2013/12/19

«L’économie israélienne dépend du succès de l’innovation technologique»



«Fort exportateur de technologies et doté d’une population tournée vers l’entrepreneuriat, le petit Etat juif est un grand de l’innovation.

»Interview d' Edouard Cukierman, Managing Partner de Catalyst Equity Managementet co-auteur de l’ouvrage “Israël Valley : le bouclier de l’innovation technologique”.


»L’Atelier : Vous avez intitulé votre livre: “Israël Valley, le bouclier technologique de l’innovation”. Pouvez nous nous expliquer cette notion de bouclier?

»Edouard Cukierman : La notion de bouclier est très différente en Hébreu par rapport à ce que l’on connaît en Europe. Elle est constitutive de la création de l’Etat israélien avec le bouclier de David par exemple. La dimension technologique est tout aussi importante. La technologie a permis à ce pays de se défendre et de développer un avantage compétitif par rapport aux pays environnants. On le doit en partie aux vagues d’immigration successives et notamment à la dernière vague massive constituée d’immigrants russes. 37% de ceux-ci étaient dotés d’un diplôme d’ingénieur et ont profondément impacté la population. En effet, 1 million de personnes est arrivé, ce qui représentait 20% de la population ! Enfin, n’oublions pas la notion de bouclier économique. Le pays s’est construit sur une période courte et son économie fait partie intégrante des pays de l’OCDE.

»Justement, quel est le poids du “High tech” dans l’économie israélienne ?

»Plus de 50% de l’exportation israélienne provient de la High tech et le reste est en fait composé de ce que l’on appelle la “mid” et la “low tech”. Presque toute l’exportation est donc liée à la technologie et à l’innovation. En effet, la High tech constitue la locomotive d’une économie en croissance de 4 à 5% ces dernières années. Cette économie dépend en fait du succès de l’innovation technologique car le marché intérieur n’est pas très important. L’exportation et la revente de startups génèrent donc des gains importants.

»Dans votre livre, on remarque la dimension importante prise par la relation entre l’armée et le civil...

»Dans les chiffres, les transferts de technologie sont limités entre le militaire et le civil. Le vrai avantage à tirer de la dimension militaire est à trouver dans le fait que très jeunes, la population est amenée à avoir des responsabilités importantes et à utiliser des technologies de premier rang (NDLR : Le service militaire est obligatoire en Israël pour des durées minimales de 3 ans et 22 mois respectivement pour les hommes et les femmes). Cette expérience s’avère être un bagage très pratique, rempli de travaux en équipe et très formateur en vue de la constitution de startups technologiques. L’intérêt du domaine militaire est donc indirect.

»A-t-on affaire à une population d’entrepreneurs ?

»Effectivement, un esprit entrepreneurial très fort ressort de la population israélienne. Je dirais que le maître-mot est le culot ! Prendre des risques, échouer et recommencer sont monnaie courante. En tant que Venture Capitalist, je reçois régulièrement des gens avec des idées originales, voire fantaisistes. Le fait même d’approcher des investisseurs avec de telles idées ou projets est remarquable et rend mon métier passionnant. Cet esprit tourné vers l’innovation se retrouve également dans le système éducatif. Les universités poussent les étudiants et les professionnels à développer leurs innovations. L’activité de “licensing” au sein des universités est très développée. Des activités comme la vente de brevets ont rapporté plus de 400 millions de dollars au seul Weizmann Institute en 2013. Enfin, au risque de paraître caricatural, on retrouve un esprit de challenge dès l’enfance grâce à la mère juive.

»Israël a également mené très tôt un programme national d’incubateurs...

»Le programme initial a débuté dès les années 1990, notamment afin de faciliter l’intégration de l’immigration russe. 24 incubateurs gouvernementaux ont ainsi été mis en place mais très vite l’Etat s’est rendu compte qu’il serait difficile d’en sortir des “success stories” avec son mode de gestion. Ils ont donc été privatisés et se sont au fur et à mesure spécialisés. Leur mandat de gestion délivré pour des périodes de 10 ans permet d’avoir une vision à long terme. Ces incubateurs travaillent très étroitement avec les universités et l’Etat fournit des financements sans garantie. Avec un budget moyen de 500 000 dollars par projet, 350 000 proviennent du financement public qui est remboursé seulement en cas de succès et ce, sans que l’Etat ne prenne de participation dans la startup.

»Votre livre décrit également un formidable accès au capital-risque...

»L’investissement par les Venture Capitalists se fait à 85% dans le “early stage” (NDLR : la phase d’amorçage). Pour comparaison, en Europe, l’investissement est concentré à 80% en “late stage”.

»Cependant, le fait qu’il soit de plus en plus long de pouvoir sortir de l’investissement fait que la situation change. La durée de vie d’un fonds investisseur dans ce domaine est généralement limitée à 10 ans quand il peut en falloir désormais 12 pour se désengager. Le fait de coter en bourse à Tel Aviv des startups est une solution qui permet de remplacer des actionnaires fatigués.

»La “Cleantech” qui regroupe par exemple les problématiques relatives à l’accès et à l’économie d’eau ou bien aux énergies renouvelables sont-elles des problématiques d’avenir étant donnée la situation géographique d’Israël ?

»Il s’agit d’un secteur intéressant, tant pour des problématiques de durabilité que de rareté de l’énergie. Mais en tant que Venture Capitalist, je n’attends pas de succès venant de ce côté là. Je suis moins enthousiaste que pour les domaines de la santé ou de l’IT. Google, Cisco ou Johnson & Johnson sont des entreprises habituées à l’acquisition de startups qui développent des solutions innovantes. Ce n’est pas le cas dans le domaine de l’énergie qui est contrôlé par des mastodontes qui n’ont pas pour habitude d’intégrer des startups et qui ne savent pas les gérer.

»Quels sont donc les secteurs d’avenir pour les startups ?

»Les technologies relatives au cerveau ou la Nanotech sont des secteurs très porteurs. Une vingtaine de centres de recherche sont dédiés à la nanotechnologie en Israël et beaucoup de moyens y sont investis. Le domaine de la sécurité Internet est également en vue puisqu’il concerne à la fois les consommateurs et les Etats. L’agrotech va se développer et Israël y possède un avantage en termes de compétences. On trouve en effet dans le pays la plus grande université dédiée à l’agronomie au monde.

»Israël exporte beaucoup ses technologies. Quelles relations pour l’Etat Hébreu avec les BRICs qui constitueront les nouveaux géants ?

»Pendant longtemps, le marché américain constituait la voie à investir par excellence. Il est encore très important puisque c’est le premier débouché à l’exportation. Mais il ne faut pas oublier l’Europe qui intéresse beaucoup les Israéliens. L’Europe, c’est le premier partenaire économique pour Israël. Si pendant longtemps, les sociétés israéliennes avaient pour objectif d’être cotées au Nasdaq, beaucoup se sont tournées vers l’Europe et notamment vers la place financière de Londres.

»Mais les BRICs forment un débouché extrêmement important en ce qui concerne l’exportation. Dans notre fonds, des acteurs de Private Equity chinois ont fait leur entrée, ainsi que des fonds souverains russes. Nous cherchons également des investisseurs brésiliens et indiens pour aider les entreprises israéliennes à se déployer sur ces marchés. Si l’investissement par les BRICs sur le marché israélien est quelque chose de nouveau, il s’agit d’une tendance grandissante. Récemment, nous avons reçu une soixantaine de dirigeants de groupes chinois, et notamment Lenovo, principal concurrent de HP. Son dirigeant m’a confié que compte tenu de la difficulté d’acquérir des technologies américaines pour des sociétés chinoises, Israël constituait une opportunité de choix.»



L’Atelier, Pierre-Marie Mateo







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