion des ressources humaines, la communication, etc. serait tout simplement vouée à la mort. Or innover, c’est aussi rompre. Schumpeter parlait de “destruction créatrice”, je préfère dire “innovation destructrice”, car c’est bien l’innovation qui rend mécaniquement obsolète tout ce qui est ancien. Or cette logique ne vaut pas seulement pour le monde des objets. Elle s’applique à tous les domaines de la vie humaine: à l’art, la mode, l’information mais aussi aux valeurs morales et culturelles. Du coup, la transmission de tout ce qui est traditionnel, depuis la grammaire jusqu’à la politesse en passant par les savoir-faire des métiers, devient de plus en plus problématique...

»Regardez le cas de l’orthographe, il est symbolique du reste, c’est une belle métaphore de l’éducation en général. On a retrouvé en l995 10.000 copies de certificat d’étude des années vingt qui avaient été oubliées dans un grenier de la sous-préfecture de la Somme. On a refait passer les mêmes épreuves dans les mêmes conditions à nos élèves d’aujourd’hui, en éliminant évidemment tous les biais. Un désastre! En 1920, nos enfants faisaient en moyenne 5 fautes dans la dictée, en 1995, ils en font 17 et depuis ça s’est encore aggravé! Pourquoi ? Parce que la langue est un patrimoine, un héritage, une tradition, or notre enseignement depuis les années soixante-dix s’est tout entier centré sur le culte de l’innovation, de la créativité. Soyons clair : la créativité en sciences, c’est bien, mais en matière de grammaire, ça s’appelle les fautes d’orthographes! Ni vous ni moi n’avons inventé le français et en ce domaine, l’innovation est rarement positive...

»Non. C’est au mieux un “plus”, mais nullement la panacée, car rien ne remplacera jamais la rencontre personnelle avec un grand professeur. Du reste, un cours à la télévision, même très bon, ça ne passe pas. L’audiovisuel, quel qu’il soit, ne supporte pas les longueurs, les “tunnels”. Cela dit, pas de malentendu, la logique de l’innovation peut être formidable : notre espérance de vie a été multipliée par trois depuis le XVIIIe siècle et notre niveau de vie par vingt! Simplement, le progrès a un prix qu’il ne faut pas sous-estimer. Comme disait Bernanos, si l’optimiste est un imbécile heureux le pessimiste n’est le plus souvent qu’un imbécile malheureux. Voilà pourquoi j’essaie de regarder la logique de l’innovation avec lucidité... .../...»





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