2013/09/19

Xavier Pavie, philosophe et enseignant à l’ESSEC: «Notre système éducatif à besoin d’innover au sens étymologique du mot, sinon il disparaîtra au profit d’un autre système, plus agile, plus puissant peut être»



«Quelle école en 2025? Pour le séminaire de rentrée, qui se tenait lundi dernier à l’Elysée, Vincent Peillon a imaginé les évolutions du système éducatif dans 12 ans. Si sa copie n’a pas été rendue publique, nous avons demandé à des experts de se prêter à l’exercice. Xavier Pavie est directeur de l’ISIS (Institute for Strategic Innovation and Services) de l’ESSEC. Chercheur et enseignant en management de l’innovation, il a lancé “Imagination week”, un séminaire dédié à la créativité pour une nouvelle forme d’éducation et qui se tient chaque année à l’Essec. Il a accepté de répondre à nos questions.


»Quelles pourraient être selon vous les évolutions de l’éducation en France en 2025?

»L’évolution de l’éducation doit se poser en termes de rôles des individus concernés (élèves/étudiants et éducateurs), dans leur compréhension et intégration de l’environnement dans lequel ils se trouvent. Lorsque l’on pense à l’éducation en France en 2025, alors qu’elle n’a pas ou si peu évolué depuis les années 70 et 80 dans sa capacité à intégrer son environnement, il y a de quoi prendre peur. Si les conséquences ont cependant été limitées ces dernières décennies, elles sont désormais considérables. Il y a une coupure nette aujourd’hui dans l’assimilation de l’environnement entre ceux qui sont censés éduquer et ceux qui reçoivent l’éducation.

»Certes, cela concerne l’évolution technologique qui est fondamentale, mais l’évolution de l’éducation doit intégrer les autres déterminants de notre société moderne de façon plus large: mondialisation, décryptage du génome humain, Europe à vingt-huit, fin de l’agriculture, début du transhumanisme, l’imprimante 3D, pour ne citer que cela. Internet, par exemple, a remis en question la détention du savoir, son partage et même son élaboration. Il n’y a ni question d’âge, de lieu, de diplôme, de culture, c’est un échange, dans sa création, de pair à pair. Internet rythme notre vie, or la façon d’enseigner reste complètement à l’extérieur de cette réalité.

»Dès lors la question qui se pose est: que doit faire l’éducation face à ce bouleversement? Les éducateurs doivent considérer que ce sont les élèves, les étudiants d’aujourd’hui qui “joueront” avec ces nouvelles données du milieu dans lequel nous sommes. En conséquence que faut-il leur apprendre? Peut-être que le plus important est qu’ils apprennent à prendre soin d’eux: s’ils prennent soin d’eux, alors ils sauront prendre soin des autres et leur environnement. Je crois que cet aspect à totalement été négligé ces trente dernières années au profit de la course à l’écrasement de l’autre, au succès, au détriment de son camarade. Notre système s’est tourné vers la reproduction du meilleur (de celui aussi qui détient le savoir). Cela s’est complètement retranscrit dans la société, dans les organisations. La voie de salut de l’éducation en France en 2025, c’est apprendre à prendre soin de soi, car cela déterminera comment nous prendrons soin des uns des autres pour une société meilleure.


»En quoi les technologies peuvent-elles encore modifier les modes d’apprentissage et la transmission du savoir? Quel avenir pour les MOOC?

»Nous sommes dans une phase de digestion des technologies et dans tous les cas, ce ne sont que des outils. Je peux entrer en cours avec un IPAD, si je m’en sers comme un ordinateur ultra portable, l’intérêt est limité. C’est pareil pour les MOOC: mettre un cours en ligne n’a rien de nouveau. En revanche, considérer que l’outil MOOC va redessiner la hiérarchie, la posture, les dispositifs enseignant/étudiant, ça c’est intéressant. Nous avons donc à nous demander ce que nous devons enseigner, comment nous enseignons, et dans un second temps avec quels outils. En tant qu’outils d’apprentissage stricto-sensus les MOOC finiront par disparaitre, remplacer par un autre outil à la mode si leur va ajoutée n’est pas singulière par rapport aux autres offres actuelles de diffusion de cours.


»Pensez-vous que la loi de refondation de l’école réponde aux défis d’innovation et de performance que la France doit relever en matière éducative?

»L’innovation précède la loi. On ne décrète pas l’innovation, au mieux on met en place les conditions de l’innovation. Donc, la question est : la loi de refondation répond-elle à cet impératif? Il y a dans ce texte des éléments très intéressants: le développement de la créativité et la confrontation à l’art et à la culture notamment. Toutefois rien n’est dit sur les modalités de cet apprentissage: rien ne nous dit si, par exemple, l’institutrice devra suivre une demi journée de formation puis montrer des oeuvres en classe, ou si il y aura une réelle confrontation à l’art avec des artistes avec des comédiens, etc. Nous devons cesser le saupoudrage superficiel de ces options pour inculquer un véritable état d’esprit, une immersion dans des ateliers d’artistes, dans des salles de concert, dans des théâtres, etc.


»Etes-vous pessimiste sur l’évolution de notre système éducatif?

»Si je suis pessimiste ce n’est pas tant à propos de notre système éducatif qu’à propos de l’individu et de sa capacité à mettre en place ce qui est bon pour lui. Le système éducatif n’existe pas, il n’y a que des individus qui le composent. Souvenons-nous que l’innovation, vient de “innovare”, qui signifie changement à l’intérieur de quelque chose. Quelque chose qui survit est quelque chose qui change, se modifie, s’adapte en permanence et évolue au regard de ce qui l’entoure. Dans le cas contraire, c’est la disparition. Notre système éducatif à besoin d’innover au sens étymologique du mot, sinon il disparaîtra au profit d’un autre système, plus agile, plus puissant peut être. Pour être optimiste sur l’évolution de notre système éducatif, il faut tout simplement croire en l’homme.»



Marie Caroline Missir, L’Express


Images: 1ère édition de l’ESSEC Imagination WEEK, photos sur Facebook









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