2013/12/05

«Extraits du livre Les nouvelles superpuissances, de Daniel Ichbiah»




«Introduction : Comment Internet nous a fait changer de civilisation

»L’un des arguments les plus agaçants que l’on puisse entendre de la part de sociétés comme Google France ou Twitter France est que celles-ci ne relèveraient pas du droit français.

»Si un internaute ou une communauté est injustement agressé, ces entreprises américaines se réfèrent à la Constitution américaine - censée protéger la liberté d’expression - pour ne rien faire.

»Cet argument, nous le rencontrerons à plusieurs reprises dans ce livre. Il apparaît pourtant grossier.

»Lorsque nous utilisons Facebook, Yahoo!, Bing ou un autre service, nous nous servons d’un site en langue française, géré par une filiale qui dispose de locaux et d’employés sur notre territoire.

»Comment se fait-il alors que ces entités puissent prétendre relever du droit américain ?

»“Les filiales de groupes américains ont tendance à dire : ‘Je me soumets au premier amendement de la Constitution américaine qui garantit la liberté de parole. En conséquence, je ne fais rien à propos des contenus illicites qui apparaissent sur mes pages ”, explique Olivier Itéanu, avocat spécialisé dans les affaires liées à Internet et auquel je ferai souvent appel dans le cadre de ce livre.

»“Nous croyons, en France, que la parole publique donne une responsabilité à celui qui la prend, car de la parole à l’acte, il n’y a souvent qu’un pas. N’importe qui ne peut donc pas dire n’importe quoi, répandre la haine sur une personne ou sur des groupes ”, fait remarquer M. Itéanu.

»Dans la pratique, comme nous le verrons à plusieurs reprises dans ces pages, la justice française a souvent dû batailler pour obtenir que Yahoo!, Twitter ou d’autres sites daignent respecter le droit en usage chez nous.


»Chapitre 1: Comment Microsoft a défini les règles du nouveau Far West

»Comment Bill Gates a-t-il réussi l’exploit consistant à devenir l’homme le plus riche des États-Unis, alors que sept ans plus tôt, Microsoft n’était que le numéro trois du logiciel ? Quels principes avaient guidé ses pas ? Pour mieux le comprendre, il nous faut revenir sur l’épopée de Microsoft.

»À la base de la conquête par Bill Gates du territoire de la micro-informatique, se trouvent plusieurs facteurs que nous retrouverons par la suite, reproduits en tout ou partie et à leur manière par Google, Facebook et d’autres :

»• Un génie à la tête de l’entreprise.

»• Une ‘vache à lait’, c’est-à-dire une source de revenu quasiment automatique.

»• La faculté de se rendre incontournable.

»• Une volonté farouche d’établir une situation proche du monopole en réduisant à néant toute concurrence dans son domaine.

»• Une vitesse d’opération telle que, le plus souvent, les instances officielles n’ont pas réussi à suivre. Microsoft a ainsi souvent opéré sur le mode du ‘fait accompli’.

»Acquérir la maîtrise de ces cinq points est rarissime. La plupart du temps, il en manque un, deux ou davantage.

»Ainsi, Apple a longtemps péché sur le point 2, celui du revenu quasiment automatique.

»Sous la gouvernance de Steve Jobs, elle l’a obtenu en partie avec l’iTunes Store, sa bibliothèque musicale apparue en avril 2003. Sur l’année 2012, cette boutique a engendré 4,3 milliards de dollars.

»La société AOL, créée par Steve Case, avait le vent en poupe au début de l’année 2000 — elle venait alors de racheter Warner. Pourtant, si la tentation du monopole était forte, AOL n’a pas pu ou su se rendre incontournable. Elle proposait à l’origine un accès aux services en ligne pour l’Amérique ‘profonde’ : les adeptes de la pêche à la ligne, les philatélistes, les randonneurs du dimanche, etc. Or, il est difficile de se battre contre un concurrent qui s’appelle… le Web.

»Facebook a acquis la maîtrise des trois premiers points mais pèche au niveau des deux autres. Il en est de même pour Twitter.

»Seuls Microsoft et plus tard Google ont réussi à maîtriser les cinq points et ainsi bâtir les empires que nous connaissons aujourd’hui…


»Chapitre 2: Comment Google a détrôné Microsoft en s’inspirant de son modèle

»Improvisons un micro-trottoir, et posons la question au quidam qui s’avance :

»“ Pour vous, Google, c’est quoi au juste ? ”

»Tout comme la plupart des sondés, il nous répondra :

»“ C’est un moteur de recherche. ”

»De temps à autre, un passant plus sûr de son fait se fera un plaisir de faire étalage de sa science :

»“ C’est un éditeur de logiciels, à la source de centaines de services : Google Earth, Google Actualités, Google Agenda… C’est le propriétaire de YouTube depuis 2006 et la société qui a développé le système Android pour téléphones mobiles. ”

»Toutes ces réponses sont exactes. Google a bel et bien créé ou racheté ces outils. Toutefois, ce ne sont pas ces logiciels qui lui procurent ses immenses revenus.

»Si vous êtes un simple particulier, aussi loin que vous vous souveniez, cette société ne vous a jamais réclamé quoi que ce soit pour l’usage de ses services. Vous n’avez jamais eu à débourser un traître centime pour utiliser son moteur de recherche, sa messagerie Gmail, visionner ses vidéos, repérer votre domicile sur son système de cartographie Google Maps…

»Puisqu’il en est ainsi, d’où une société qui offre des services gratuits tire-t-elle son gigantesque revenu - plus de 50 milliards de dollars sur l’année fiscale 2012 ? La réalité, c’est que Google est avant tout la plus grande agence publicitaire au monde.


»Chapitre 3: La négation des droits individuels

»Un grand nombre de personnalités de confession israélite se sont alarmées de voir le mot “ juif ” accolé à leur nom alors que certaines ne le souhaitaient pas particulièrement.

»Cette situation a été jugée suffisamment troublante pour que plusieurs associations intentent un procès à Google France : l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), J’accuse !, Action internationale pour la justice (AIPJ), SOS Racisme et le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP).

»L’avocat de SOS Racisme, Patrick Klugman, est allé jusqu’à dénoncer

»“la création de ce qui est probablement le plus grand fichier juif de l’histoire ”.


»Chapitre 4: Les murs de Facebook ont des oreilles

»Ainsi donc, nous avons des internautes qui s’épanchent sans réserve sur leur vie de tous les jours, d’autres plus mesurés qui n’en distillent pas moins bien des renseignements sur eux-mêmes de manière détournée, d’autres encore dont les activités sont révélées malgré eux par leur famille ou de vagues relations. Autant le dire : il n’y a probablement jamais eu autant d’informations personnelles exposées au vu et au su de tous.

»Dans de nombreux cas évoqués plus loin, il apparaît que de nombreux internautes ont subi le préjudice d’une information qu’ils avaient eux-mêmes glissée négligemment. Ils n’avaient aucunement réalisé que ce nouvel outil, le réseau social, n’est en rien sécurisé.

»La réalité, c’est que les données placées sur le Web sont devenues une source d’informations primordiale pour bien des organismes publics ou privés, ou encore des relations plus ou moins proches :

»• 77 % des recruteurs effectuent des recherches en ligne sur les candidats à un poste et 35 % d’entre eux éliminent d’emblée un postulant sur la base de ce qu’ils ont trouvé .

»• Une personne sur trois recherche des informations sur ses collègues.

»• 29 % des utilisateurs tentent de savoir ce que devient une ancienne relation amoureuse.

»Il apparaîtrait même, aux États-Unis, que 56 % des utilisateurs ont espionné au moins une fois leur conjoint par le biais des réseaux sociaux.

»Comment en sommes-nous arrivés là ?


»Chapitre 5: Nos bien culturels leur appartiennent

»Le 15 juillet 2013, le ministère de la Culture a lancé une mission d’étude pour réfléchir à cette “ seconde vie des biens culturels numériques ”. Sa tâche est censée s’étaler sur un an. Or, ses premiers travaux vont dans le sens d’une remise en question de la revente de MP3 sur le marché de l’occasion.

»Dans le courrier évoquant la mise en place de cette commission, Pierre-François Racine, président du Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA), a fait part d’ “ interrogations importantes ” sur ce domaine :

»“ La question se pose de savoir dans quelles conditions l’acquéreur d’une œuvre littéraire, musicale ou audiovisuelle sous une forme numérique peut ou non être autorisé à revendre le fichier en question sur une plate-forme de téléchargement comme cela est possible dans l’univers physique, pour un ouvrage papier, un CD ou un DVD. ”

»L’une des réticences invoquées par les ayants droit, et reprise par Pierre-François Racine dans son exposé, vient de ce que les œuvres numériques ne subissent pas l’usure du temps. Explication : les disques vinyle, cassettes audio, films VHS ou photographies sur pellicule étaient jadis tributaires de la détérioration physique de leurs supports. Par conséquent, les producteurs d’une œuvre musicale comme Thriller de Michael Jackson ou Kind of Blue de Miles Davis conservaient très précieusement la matrice du disque, cet original à partir duquel il était possible de presser d’autres disques. Il en a été de même pour la bobine originale à partir de laquelle était dupliqué un long-métrage comme Autant en emporte le vent ou Casablanca.

»Il n’en est pas de même avec le numérique, qui repose sur une autre logique. Les œuvres artistiques sont codées sous la forme de fichiers composés d’une suite de 0 et de 1, qui à tout moment peuvent être dupliqués à l’identique, sans la moindre déperdition de qualité.

»“ Le numérique amène la permanence, commente Philippe Ulrich, fondateur de la société d’édition de jeux vidéo Cryo Interactive et grand théoricien du numérique. Une fois qu’une image est conservée sous forme numérique, elle n’est plus soumise à la dégradation. Lorsque l’on construit une structure quelconque dans le cybermonde, elle ne subit pas d’érosion. Elle sera toujours disponible pour l’humanité dans cinq ou dix mille ans. ”

»Il en va de même pour les chansons, les films et les images codés en numérique : ils correspondent à des suites de 0 et de 1 qui peuvent être reproduites telles quelles, sans limitation de durée. Ainsi, un MP3 de Take me out du groupe Franz Ferdinand datant de 2005 que l’on peut détenir sur un iPod n’a subi aucune détérioration — il a exactement la même qualité que le tout premier MP3 jamais codé de cette chanson. De même, un fichier vidéo ne subit aucune dégradation au fil du temps.

»Cette situation amène donc cette remarque de Pierre-François Racine :

»“ La valeur d’un bien culturel numérique ne se dégradant pas à l’usage, le développement d’un marché secondaire pourrait avoir un impact très sérieux sur le marché primaire en termes de prix comme de volume. ”

»Eh oui : par le passé, nous aurions pu rechigner à acheter un disque vinyle d’occasion comme The Dark Side of the Moon du groupe Pink Floyd datant de 1973, craignant qu’il ait souffert des affres de la poussière, de l’usure de la matière plastique, des méfaits de l’aiguille de la platine de lecture. Ce disque n’aurait plus sa prime jeunesse, son écoute produirait du souffle, des craquements, des sauts dus à des rayures… Cela aurait donc pu nous inciter à acquérir un exemplaire neuf. En revanche, nous pouvons désormais acheter un MP3 d’occasion sans craindre qu’il ait subi la moindre imperfection : il sera toujours constitué de la même suite immuable de 0 et de 1. Voilà ce qui inquiète les ayants droit, soucieux de voir s’échapper une source de revenus.

»Pourtant, le simple fait de poser la question dresse un nouvel état des lieux vis-à-vis de nos biens numériques. Se pourrait-il que nous ne soyons pas intégralement propriétaires des biens culturels que nous avons légalement achetés sur iTunes, sur Amazon, sur Google Play ou d’autres plates-formes en ligne ? La réponse est hélas positive.


»Chapitre 6: Une encyclopédie pour les gouverner tous

»Dans la mesure où j’ai écrit des ouvrages sur le jeu vidéo ou des personnalités comme Steve Jobs ou Bill Gates, je contribue moi-même de temps à autre à des pages Wikipédia depuis des années. Lorsque certaines propositions que j’ai apportées ont été contestées ou effacées, la relation avec les administrateurs a été le plus souvent cordiale et non conflictuelle, et des solutions satisfaisantes ont pu être trouvées. Parfois, la suppression d’une de mes interventions m’a semblé brusque, mais jamais au point de m’offusquer.

»Il demeure que, dans le cadre de ce livre, j’ai recueilli de nombreux témoignages moins nuancés.

»Certains contributeurs auraient-ils abusé de Wikipédia à un moment donné, cherchant à en exploiter la réputation pour se donner le beau rôle au risque de voir la situation se retourner à leur détriment ?

»D’autres auraient-ils fait l’objet d’un abus de pouvoir de la part de certains administrateurs qui les auraient empêché de s’exprimer librement ?

»Tentons d’y voir plus clair. Autant le dire, les faits sont rarement noirs ou blancs. Ce qui peut certes choquer, c’est la façon dont un administrateur peut parfois éconduire un internaute qui a proposé une page, le ton employé ou la forme un peu rude, davantage que les motifs invoqués.


»Chapitre 7: Le temps de l’alternative

»Imposer un nouveau moteur de recherche, une nouvelle encyclopédie, une nouvelle librairie en ligne pourrait sembler illusoire aujourd’hui. Il n’en est rien.

»Il existe d’autres options, et l’avantage extraordinaire, c’est qu’elles sont gratuites. Nous pouvons donc en changer du jour au lendemain si le cœur nous en dit, sans que cela ait trop d’incidence sur notre quotidien.

»Certes, la perspective de changer d’environnement n’est pas forcément perçue avec bonheur. Il faut s’habituer à un autre système, modifier ses habitudes… Si nous voulons téléphoner via Internet, il est probable que la plupart de nos amis sont sur Skype. Comment les joindre au moyen d’un autre système ? Ce n’est pas facile, mais néanmoins possible.

»Une solution radicale consisterait à renoncer à tous les services dont la collusion avec Prism est prouvée. Elle est sans doute peu réaliste.

»Néanmoins, on peut trouver sur le site Prism Break une série d’outils permettant de limiter les risques d’écoute et de captation des informations. Certains de ces outils sont payants. Et alors ? Il est sans doute temps d’en finir avec cette illusion du gratuit qui nous a rendus prisonniers de certains services.»



Daniel Ichbiach







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