2013/11/14

«Fleur Pellerin: “L’innovation, c’est un projet de société”»



«Les mesures du nouveau plan pour l’innovation prolongent les efforts du gouvernement pour soutenir l’entrepreneuriat et la R&D en France. Fleur Pellerin, ministre déléguée chargée de l’Innovation, des PME et de l’Economie numérique, développe pour La Tribune le contenu et les enjeux de cette “nouvelle donne”.


» Q - Pourquoi une « nouvelle donne pour l’innovation » ?

»Fleur Pellerin : L’innovation est un facteur essentiel de la montée en gamme de notre économie et un antidote au “low-cost”. La compétition uniquement par les coûts entraînerait la France dans une spirale infernale qui n’est pas compatible avec notre modèle social. C’est pourquoi il faut nous différencier et donc innover. Or nous ne maximisons pas ce potentiel de l’innovation.

»Par exemple, le numérique a contribué à 25% de la croissance française contre 37% aux Etats-Unis ces 25 dernières années, ce qui représente un manque à gagner de 0,5 à 0,6 point de PIB par an pendant vingt ans. Le numérique et l’innovation en général ne jouent pas tout leur rôle dans la création de valeur et d’emploi en France.

»Nous avons un problème de logiciel dans notre manière d’appréhender l’innovation, qui est souvent perçue comme un accessoire de la Recherche & Développement. La France est toujours bien classée en R&D, au 6e rang mondial, mais elle fait plutôt partie des pays dits “suiveurs” en matière d’innovation, autour de la 15e place selon les classements. Cela doit nous faire réagir.

»L’innovation n’est pas toujours issue d’une recherche scientifique. Elle vient aussi et peut-être surtout de petites structures agiles, de start-ups, qui osent, ont ce côté disruptif et sont dans une forme de dissidence car il faut “tester” et bousculer pour que l’innovation se réalise


»Q - Quelle est votre définition de l’innovation ?

»FP - L’innovation c’est un nouveau produit, un nouveau service, qui satisfait une demande ou rencontre un marché, et qui est porté par une entreprise, c’est un aspect capital. L’invention du chercheur ou de l’ingénieur est souvent fondatrice : cette dimension reste cruciale et la France a besoin d’une recherche forte, comme le souligne très justement Geneviève Fioraso. Mais une invention n’est pas encore une innovation. La création de valeur vient de la rencontre entre l’invention, le marketing, le design, un modèle économique… et bien sûr une demande.

»L’innovation doit être évaluée en fonction de son impact économique, ou du bien-être social, bref de son “output” : elle ne se mesure pas au nombre de publications scientifiques, au nombre de brevets, même s’ils sont essentiels, mais au nombre d’emplois, de produits et d’entreprises créés. Or à ce jour, il n’y avait pas d’instrument de suivi, alors que les dispositifs publics autour de l’innovation sont très nombreux. Nous allons ainsi créer une commission d’évaluation des politiques d’innovation, au sein du commissariat général à la stratégie et à la prospective.

»Et pour la première fois, il existe un ministère chargé de l’innovation, qui a toute sa cohérence avec les PME, l’entrepreneuriat et le numérique, dont j’ai également la charge. L’innovation est un beau concept, que l’on associe à tort à l’idéologie libérale, mais qui participe en réalité d’une vision progressiste de la société et de l’économie, celle d’une gauche moderne : c’est la lutte contre les rentes, l’idée qu’il faut rebattre les cartes à chaque génération et donner sa chance à tout le monde, indépendamment des origines socio-économiques. L’innovation n’est pas un sujet technique, c’est un projet de société.


»Q - Comment stimule-t-on justement “l’innovation par tous” ?

»FP - Évidemment, on ne peut pas décréter l’innovation. Les nouveaux secteurs de croissance comme le numérique, les biotechnologies ou les technologies vertes ne fonctionnent pas comme cela, mais on peut créer l’environnement, les conditions favorables. On peut accompagner, accentuer des dynamiques de foisonnement et de fertilisations croisées. Il faut surtout faire sauter un verrou essentiellement mental : il faut ancrer la culture de l’innovation dans notre pays, auprès des entreprises, des laboratoires, de l’État et dans toute la société, même si cela n’a pas d’effet immédiat sur l’emploi.

»Une enveloppe de 20 millions d’euros sera consacrée à la diffusion de la culture de l’entrepreneuriat et de l’innovation dès le plus jeune âge, via un appel à projets en lien avec le ministère de l’Éducation nationale. Il faut décrisper les Français sur le thème de l’échec utile, l’idée d’une seconde chance : la suppression de l’indicateur 040 [du fichier de la Banque de France recensant les entrepreneurs ayant fait l’objet d’une liquidation judiciaire NDLR], suite aux Assises de l’entrepreneuriat, participe de cette vision.

» Plus concrètement, nous allons créer une “bourse pour les nouveaux entrepreneurs”, qui sera portée par Bpifrance et dotée d’une dizaine de millions d’euros par an, afin de soutenir la création de plusieurs centaines de projets innovants chaque année, quel que soit le domaine choisi. Cette bourse rendra la création d’entreprise innovante accessible à tous, quelle que soit leur formation, et surtout aux jeunes qui n’ont pas de relations ou d’héritage : elle offrira un soutien autour de 30.000 euros, l’argent initial, le « love money » comme disent les Américains, pour ceux dont la famille ne peut pas les aider financièrement. Cela permettra de vivre pendant le temps que l’entreprise soit mise sur les rails en se concentrant sur leur projet d’innovation.


»Q - La France a-t-elle les moyens d’attirer et de garder les talents ?

»FP - Il le faut, c’est un élément clé de la compétition mondiale ! Nous allons lancer un programme baptisé les “nouveaux Argonautes”, qui est un peu le pendant du programme de relocalisation industrielle d’Arnaud Montebourg : il s’adresse aux Français expatriés, il y en a 50.000 dans la Silicon Valley, pour qu’ils reviennent créer de la valeur, de l’emploi en France. Le nom est un clin d’œil à un ouvrage américain sur l’importance de la circulation des talents dans l’économie mondiale de l’innovation. Nous aurons une action ciblée, très proactive, sur ces publics afin de leur présenter les avantages qu’ils auraient à s’installer dans les écosystèmes innovants de nos territoires.

»Nous assistons à un mouvement mondial autour du soutien à l’innovation, centré sur les start-ups, comme Startup America aux Etats-Unis, mais aussi en Amérique latine, à Berlin, y compris des initiatives très “agressives”, comme la création de zones franches à New York. Nous ne pouvons pas rester en spectateurs et nous préparons un programme de “Quartiers numériques”, avec le Commissariat général à l’investissement et la Caisse des dépôts, qui ambitionne de mettre la France en bonne place sur la carte mondiale de l’innovation.

»Nous aurons par ailleurs une stratégie offensive dans les brevets, en créant un fonds souverain de propriété intellectuelle de 100 millions d’euros, qui a vocation à acheter des portefeuilles de brevets essentiels pour le développement en France des filières émergentes d’hypercroissance. Nous devons aussi renforcer notre capacité d’influence en matière de standardisation, sur le modèle du NIST américain : l’Europe avait su imposer le GSM dans le mobile, mais celui qui maîtrisera les standards de demain dans le paiement sans contact, l’identité numérique, les objets connectés, bénéficiera d’un avantage compétitif majeur.

»L’évolution de l’Institut National de Propriété Industrielle vers l’accompagnement des PME innovantes est une autre facette de cette stratégie offensive. J’en profite pour saluer la nomination d’Agnès Paillard, la présidente du pôle de compétitivité Aerospace Valley, à la tête du conseil d’administration de l’INPI : avec Yves Lapierre, son directeur général, nous avons là un duo de choc !


»Q - Quid du financement, le point faible de l’écosystème de l’innovation en France ?

»FP - Depuis 1990, la seule success story dans l’innovation qui a émergé en France et est arrivée dans le CAC40 est Gemalto, quand plus d’une vingtaine de champions mondiaux naissaient aux Etats-Unis, alors que l’économie américaine ne représente que 6,5 fois la nôtre en taille. Le challenge qui se pose à la France, c’est donc aussi d’accompagner des entreprises innovantes de croissance qui puissent devenir des entreprises de taille intermédiaire (ETI) et des champions mondiaux.

»Pour cela, la France a besoin d’une industrie du financement de l’innovation performante et nous y travaillons avec Pierre Moscovici. Le gouvernement va prendre une série de mesures en faveur du capital-investissement, notamment un allégement des contraintes pesant sur les sociétés d’investissement de business angels (SIBA) en 2014, afin d’augmenter les montants unitaires investis, une simplification des FIP et FCPI, permettant d’augmenter la taille et leur champ d’intervention, ainsi qu’une action ciblée pour attirer de grands fonds d’investissement étrangers en France.

»BPI France va aussi renforcer son rôle de banque publique de l’innovation, avec son ambitieux plan de transformation interne Nova. Elle a lancé un nouveau fonds de 500 millions d’euros, Large Venture, qui a réalisé cet été son premier investissement, de 11 millions, dans la startup française Withings [qui a inventé la balance connectée NDLR], en participant à un tour de table de 23,5 millions d’euros. Ce fonds va lui permettre de répondre, en co-investissement avec le privé, aux difficultés de financements des entreprises françaises qui cherchent à lever plusieurs dizaines de millions d’euros, alors qu’ aujourd’hui nos pépites s’expatrient trop systématiquement pour lever des fonds.»


La Tribune, Delphine Cuny







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