2014/10/14

Analyse critique de la littérature scientifique portant sur l’innovation dans le secteur public: bilan et perspectives de recherche prometteuses




Analyse critique de la littérature scientifique portant sur l’innovation dans le secteur public: bilan et perspectives de recherche prometteuses



Télescope,
vol. 19, n° 2, p.1-21
Nassera Touati
et Jean-Louis Denis

FRANCE

«Cette recension de la littérature empiriques sur l’innovation dans le secteur public met en évidence l’intérêt croissant pour le thème en question.

»Ceci dit, comparativement à d’autres thèmes de recherche, nous pouvons affirmer que les enjeux relatifs à l’innovation ont été relativement peu étudiés. Ceci est d’autant plus vrai pour certains types d’innovations, tels que les innovations au niveau des services et de la gouvernance – des innovations qui sont à première vue moins tangibles et qui ne peuvent se limiter à des simples innovations technologiques. Cet état de fait peut être qualifié de paradoxal étant donné que les États sont de plus en plus confrontés au besoin de “faire plus avec moins”, situation qui requiert d’implanter des innovations dites “perturbatrices” (Eggers et autres, 2012). La notion d’innovation “perturbatrice” a initialement été introduite par Christensen (cité dans Eggers et autres, 2012) pour caractériser certains types d’innovation dans le secteur privé et décrit des “processus d’innovation qui résultent en la production de nouveaux produits ou services, qui prennent racine dans des applications simples développées à petite échelle, mais qui finissent par s’imposer dans le marché et supplanter les produits concurrents (notre traduction)”. Les innovations dites perturbatrices induisent des changements importants dans la logique de fonctionnement du système. Si l’on se réfère à l’exemple du système de la santé caractérisé par une forte inertie (Coiera, 2011), il est clair que le secteur public a de la difficulté à produire ce type d’innovations. Plusieurs phénomènes contribuent à ces difficultés. D’une part, des lacunes sur le plan de la diffusion des innovations, se traduisant soit par une non-diffusion ou une dilution des innovations due aux multiples négociations entre acteurs, empêchent de tels changements systémiques (Denis et autres). Les travaux actuels ne permettent pas vraiment de comprendre comment favoriser la diffusion des innovations, sans dilution. Il s’agit donc d’y remédier. D’autre part, la mise en oeuvre et l’ancrage des innovations demeurent des enjeux majeurs dans le secteur public, sachant que l’adoption des innovations, du moins celles bouleversant les modes de fonctionnement usuels, est souvent superficielle. L’étude des conditions d’ancrage des innovations mérite certainement d’être aussi développée.

»Par ailleurs, il faut savoir que les innovations perturbatrices exigent d’aller au-delà de l’innovation technologique, l’enjeu étant notamment d’associer à ces innovations technologiques de nouveaux modèles d’affaires. Ceci semble cohérent avec certains résultats de recherche qui montrent que la performance organisationnelle passe par la combinaison de différents types d’innovation (Damanpour et autres, 2009). Les données empiriques nous laissent penser que les organisations publiques ont justement parfois de la difficulté à aller au-delà des innovations technologiques : à titre d’illustration, l’implantation des technologies de l’information dans les organisations de santé ne suffit pas à donner lieu à des changements significatifs de pratiques professionnelles et organisationnelles. Par conséquent, il serait important de mieux saisir les processus par lesquels les avancées technologiques induisent des changements de pratiques.

»Au-delà de l’analyse des enjeux susmentionnés, on ne peut faire l’économie de l’étude des processus d’émergence de l’innovation, sachant que cette dernière ne résulte pas uniquement des processus de diffusion. Il s’agirait notamment de prendre acte du fait que ces processus d’innovation impliquent désormais de nombreuses organisations interdépendantes, comme c’est le cas pour les enjeux liés au réchauffement climatique, à l’itinérance, etc. Ces processus sont hautement complexes : les alliances entre entrepreneurs ne constituent plus forcément des mécanismes suffisants pour la production du changement. Dans ces conditions, il est plutôt question d’organiser des écologies (Dougherty et Dunne, 2011) qui doivent notamment favoriser une orchestration de processus d’apprentissage interorganisationnel. Malheureusement, comme on a pu le constater, l’analyse empirique de ces processus d’apprentissage dans le contexte de l’innovation a, jusqu’à présent, très peu retenu l’attention des chercheurs. En définitive, il semble que le développement, en collaboration avec des milieux de décision et de pratique, d’un véritable programme de recherche sur l’innovation dans le secteur public, portant sur les thèmes identifiés dans cet article, s’impose. .../...»





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