2016/09/27

«Les axes d’évolution et les recommandations en matière d’ESS (Économie Sociale et Solidaire) en Méditerranée: des outils communs pour répondre aux défis et aux enjeux partagés»




Malika Ahmed-Zaïd, Touhami Abdelkhalek, et Zied Ouelhazi. L’économie sociale et solidaire au Maghreb. Quelles réalités pour quel avenir? Algérie, Maroc, Tunisie. Monographies nationales, coord. par Alexis Ghosn. IPEMED (Institut de Prospective Économique du Monde Méditerranéen).Voir références et notes dans la publication original du texte.




«Il faut d’abord rappeler la pertinence d’appréhender l’espace sous-régional regroupant les pays du Maghreb comme un ensemble cohérent en vue de réfléchir aux potentialités de ces territoires et aux défis qu’il s’agit de relever. Il s’agit ensuite de partager un diagnostic à propos du secteur de l’ESS en Méditerranée en vue de dégager des propositions de travail qui puissent faire l’objet de coopérations et d’échanges.



»Axes d’évolution

»Des axes d’évolution sont des lignes directrices qui soulignent l’intérêt d’une coopération entre les pays du Maghreb et l’Europe afin de permettre une meilleure structuration du secteur de l’ESS à travers des échanges de savoirs, de savoir-faire et d’expériences réussies. Plutôt que d’aboutir à des programmes bilatéraux, ces recommandations privilégient les coopérations et les réseaux entre plusieurs pays.


»Mettre en place des financements innovants à destination de l’ESS

»Avec le secteur public

»La (re)définiton claire et partagée (cadres juridique et institutionnel) des statuts, des rôles et des fonctions entre les organisations de l’ESS et les pouvoirs publics offre la possibilité de revoir les principaux modes de contractualisation entre ces derniers. Pour mettre en place une législation favorisant par exemple les commandes publiques (contrat de partenariat, délégation de service public ou marché public) avec des organisations de l’ESS, il serait intéressant de voir dans quelle mesure le cadre en vigueur au Nord pourrait être mobilisé au profit des pays du Sud de la Méditerranée.

»Le rôle des pouvoirs publics en vue de structurer le secteur est déterminant, d’où l’intérêt de définir des cadres adaptés aux mutations contemporaines et au rôle de l’ESS comme secteur porteur. L’efficacité des politiques sociales (notamment celles de l’INDH au Maroc ou de l’ADS en Algérie) dépend en partie de la volonté des acteurs et des instituions publiques d’inclure les organismes de l’ESS dans leur élaboration et leur évaluation. Les interdépendances entre le secteur public et celui de l’ESS est d’autant plus nécessaire que la promotion et la mise en synergie des structures de ce secteur se révèlent impensables sans l’appui des autorités compétentes au niveau politique.

»La loi visant à promouvoir et structurer l’ESS en France, en discussion au Parlement en 2013-2014, a pris des décisions marquantes en vue de réserver des financements à destination du secteur : le groupe Caisse des Dépôts va être amené à gérer une dotation de 100 millions d’euros en faveur de l’ESS afin de renforcer les fonds propres d’entreprises du secteur et de consolider les emplois. La Banque publique d’investissement va également disposer de nouveaux outils de financement de l’ESS tels qu’un fonds de financement, un fonds d’innovation sociale, des prêts participatifs social et solidaire ou des financements participatifs (crowfunding). On peut imaginer dans le cas du Maghreb voir les Caisses des dépôts et consignations tunisienne et marocaine jouer un rôle dans le soutien à la structuration du secteur de l’ESS.

»Depuis les années 2000, les dispositifs et les outils de soutien à l’ESS au niveau européen se multiplient, en particulier sous l’impulsion du Parlement européen, du Comité économique et social européen (CESE) et de la Conférence permanente européenne des coopératives, mutuelles, associations et fondations (CEP-CMAF). Les effets structurants des programmes européens tels que le Fonds social européen (FSE), les initiatives communautaires Adapt et Equal, ou encore l’action pilote Troisième système et emploi ont renforcé la visibilité de ce secteur en tant que pôle d’utilité sociale en mettant à disposition de ces structures des moyens adaptés.

»S’il existe divers moyens de drainer l’épargne vers les structures de l’ESS et de rattacher ces dernières au circuit classique de l’économie, il semble nécessaire d’y parvenir avec le concours du secteur privé, notamment bancaire. Des passerelles avec les secteurs privé et public sont donc à élaborer comme levier de développement de l’ESS.

»Financements innovants dans l’ESS et partenariat avec le secteur privé

»Dans la continuité de ces démarches, la recherche de financements innovants recouvre un large champ d’initiatives telles que la finance islamique, la finance solidaire, la micro-finance ou les expériences de monnaies solidaires et de banques coopératives, qui gagneraient à être investies par les acteurs du secteur, de la recherche académique (universités et thinks tanks) et les pouvoirs publics.

»En plus du rôle central des banques et du secteur financier dans l’offre de services innovants visant à intégrer une frange de la population restée jusqu’à présent à l’écart de l’accès aux crédits, l’ESS recouvre le champ des entreprises dites responsables qui intègrent des principes du développement durable dans leurs actions. Les dynamiques autour de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) et de l’investissement socialement responsable (ISR) ouvrent des questions concernant le rapport des entreprises avec leur environnement et la relation que les banques entretiennent avec leurs clients sur la destination et la gestion de l’épargne.

»Si le concept et sa mise en pratique se diffusent tant en Algérie, qu’au Maroc et en Tunisie, des spécialistes relèvent le manque “d’institutionnalisation de la RSE comme un ensemble cohérent de règles de comportement en matière sociale et environnementale” et de “vision globale intégrative”. Pour y remédier, les États de la région devraient commencer par mettre en place un “cadre législatif et réglementaire adapté pour définir le socle à partir duquel toutes les initiatives socialement responsables volontaires vont pouvoir se développer dans le respect des institutions”.


»Renforcer les capacités des acteurs de l’ESS: une offre de formation Nord-Sud en matière d’ESS

»Conjugués aux besoins de financement et aux contraintes juridiques, les principaux obstacles à la pérennisation des structures de l’ESS et à la structuration du secteur se situent dans les besoins en compétences des acteurs.

»La réponse aux carences dans la formation aux métiers de l’ESS demande la création de contenu à destination des cycles secondaires, de masters spécialisés, de chaires dans les instituts de formation et les universités en sciences humaines et sociales. L’organisation de rencontres pluriannuelles d’échanges d’expériences afin de répondre aux faiblesses du secteur (dans la commercialisation des produits, l’organisation en filière intégré, la recherche de fonds, etc.) est une autre clé pour accroître la visibilité de l’ESS et son ancrage en tant que secteur à part entière qui fonctionne selon des principes propres et des valeurs de coopération, de solidarité et d’innovation sociale tout en proposant des offres compétitives. Ces dynamiques peuvent s’appuyer sur des réflexions stratégiques (campus MedESS, etc.) et des échanges d’expérience autour de pôles de formation professionnelle adaptés aux besoins (structurels et conjoncturels) des organisations de l’ESS au Sud et au Nord de la Méditerranée.

»La mise en place d’offres de formation adaptées exige un travail d’anticipation des besoins en compétences des structures de l’ESS et, en aval, un travail de communication et d’information visant à promouvoir et valoriser le secteur sur différents supports. Afin d’impulser la mise en oeuvre de ces objectifs, la création d’un Observatoire méditerranéen de l’ESS sur les bases de l’initiative MedESS 2013 permettrait dans un premier temps de centraliser les données collectées et actualisées et de produire un rapport annuel sur la réalité de l’ESS en Méditerranée, autant sur le plan quantitatif que qualitatif. Une institution comme celle-ci serait à même d’évaluer l’évolution du secteur et de formuler des recommandations ainsi qu’une vision prospective de développement du secteur à long terme.



»Recommandations

»L’analyse du secteur de l’ESS dans les trois pays du Maghreb appelle trois recommandations sur la base desquelles, pourrait être bâti un partenariat euro-méditerranéen dans ce secteur :


»Identification de l’ESS comme un secteur stratégique pourvoyeur d’emplois et créateur de richesses

»Il s’agit de valoriser les potentialités de l’ESS pour l’insérer efficacement dans les politiques publiques en définissant clairement les rapports entre l’ESS et l’action publique.


»Structuration du secteur et pérennisation de ses activités dans le cadre d’un partenariat Euromed renouvelé

»_ Procéder dans le cadre du partenariat Euromed à la réforme du cadre juridique régissant les organisations de l’économie sociale dans les pays du Maghreb. Il s’agit d’assurer une reconnaissance légale du secteur de l’économie sociale en clarifiant les cadres juridiques, en les adaptant aux exigences de l’ESS et aux différentes formes d’organisations (coopératives, associations, mutuelles, etc.) ce qui permettra plus de souplesse et de flexibilité dans la création de ces organisations.

»_ Créer un statut de l’ESS et encourager la mise en réseau de ces entreprises dans le but de faciliter le contact avec les pouvoirs publics et d’améliorer l’efficacité des actions de développement local par la coordination des actions, la mutualisation des ressources et le renforcement des capacités en matière de conception, de mise en place et de gestion de projets de développement intégrés.

»_ Mettre en place des cadres spécifiques à l’ESS au niveau des collectivités territoriales. Un rapprochement entre collectivités locales du Nord et du Sud faciliterait l’ancrage d’initiatives qui répondent aux besoins de chaque région sur la base des bonnes pratiques développées au Nord.

»_ Renforcer les ressources humaines tant sur le plan quantitatif que qualitatif par la mise en place de programmes de formations et d’encadrements en leur faveur. Il s’agit de développer les filières universitaires en matière d’entrepreneuriat social, de management des entreprises sociales et d’économie sociale et solidaire afin de mettre à la disposition des organisations des trois pays du Maghreb les compétences dans ces domaines. Il s’agit également de créer des instituts de formation aux métiers de l’ESS qui peuvent être regroupés dans le cadre du réseau MedESS.


»Dotation du secteur en ressources propres afin d’assurer l’autonomie des structures de l’ESS

»La pérennité du secteur repose sur des sources de financements stables et récurrentes. Dans ce cadre, il est nécessaire de répondre aux besoins financiers des opérateurs du secteur au Maghreb en envisageant la mutation du microcrédit à la micro-finance solidaire, de favoriser la création de banques coopératives et d’institutions de micro-assurance et de mieux distinguer les acteurs issus du secteur institutionnel de ceux de l’ESS sur le plan réglementaire et juridique.»





Typologies de l’Innovation
Lectures thématiques

2016/09/26

«De l’importance de la créativité entrepreneuriale»




Marc Jaillot. Technologie et Innovation, n.º 1, 2016. Dedié au thème: «Stimulateurs de l’entrepreneuriat innovant». Voir les références dans la publication originale du texte.




«Conclusion

»Cet article a pour objectif d’ouvrir un peu plus la boite noire de la créativité et apporter des éléments explicatifs quant à sa place au sein des petites entreprises. La confrontation des données macro sur la petite entreprise avec celles plus détaillées de l’observation terrain nous offre une étude grand-angle avec un zoom sur la créativité entrepreneuriale.

»Tenir compte de la créativité pour expliquer l’entrepreneuriat semble très pertinent à la vue de ces trois situations et nous permet de proposer le désassemblage des concepts de créativité et d’innovation, la créativité ne menant pas forcément à une innovation.

»Les formes de créativité qui peuvent apparaitre nous incitent à réfléchir sur la problématique de l’ambidextrie dans les petites entreprises. Si on utilise le filtre proposé par March (1991), il est aussi important pour un entrepreneur d’être capable d’explorer et de recueillir des nouvelles connaissances que de les exploiter.

»L’exploration et l’exploitation sont essentielles pour assoir la compétitivité présente et future et nécessitent une ambidextrie pour équilibrer les tensions qui en résultent (Ingram et al., 2008). L’entrepreneur de petite entreprise orchestrant les deux, il lui faut à nouveau faire preuve de beaucoup de créativité pour mener tout cela de front.

»Au-delà du débat sur l’importance de la créativité dans la PE, nous montrons aussi la difficulté méthodologique qui apparait lorsque l’on souhaite recueillir et exploiter des éléments probants sur le sujet de la créativité, les situations entrepreneuriales étant diverses et variées et la compréhension du terrain pas toujours évidente. Enfin, pour cet article, nous avons utilisé un seul cas d’entreprise pour compléter notre approche théorique et répondre à notre question.

»Il sera intéressant de poursuivre cette étude avec une quantité plus importante d’entreprises afin d’une part de construire une représentation plus théorique des formes de créativité existantes au sein des petites entreprises et aussi de comparer les résultats en fonction de facteurs discriminants identifiés.


»Discussion

»Il est donc difficile de marquer l’entreprise observée du sceau de l’innovation car elle ne répond pas aux critères d’une entreprise innovante. Pourtant on constate que l’entrepreneur apporte des éléments nouveaux de par sa créativité, et ceci de façon récurrente. Son activité est impactée par la démarche créative.

»La créativité actionnée correspond cependant à un cheminement entrepreneurial très éloigné de ce que l’on retrouve dans la littérature. Nous pouvons proposer de déconnecter la notion de créativité de celle d’innovation: l’entrepreneur de petite entreprise voit sa créativité positionnée au coeur de son métier sans pour autant que ce soit dans une intention systématique de mettre en oeuvre un processus d’innovation.

»Cette créativité liée à l’activité peut compenser une routine mal établie, elle peut accompagner et faciliter le processus de production, elle peut aider à résoudre des problèmes, elle peut être inutile voir néfaste dans certains cas. Elle mériterait d’être consciemment évaluée par l’entrepreneur pour identifier son utilité réelle. La créativité peut conduire à l’innovation sous toutes ses formes, mais elle ne mène pas forcément aux résultats attendus des processus d’innovation classiques.

»La créativité entrepreneuriale n’est pas l’innovation. Par contre, elle peut constituer un préalable à la réflexion de chaque entrepreneur qui doit pouvoir évaluer, trier, sélectionner ce qui restera un élément de créativité sans suite ou pourrait devenir un axe stratégique pour l’entreprise et l’engager dans un des processus classique d’innovation.

»Sur cette frontière se situe peut-être, pour les entrepreneurs, un gisement de valeur qui mériterait d’être exploité (Figure 1).

»La créativité entrepreneuriale montre au moins deux facettes: celle qui façonne l’activité, la modifie sans pour autant conduire à une démarche intentionnelle d’innovation, et celle qui est, ou deviendra, un préalable à une démarche d’innovation. La première, la créativité d’activité, peut provenir de la difficulté à mettre en oeuvre l’activité, lorsqu’il est difficile, ou impossible, d’appliquer ou mettre en place des processus formalisés, ce qui conduit l’entrepreneur à générer des idées pour résoudre les problèmes.

»Cette difficulté à appliquer des routines établis trouve ses sources dans la variabilité des problèmes rencontrés, une insuffisance de formation et/ou de qualification des personnels, une gestion du temps et du caractère urgent des tâches à accomplir, un encadrement réduit au minimum et aussi une impression de rentabilité estimée accrue pour l’entrepreneur sous forme d’une performance personnelle perçue.

»Le fait de trouver des solutions ou de créer quelque chose de nouveau participe sans doute, comme l’a décrit Maslow (1943) à travers la hiérarchisation des besoins, à la réalisation de soi, à l’accomplissement de l’individu-entrepreneur.

»Quelle que soit la forme de créativité générée, celle-ci constitue une approche créative propre aux entrepreneurs de petites entreprises car ils n’évaluent leur fonctionnement qu’à l’aune de leur propre conception d’une situation. Si l’entreprise se développe, la délégation et le partage de la décision peut modifier cela, et conduire à plus de formalisation et une approche créative différente, mais cela nous éloigne peu à peu du cadre de la petite entreprise.

»Le fait que l’activité soit réalisée avec peu de collaborateurs, pas forcément décisionnaires, oblige l’entrepreneur à introduire seul des processus organisationnels et à les gérer ensuite. La naissance d’une tension entre la créativité générée et les routines en place semble inéluctable et oblige à une ambidextrie plus ou moins appréhendée par l’entrepreneur.

»Enfin la situation de créativité superfétatoire décrit dans la situation trois nous permet de réfléchir à la face cachée de la créativité. L’entrepreneur doit-il générer de la créativité pour refaire ce qui existe déjà? Quel est l’intérêt d’inventer pour compenser simplement des routines mal exécutées? La réponse est propre à chaque situation de chaque moment de l’activité de l’entrepreneur. Un calcul économique peut répondre à cette équation, prenant en compte d’un côté ce que coûte et rapporte la mise en place et l’application d’un processus ou d’une routine, et de l’autre l’économie de cette non mise en oeuvre et le coût de la réponse créative.

»Le calcul nécessite toutefois de pouvoir anticiper l’émergence d’une réponse créative, ce qui est difficile à garantir surtout si l’entrepreneur n’a pas mis cette réflexion au coeur de sa démarche entrepreneuriale. Pour ce calcul économique on a donc d’un côté un coût déterminable et certain, si l’entrepreneur met en place un processus et tout ce qu’il faut pour l’appliquer, et, de l’autre, un coût difficilement chiffrable d’une solution créative aléatoire par définition.

»Si le calcul des coûts est difficile, la mesure des gains l’est tout autant. Pour effectuer cette mesure, l’entrepreneur peut arbitrer en introduisant dans sa démarche la notion de risque à travers une matrice d’évaluation (chiffrée ou non) des risques par exemple. Face à une situation complexe, l’entrepreneur adopte alors une attitude de choix. “Il ne choisit pas forcément de faire ce qui lui plait, mais choisit ce qui lui plait de faire”. Il peut dès lors aborder sa démarche créative avec les outils d’aide à la gestion du risque ou de l’incertitude (Merad, 2010). L’objectif est de fermer son univers décisionnel en tenant compte de tous les aspects pouvant influencer sa décision que ce soit au niveau stratégique, tactique ou opérationnel (Ansoff, 1965).

»L’évolution des systèmes d’information facilite l’accès aux informations pour l’entrepreneur qui voit ses difficultés réduites pour opérer ses choix. L’externalisation de la mémoire par exemple rend l’information mieux disponible dans toute situation entrepreneuriale particulière qui apparait, au moment et à l’endroit où elle apparait. Un mode de fonctionnement différent risque d’apparaitre entre ceux qui savent exploiter les nouvelles technologies de l’information et de la communication et ceux qui, pour des raisons diverses, s’en sont trouvés à mis à l’écart.

»En poursuivant encore notre réflexion, nous pouvons toutefois nous questionner sur le respect des processus formalisés en place qui rendent très efficace le système de production, mais qui peuvent aussi devenir contraignants pour la démarche créative de l’entrepreneur.

»En effet, même si celle-ci parait peu pertinente lorsqu’elle vient compenser le non-respect d’un processus déjà établi, une créativité superfétatoire peut aussi amener l’entrepreneur à faire émerger des formes de sérendipité.»





Typologies de l’Innovation
Lectures thématiques

2016/09/23

«L’innovation!: un processus connu réalisé par des acteurs méconnus. Une forme identitaire propre au novateur!?»




Renelle Guichard et Laurence Servel . «Qui sont les innovateurs? Une lecture socio-économique des acteurs de l'innovation», Sociétal, n.º 3 (52), 2006. Voir les références dans la publication originale du texte.




«L’innovation!: un processus connu réalisé par des acteurs méconnus

»Commençons par mettre de l’ordre dans les travaux que l’on peut recenser, en nous limitant aux plus connus et aux plus récents. Dans ce cadre, l’idée selon laquelle l’innovation peut être analysée comme un processus est aujourd’hui largement répandue tant en économie qu’en sociologie. Mais quelle place accorde-t-on à ceux qui portent ces innovations!?

»Un grand pan de la littérature économique, qui s’étend de l’économie industrielle au management des technologies, s’est penché sur le phénomène de l’innovation (travaux recensés dans Guellec, 1999 et Foray, 2000). Ces travaux ont accru notre compréhension de l’évolution des industries, en particulier de leur cycle de vie, et de l’importance de l’innovation et de la production de connaissances nouvelles pour la croissance des économies. L’innovation y est présentée comme un processus systémique, impliquant une multitude d’acteurs (au sein de l’entreprise comme en dehors), et d’institutions (législation sur les droits de propriétés, le marché du travail, les marchés financiers, la politique de concurrence et le système éducatif pour ne citer que les principaux).

»Il est ainsi reconnu que l’économie dans son ensemble, au-delà du seul marché, joue un rôle essentiel dans la production de connaissances, ce dont la notion de système national d’innovation (par exemple Foray et Freeman, 1992) permet de rendre compte. En d’autres termes, c’est dans les interactions entre acteurs entendus au sens large, elles-mêmes inscrites dans les lois qui régissent et organisent leur fonctionnement, que le processus d’innovation peut prendre place et est analysé.

»L’étude de ces interactions est au coeur de l’approche économique, et la figure de l’innovateur n’est que brièvement et superficiellement évoquée. Les seules analyses, rapides, qui s’attardent sur l’individu sont celles qui s’intéressent à l’innovateur entrepreneur.

»L’économie décrit dans les grands traits un entrepreneur “!héroïque!”, qui découvre, par on ne sait quel moyen, des combinaisons nouvelles pour des produits, services et/ou ressources existants, créant de la valeur pour les consommateurs, qui seront ainsi mieux servis. J. Schumpeter (1999) l’assimile à un sportif animé d’un fort esprit de conquête, voire un “!esprit animal!”, qui ambitionne d’obtenir des succès.

»Mais ces travaux nous informent peu sur les déterminants particuliers de ceux qui entrevoient et mènent à bien ces fameuses opportunités.

»Un courant de littérature plus récent sur l’entrepreneuriat (par exemple, Gartner, 1989!; Roberts, 1991!; Sahlman, 1997), s’intéresse en partie à ces questions, selon deux axes: quelles sont les caractéristiques personnelles de l’innovateur-entrepreneur!? Quels sont les filtres qui permettent à cet individu de discerner la bonne information au bon moment!? La seconde question, liée aux asymétries d’information, ne nous concerne pas directement ici. Quant à la question des “!traits de personnalité!”… elle ne conclut malheureusement à aucune spécificité mais à l’adéquation, à un moment donné, entre un individu et une opportunité pressentie!!

»En sociologie, on pourrait s’attendre à ce que cette question de l’acteur de l’innovation soit plus centrale. Ce n’est pas si simple…

»On dispose, d’une part d’une lecture de la science en action (Latour, 1995). Dans ce cadre, il faut rappeler l’importance de la théorie de la traduction, dans laquelle l’innovation est vue comme un processus tourbillonnaire mettant en chaîne un ensemble d’éléments (pour réussir il faut intéresser d’autres acteurs et pour les intéresser il faut accepter de traduire leurs demandes dans le processus lui-même). De plus, la construction de réseau est essentielle pour décrire la dynamique de l’innovation (Callon et al., 1994).

»Cependant, cette sociologie de l’innovation ne cherche pas à savoir qui sont les acteurs de l’innovation. En premier lieu, parce que, dans cette approche, il ne peut y avoir d’innovation que portée par des collectifs, lesquels capitalisent le travail d’autres collectifs. Dans ces conditions, les identités individuelles n’ont pas d’intérêt.

»Elles en ont si peu que le terme d’“actants!” (humains/non humains) est généralement préféré à celui d’acteurs. Une des critiques récurrentes adressées à la théorie de la traduction porte d’ailleurs sur ce point. En plaçant sur un pied d’égalité non-humain et humain au sein de collectifs hybrides, on donne finalement peu d’épaisseur à l’acteur humain. Celui-ci est présenté tantôt comme un acteur stratège (en référence à Machiavel) tantôt comme étant le jouet du hasard, laissant finalement en suspens la question de son intentionnalité, c’est-à-dire du sens qu’il donne à son action.

»D’autre part, N. Alter nous propose une sociologie de l’innovation ordinaire. L’innovation est vue comme une activité banale, quotidienne, au sein des organisations et qui a trait à de multiples objets (technique, organisationnel, politique/stratégique, commercial, managérial…). Cette activité n’est pas uniquement l’apanage des dirigeants ou de quelques acteurs bien identifiés, mais émane d’une “!constellation d’actions ordinaires!” (Alter, 2002). Ici, parce que la position sociale de l’innovateur est étudiée, on en sait plus sur ce qui fait sa compétence: sa “capacité à entretenir des relations durables avec des réseaux d’alliés fluctuants!” (Alter, 2002, p. 18) et on découvre ce qui se joue dans le réseau, la nature des relations qui se nouent entre acteurs de l’innovation.

»Ainsi, une place centrale est donnée à la théorie du don/contre-don empruntée à Marcel Mauss: le lien social se construit autour du fait de donner à l’autre qui sera lui-même obligé de rendre, c’est-à-dire de donner à son tour. Ici, l’information est un bien essentiel, s’échangeant de manière calculée entre des innovateurs qui construisent ainsi de la coopération. Le comportement des novateurs, et donc en partie leur identité, est analysé par N. Alter, en particulier dans les dernières pages de L’innovation ordinaire (2003). C’est cette voie que nous suivrons en essayant de croiser de manière systématique les notions d’innovation et d’identité.



»Une forme identitaire propre au novateur!?

»L’identité est un terme polysémique, qui se situe au carrefour de plusieurs champs disciplinaires!: psychologie tout d’abord, puis anthropologie et sociologie. En sociologie, cette notion renvoie à des analyses très différentes. Nous avons fait le choix d’appliquer à la population des innovateurs une analyse désormais classique, développée par la sociologie des organisations et combinant les travaux de R. Sainsaulieu et de C. Dubar. Ces auteurs cherchent à mettre à jour un processus de construction de soi et de reconnaissance de soi par les autres.

»Le caractère relativement stable de l’identité (l’identité n’est pas fluctuante, réactualisée au fil des situations, comme cela peut être le cas dans le cadre des approches interactionnistes) est affirmé. Il s’agit de saisir la cohérence dans le temps d’individus qui ne cessent pourtant de se transformer (en particulier par leurs expériences de travail) et qui tentent de maîtriser le cours de leur existence.

»Plus précisément, R. Sainsaulieu et C. Dubar soulignent l’importance de certaines dimensions pour saisir les identités productives, dimensions dont nous nous inspirons en vue de mieux connaître les innovateurs. Le rapport au travail ou à l’activité (en intégrant l’aspect temporel de celle-ci – Grossin, 1974), les relations entre pairs, et les rapports d’autorité (par exemple au commandement hiérarchique) sont centraux pour saisir les identités dans leur dimension relationnelle.

»De plus, la manière dont les acteurs reconstruisent leur passé et anticipent l’avenir est déterminante. Nous nous plaçons ici sur un axe biographique, au coeur des identités narratives, c’est-à-dire des identités telles qu’elles sont racontées par les individus. En effet, l’histoire d’une vie est en permanence refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet se raconte sur luimême comme l’indique P. Ricoeur (1985). L’individu effectue un travail sur lui-même pour retrouver, dans la diversité des positions occupées, des évènements, des relations sociales engagées, une unité. Ce travail, tel qu’il est mis en mots, constitue un matériau fondamental!: des récits de vie, biographies, autobiographies, témoignages de novateurs servent de supports à notre analyse.


»Un socle commun constitutif d’une identité de novateur

»En premier lieu, selon l’axe relationnel, les novateurs se caractérisent par un surinvestissement par rapport au travail, un fort degré d’engagement dans l’activité. Il n’est pas de novateur dilettante et leur emploi du temps en témoigne!! Qu’on pense à Pasteur par exemple et à la régularité avec laquelle il organisait ses journées mais aussi, de fait, celles de ses collaborateurs et de sa famille. D’ailleurs, le temps au quotidien des novateurs est remarquable tant sont entrelacés les temps de travail et les temps personnels. Plus spécifiquement, le temps de l’activité novatrice ne cesse de coloniser les autres temps sociaux, y compris les temps les plus privés.

»La petite histoire veut qu’Edison, plongé dans des expériences au sein de son laboratoire, ait oublié sa nuit de noce… L’activité de novation est, en elle-même, relativement connue. Elle repose sur une capacité à identifier des problèmes (Reich, 1993) et à y apporter une réponse en combinant des éléments hétérogènes, forme de bricolage selon C. Levi-Strauss (1962), qui consiste à utiliser des matériaux pour leur donner une autre signification que celle qu’ils tenaient de leurs premières utilisations.

»L’invention du gazon déroulant par Michel Chamoulaud en est un exemple parmi d’autres. Arboriculteur de formation, cet inventeur assiste à la modernisation des scieries des Landes. La mécanisation se généralisant conduit à la production de montagnes d’écorces de résineux dont on ne sait que faire. M. Chamoulaud a imaginé utiliser ces écorces comme substrat dans le cadre de cultures hors sol, en particulier pour y faire pousser du gazon. Le procédé, qui transforme un déchet encombrant en ressource, est mis au point et breveté en 1974.

»Mais le novateur ne s’arrête pas à cette combinaison matérielle d’éléments hétérogènes. Il se distingue aussi par sa capacité à s’appuyer sur des expériences acquises dans des cadres différents de celui de son activité principale. Le monde des entrepreneurs est à ce titre très révélateur. La performance économique se nourrit incontestablement d’apprentissages fondateurs réalisés dans d’autres sphères que celles du monde marchand.

»A. Essel raconte clairement dans son autobiographie comment son parcours de militant d’extrême gauche, les contacts noués pendant cette période, ont servi la création et le développement de la FNAC. Dans un tout autre genre, M. Fournier, cofondateur de Carrefour, n’a jamais caché, au cours des nombreuses interviews qu’il a données, l’importance de ses ancrages, aux plans régional (Annecy et ses environs), religieux (le catholicisme) et politique (le gaullisme). Il a souvent expliqué comment des valeurs construites dans d’autres sphères ont irrigué sa conception de la grande distribution mais aussi combien les contacts établis dans ces milieux ont été utiles à ses projets.

»Cet aspect rejoint une dimension qui a d’ailleurs été soulignée, plus fréquemment, par les sociologues spécialistes de la question de l’innovation!: les innovateurs s’inscrivent dans des réseaux. On retrouve d’ailleurs ce même type d’analyse dans les mondes de l’art et de la poésie. Cette dernière activité artistique qui paraît profondément solitaire, mobilise en fait le concours de multiples catégories de professionnels au long d’une chaîne de coopération qui permet que les oeuvres soient non seulement éditées, distribuées, commentées, évaluées, conservées (Becker, 1988). P.-M. Menger (2002) souligne lui aussi, pour les acteurs du monde de l’art, la tension permanente qui existe entre des comportements communautaires et des pratiques individualistes.

»Le novateur est donc loin d’être un travailleur isolé!: il collabore avec d’autres. Mais, de manière paradoxale, cette forte capacité à travailler avec d’autres ne signifie pas pour autant fusion ou sentiment d’appartenance à une même collectivité. Il y a, en effet, chez l’innovateur une profonde capacité de réflexivité (c’est-à-dire de réflexion personnelle sur soi, sa situation, son avenir) qui conduit à cet effet de distanciation par rapport au collectif, lequel est vécu comme une nécessité permettant de la coopération (Alter, 2003).

»Enfin, les novateurs entretiennent des relations difficiles avec une hiérarchie directe et organisée, en particulier quand celle-ci joue un rôle effectif de cadrage. Cette caractéristique identitaire ne doit pas surprendre dans la mesure où l’on sait que plus on monte dans la hiérarchie des catégories socio-professionnelles, plus la relation à l’autorité est vécue comme problématique.

»Dans le cas des novateurs, cette tendance est largement confirmée. Pasteur, en dépit de sa grande notoriété et de ses résultats exceptionnels, a, par exemple, entretenu une relation tendue avec V. Duruy, son ministre de tutelle!: la reconnaissance institutionnelle à laquelle il pouvait prétendre n’a pas toujours été au rendez-vous. Dans l’univers de l’entreprise, si les dirigeants ont un rôle important en termes d’impulsion de l’innovation, ils sont aussi, dans une certaine mesure, les tenants de la règle!; ils procèdent à des arbitrages qui s’avèrent en partie régressifs par rapport aux avancées permises par les innovateurs (Alter, 2003). Ce qui est intéressant, dans ce cadre est de comprendre cette capacité remarquable qu’ont les innovateurs à supporter l’idée qu’ils peuvent avoir raison, seuls, et à se confronter à la norme établie.

»En second lieu, du point de vue de l’axe biographique, il semble que pour les novateurs le rapport à l’avenir soit plus marquant que le rapport au passé. Dans le discours que tiennent les novateurs sur eux-mêmes, le projet est mis en avant. Le rapport au passé semble peu déterminant ou plus exactement le passé est relié au projet qui guide l’action. A lire les récits des novateurs, on est frappé par ces trajectoires qui sont, au fond, présentées comme très linéaires, là où on aurait pu les imaginer beaucoup plus accidentées.

»Le souci de conformisme, a posteriori, des novateurs est bien réel. Ceci constitue un autre paradoxe intéressant propre à l’identité de novateurs. Anormaux, atypiques, les novateurs disposent d’une appartenance duale qui leur permet de jouer un rôle de “!marginal-sécant!” (Jamous, 1968), de passeur transportant les idées d’un monde à l’autre. “!L’innovateur appartient à un univers minoritaire par rapport à son environnement social immédiat!: il peut par exemple s’agir de sa religion, de son appartenance ethnique ou de ses moeurs. Mais il dispose bien d’une volonté de participation à l’univers social dominant, celui de son environnement!”. (Alter, 2002, p. 18). On retrouve ici les analyses de R. Merton (1949) sur l’innovation et la déviance!: si le déviant transgresse des règles pour atteindre des objectifs non légitimes, l’innovateur, qui ne respecte pas les codes établis, inscrit pourtant son action dans un certain ordre social, cherche à atteindre des objectifs légitimes.

»Ce qui caractérise enfin tout particulièrement l’identité des novateurs est leur forte capacité à se projeter dans l’avenir!: le novateur est un homme du futur. M. Heidegger (1976) a montré combien le futur est le véritable lieu de sens!: c’est ce qui permet à l’homme d’exprimer sa créativité, de conquérir les possibles. Il ne fait pas de doute que les novateurs sont animés par un projet. Edison voulait, rien moins que “!transformer la société américaine!”, dans le même ordre d’idée, l’autobiographie de Essel s’intitule “!je voulais changer le monde!”, alors que M. Dassault explique que son ambition a toujours été de “!faire de beaux avions!”.

»Il y a chez le novateur une capacité à la prise de risque et une résistance aux incertitudes multiples que représente un processus non finalisé. Cet engagement personnel, s’il ne fait pas de doute, reste encore finalement mal connu. Quels sont les facteurs qui permettent de vivre l’incertitude permanente!? Le support de collectifs, la réactivation d’apprentissages réalisés dans le passé, construisent cette capacité de résistance, laquelle mériterait d’être davantage exploré.


»Des figures différenciables

»Inventeur, découvreur, innovateur (et parmi eux on peut distinguer aussi plusieurs types d’innovateurs!: les innovateurs centraux, les innovateurs spécialisés, les innovateurs relais, les innovateurs suiveurs – Alter, 2002, p. 21), chercheur, créateur, usagernovateur, entrepreneur, sont autant d’incarnations possibles du novateur. Ces figures apparaissent selon le moment de l’innovation que l’on étudie!: il existe un parcours identifié qui va potentiellement de l’idée (créateur, inventeur, chercheur, usagernovateur) à la valorisation sociale de celle-ci (innovateur). Ces multiples figures traduisent finalement le passage du “!savoir-imaginer!” au “!savoir innover!” (Chevalier, 2004).

»Cependant, si ces figures ont un socle commun, elles ne sont pas, pour autant, réductibles les unes aux autres. Elles présentent en effet des particularités et des polarités qui accentuent tel ou tel trait identitaire. Ainsi, dans le cas de l’entrepreneur, J. Schumpeter insiste sur les nécessaires capacités de commandement de celui-ci et sur le fait qu’il est mû par des possibilités de gains financiers immédiats. Son rapport à l’avenir apparaît ici plus précisément finalisé. Si l’on s’intéresse maintenant à la figure du chercheur tant dans l’univers de la recherche fondamentale que dans celui de la recherche appliquée, on constate que le rapport au passé est largement structurant. En effet, par son activité même, le chercheur est soumis à des exigences de cumulativité.

»Même s’il prétend dépasser les travaux de ses prédécesseurs, il ne peut les ignorer. Les auteurs des plus grandes découvertes scientifiques sont aussi de très fins exégètes du développement de leur discipline. J. Monod, prix Nobel de médecine, nourrissait par exemple une grande passion pour l’histoire des sciences et pour celle de la biologie plus particulièrement.

»Le cas de l’usager-innovateur permet de tester la validité de ce modèle identitaire du novateur et de montrer quelles sont ses particularités et polarités. L’individu en question est une des incarnations du novateur qui intrigue l’économiste à plus d’un titre et qui a donc fait l’objet d’une attention particulière, à même d’alimenter notre réflexion.

»Commençons par les présentations!: l’usager-innovateur est un consommateur insatisfait par ce qu’il trouve sur le marché, et qui va lui-même répondre à son besoin, en adaptant comme il peut les biens disponibles. Les principaux représentants sont les communautés de sportifs de l’extrême (surf, windsurf, vélo tout terrain, skate board …) et les communautés de développeurs de logiciels libres (Linux, Apache…). Et c’est bien là que l’économiste est interpellé!: ces innovateurs évoluent dans des communautés au sein desquelles ils partagent librement et gratuitement leurs innovations... Ces étranges personnages rentrent donc difficilement dans le moule classique de l’homo oeconomicus, ce qui a conduit, dans les dix dernières années, à de nombreuses études sur leurs motivations et caractéristiques (principalement sous la houlette de E. Von Hippel, professeur en management de l’innovation et de l’entrepreneuriat à la prestigieuse Sloan School of Management du MIT).

»Si l’on relit ces études à la lumière des marqueurs identitaires que nous venons d’identifier, de nombreux points se trouvent corroborés. Par exemple, l’engagement fort dans la création de l’innovation!: les usagers-innovateurs sont en effet grandement impliqués, et de manière volontaire, dans leur activité d’invention/innovation. L’intérêt de la communauté (norme d’engagement et d’entraide) est souvent placé avant même l’intérêt individuel (récompense matérielle, effet de réputation) (Franke et Shah, 2003).

»La capacité à recombiner des éléments hétérogènes est également présente dans les témoignages recueillis, principalement par le biais de l’importance des expériences antérieures. Les études économiques mettent l’accent sur le fait que les usagersinnovateurs piochent dans leur stock de connaissances préexistant pour développer leurs innovations (connaissances acquises soit par la pratique, soit dans le cadre de leur activité professionnelle, dans des proportions différentes selon les communautés étudiées).

»On peut aussi mentionner que la composante hiérarchique semble absente des communautés étudiées. Les connaissances produites se diffusent de manière concentrique, à partir de chaque innovateur, sans aucun cadrage particulier. On retrouve, là encore, une des caractéristiques identitaires énoncées plus haut.

»La relation entre l’usager-innovateur et sa communauté d’appartenance constitue une réelle particularité par rapport au modèle identitaire général que nous avons présenté précédemment. Nous avons en effet mentionné à quel point l’innovateur, même s’il est capable de travailler dans un collectif, reste avant tout un individu à part entière. Il semble ici que le lien à la communauté soit une polarité forte de l’usager-innovateur, une dimension structurant fortement son identité, soulignant ainsi l’importance de la composante relationnelle. Les entretiens menés auprès d’usagers-innovateurs mêlent par exemple facilement le “!je!” et le “!on!”, les personnes interrogées évoquent souvent le “!style de vie!” qui va de pair avec leur démarche. L’entraide gratuite (mais pour autant pas désintéressée!!) est une norme pour beaucoup, ce qui nous renvoie au don/contredon évoqué plus haut. Les concepts d’altruisme et de réciprocité sont largement employés. Le plaisir ressenti dans l’engagement dans les taches de la communauté (par exemple le support en ligne dans les logiciels libres) est également mentionné à plusieurs reprises, attestant que l’action collective qu’ils mènent s’accompagne d’émotions (et est donc bien plus qu’une action “!en commun!”).

»Si ces premiers travaux portant sur l’usager-novateur raisonnent à l’unisson avec nos premières pistes d’analyse, nous n’en sommes encore qu’à une étape préliminaire, qui demande encore plus d’approfondissement. Par exemple, le rapport à l’avenir des usagers-innovateurs est une dimension peu explorée dans nos recensions, alors que nous l’avons présenté comme déterminant dans notre revue des caractéristiques identitaires du novateur.»





Typologies de l’Innovation
Lectures thématiques

2016/09/22

«L’entrepreneur d’hier et d’aujourd’hui. Des entrepreneurs par nécessité, acteurs de la société entrepreneuriale?»




Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis. De la société salariale à la société entrepreneuriale. Une analyse critique. Réseau de Recherche sur l’Innovation (RRI). Documents de travail (WP) n.º 45/2015. Voir les références dans la publication originale du texte.




«L’entrepreneur d’hier et d’aujourd’hui

»Entrepreneur = incertitude + risque + innovation

»Cantillon, Say et Schumpeter (Boutillier, Uzunidis, 1995, 1999, 2010) sont les fondateurs de la théorie économique de l’entrepreneur, leurs écrits forment un corpus théorique d’où nous tirons l’équation entrepreneuriale ci-dessus. Pour le premier, il est l’agent économique qui supporte le risque inhérent à l’économie de marché. Pour le deuxième, il est l’intermédiaire entre le savant qui produit la connaissance et l’ouvrier qui l’applique à l’industrie. Pour le troisième, il est l’agent économique porteur de changement technique et industriel en réalisant de nouvelles combinaisons de facteurs de production. Plus tard, Hayek, Mises et Kirzner. Hayek et Kirzner remettant en question l’hypothèse walrasienne de transparence du marché (Hayek) et définissent l’entrepreneur comme un découvreur d’opportunités, non comme un créateur d’opportunités (Kirzner). D’une manière ou d’une autre, l’entrepreneur personnifie le capitalisme industriel en expansion, la dynamique du mouvement des affaires. Mais, aujourd’hui, loin des temps héroïques de la première révolution industrielle, dans un capitalisme de grandes entreprises dominant le marché mondial, le rôle de l’entrepreneur est de se faufiler dans les interstices vierges du marché: faire fortune, court-circuiter le mécanisme de reproduction des élites, en se faisant sa place. Rockefeller, Bich, Ford, et plus près de nous Gates, Zuckerberg ou Brin et Page… font rêver de jeunes ambitieux. Partis de rien (ou de presque rien), ils ont bâti des empires industriels en très peu de temps.

»A partir des années 1980, l’entrepreneur est redevenu un sujet d’intérêt, alors que vingt ans plus tôt, Baumol (1968) écrivait avec regret que les économistes s’en désintéressaient. Pourtant, dans les années 1960, Touraine (2000) montra que le changement social ne vient pas des masses, mais de groupes sociaux minoritaires. L’émergence d’entrepreneurs innovateurs depuis le début des années 1980 est-il le signe d’une transformation profonde du capitalisme (Chiapello, Boltstanski, 1999), qui se serait renouvelé en intégrant des valeurs d’autonomie, de créativité et d’épanouissement personnel issues des mouvements sociaux de la fin des années 1960? Gates et Jobs étaient des marginaux par rapport aux firmes, qui telle IBM, structuraient l’industrie informatique.

»Les économistes, en dépit de leur intérêt pour le sujet, ont des difficultés à cerner l’entrepreneur. Ainsi, pour Mises, un même individu peut combiner les fonctions d’entrepreneur, de propriétaire, de capitaliste et de travailleur, mais “la fonction spécifique de l’entrepreneur consiste à déterminer l’utilisation des facteurs de production”. Son objectif est purement égoïste: s’enrichir. Mais il ne dispose pas d’une entière liberté d’action car “il ne peut échapper à la loi du marché” (Mises, 2004, p. 151).

»L’activité entrepreneuriale peut aussi être perçue comme la découverte d’opportunités de profit que les autres individus n’avaient pas découvertes auparavant. Aussi, le profit de l’entrepreneur est la récompense obtenue en partie par hasard et grâce à son habileté à anticiper la manière dont les individus vont réagir face au changement. Kirzner (1973) refuse la problématique de la maximisation du profit. Ou, plutôt, l’entrepreneur n’est pas seulement un agent calculateur, il est aussi un agent économique attentif aux opportunités. L’entrepreneur kirznerien, contrairement à son homologue schumpetérien, ne crée rien de nouveau, mais est un découvreur d’opportunités qui existent déjà. Les opportunités de profit naissent du déséquilibre, non de l’équilibre. L’entrepreneur doit être vigilant pour détecter puis exploiter les opportunités de profit. L’entrepreneur se présente donc comme l’agent économique qui exploite l’ignorance et révèle l’information. Il met ainsi en évidence la “vigilance entrepreneuriale”, qu’il définit comme une sorte capacité particulière des entrepreneurs à acquérir l’information spontanément. Kirzner rejette fondamentalement le modèle walrasien, mais également la théorie de Schumpeter: “l’entrepreneur doit être considéré comme répondant aux opportunités, plutôt que comme les créant; comme capturant des occasions de profits, plutôt que comme les générant” (Kirzner, 2005, p. 58). Il remet ainsi en question le mythe du self-made-man en montrant implicitement que la réussite entrepreneuriale n’est pas fonction des seules qualités intrinsèques d’un individu aussi exceptionnel soit-il. Hayek, Mises et Kirzner suggèrent ainsi que l’entrepreneur n’est pas un être hors du commun, mais que tout individu peut le devenir. Les barrières sociales et économiques ne sont donc pas imperméables. Mais, est-ce vraiment si facile?

»Si tout le monde peut entreprendre, pourquoi entreprendre? Par nécessité? Par opportunisme? Casson (1991) en énumère quatre et cherche à évaluer la réussite potentielle de l’individu de façon beaucoup plus concrète: 1) on devient entrepreneur parce qu’il n’y a pas d’emploi vacant: créer son entreprise constitue la seule issue à une situation de chômage, laquelle est provoquée par les organisations syndicales qui ont imposé un taux de salaire trop élevé pour les employeurs; 2) l’individu peut refuser d’être placé sous le contrôle d’un supérieur qui lui imposera une tâche ou une autre indépendamment de ses propres aspirations; 3) l’individu peut rechercher un emploi à temps partiel, comme complément de rémunération, ou devenir entrepreneur, en complément d’une activité salariée, comme un passe temps; 4) la raison principale qui conduit un individu à devenir entrepreneur est qu’il trouvera ainsi l’autonomie nécessaire pour exploiter ses talents.

»Parmi ces quatre arguments, le quatrième est le seul positif. L’individu agit alors en qualité d’ “employeur en dernier recours” pour lui-même, ses chances de réussite sont faibles, un individu qui: 1) considère qu’il est difficile de trouver un emploi dans une situation de concurrence, ou de conserver un emploi une fois qu’il l’aura obtenu, n’aura vraisemblablement pas les qualités personnelles requises pour réussir dans les affaires; 2) ne supporte pas d’être employé ne sera vraisemblablement pas capable d’employer d’autres personnes, limitant ainsi très rapidement les possibilités de croissance de son entreprise; 3) souhaite travailler comme il l’entend ne fournira certainement pas aux clients la qualité de services qu’ils attendent, limitant les chances de survie de son entreprise; 4) enfin un entrepreneur sans expérience salariée sera sérieusement pénalisé. Pour réussir, il est souhaitable de commencer comme salarié. Les salariés peuvent apprendre le métier de leur employeur, avant de se lancer et mettre à profit l’expérience ainsi acquise. Le lien serait alors très étroit entre la condition de salarié et celle d’entrepreneur dans la mesure où la première peut constituer une espèce de tremplin vers la seconde. Casson fait émerger un entrepreneur par nécessité tranchant singulièrement avec le lyrisme des économistes fondateurs.



»Des entrepreneurs par nécessité, acteurs de la société entrepreneuriale?

»Les rédacteurs du rapport GEM distinguent les entrepreneurs qui se lancent dans les affaires parce qu’ils poursuivent des opportunités, fruit de leur dynamisme créatif, et les individus qui optent pour l’entrepreneuriat par défaut (pour créer leur emploi). Dans les pays à revenu élevé, la raison la plus fréquemment invoquée est la première. Une majorité d’entrepreneurs déclare avoir créé une entreprise par opportunisme, quel que soit le pays considéré: plus de 70% en France et plus de 60% au Japon, mais, plus de 80% aux Etats-Unis et au Royaume-Uni (p. 13). Mais en France le pourcentage de personnes craignant l’échec est le plus élevé. Ce résultat est surprenant dans la mesure où depuis ces dix dernières années, des progrès importants ont été réalisés en France pour faciliter la création d’entreprise.

»La baisse des barrières à l’entrepreneuriat a été particulièrement forte en France. Ce résultat montre aussi l’ampleur des réformes menées en France en très peu de temps. Le changement a été rapide, demandant de la part des Français une période d’adaptation assez longue. De plus, l’évolution de la situation économique justifie une certaine réticence des individus face à la création d’entreprise. Entre 2000 et 2008, on note une nette détérioration du choix de l’entrepreneuriat parmi les individus ayant fait ce choix. 51% des entrepreneurs en 2000 se sont lancés dans les affaires par leur propre volonté contre 40% en 2008, le nombre d’individus devenus entrepreneur par nécessité a donc augmenté (OCDE, 2008, p. 59). Mais l’image sociale de l’entrepreneur semble positive puisqu’une majorité d’individus ayant une bonne image de l’entrepreneur pense que celui-ci contribue par son travail à l’amélioration du bien-être général en créant des emplois. Relativement moins nombreux sont ceux qui ont l’image d’un égoïste qui exploite le travail d’autrui. Ce résultat est-il la conséquence des politiques publiques en faveur de la création d’entreprise, contrairement aux années 1960-1970, où la création d’entreprise faisait rarement partie du plan de carrière des individus (Verret, 1996, 2000)? Le fait est que les efforts des pouvoirs publics portent leurs fruits: la fonction de l’entrepreneur s’impose progressivement au sein de la société salariale.»





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2016/09/21

«Innovation, normes et autonomie»




Laurent Meriade. «Innovation, autonomie et normes de gestion: les équipes de direction universitaire face à l’évaluation de la performance». Sciences de la société, n.º 81, 2010. Numéro dedié au thème: «Organisations: entre innovations et normes», coord. par Constantin Bratianu et Isabelle Bouchardy. Voir les références dans la publication originale du texte.




«Le terme d’innovation est employé indifféremment pour désigner un processus de changement et pour le résultat qui en découle. Mais, par définition, ce terme désigne le processus réalisant la nouveauté. Ainsi, une innovation est, selon Barreyre (1980), un processus, c’est-à-dire “un ensemble de phénomènes, conçu comme actif et organisé dans le temps, dont l’aboutissement est une réalisation originale qui comporte des attributs créateurs de valeur”.

»L’innovation n’est pas “une idée, une pratique, ou un objet perçu comme nouveau par un individu ou toute autre unité d’adoption” (Rogers, 1995), mais le processus produisant cette idée, pratique ou objet nouveau. C’est pourquoi, en cherchant à appréhender les représentations des directions universitaires, nous faisons l’hypothèse qu’elles constituent l’amorce du processus d’innovation par appropriation des inventions instrumentales prescrites par le ministère de tutelle.

»La littérature relative aux innovations connaît un certain développement depuis une dizaine d’années, se structurant principalement autour, notamment, des contributions de Hamel (2008) ou Kim et Mauborgne (2005). Les différentes terminologies employées opèrent une distinction entre innovations incrémentales, perturbatrices et de rupture. Ces dernières reposent sur un changement radical alors que les innovations incrémentales intègrent l’environnement et les routines existantes. Les innovations perturbatrices sont, pour ces auteurs, un sous-ensemble des innovations de rupture créant une rupture technologique.

»Alter (op. cit.) reprend le concept d’innovation incrémentale mais va plus loin dans l’analyse du processus en opérant une distinction entre invention et innovation. Pour cet auteur, le processus de l’innovation, se décompose en trois temps:

»i) d’abord, l’innovation prend la forme d’une invention pouvant représenter une règle officielle (Reynaud,op. cit.) car on ne sait pas vers quoi elle mène;

»ii) ensuite, lorsque des possibilités de création de valeur sont évidentes, l’invention se confronte aux acteurs de terrain en vue d’une appropriation progressive par ceux-ci;

»enfin, la stabilisation de la situation se caractérise par la définition progressive de nouvelles règles sociales visant à intégrer l’innovation, ce qui constitue une institutionnalisation de l’innovation sous la forme de règles autonomes et conjointes, telles que les sociologues de la régulation les définissent.


»Pour Alter, la réussite d’une innovation ne réside donc pas dans ses qualités intrinsèques, mais dans sa faculté à faire sens aux yeux des individus et à entrer dans les usages sociaux.

»Sur un plan pratique et subjectif, les normes ne doivent leur existence qu’à leurs capacités à intégrer les valeurs sociales des organisations et des agents sur lesquels elles s’appliquent. Sur un plan technique, les normes peuvent être vues comme:

»i) des principes qu’il convient éventuellement de respecter;

»ii) des instruments de mesure et d’évaluation;

»iii) des valeurs prises par ces instruments de mesure, qu’il convient éventuellement d’atteindre.


»Foucault (1977) voit deux formes de normes: les normes disciplinaires qui fabriquent de l’assujettissement individuel et les normes biopolitiques qui, par “l’action concertée de la puissance commune sur l’ensemble des sujets”, s’appliquent à un ensemble d’individus par le contrôle de leurs interactions. Foucault ne voit pas d’exercice possible de libertés entre ces deux espaces normatifs, ce qui pourrait consister à nier l’existence potentielle d’une construction des normes de gestion par les agents universitaires. Le Blanc (1998), à la suite notamment de Canguilhem (1966) et d’Ehrenberg (1991), approfondit la réflexion de Foucault en mettant en avant une troisième forme de normes qui existe par sa capacité à relier les deux autres formes: la norme d’autonomie.

»L’actualité universitaire, mais aussi les impératifs sociétaux qui imposent ou, du moins, incitent à une plus grande autonomie, participent à la construction de cette troisième norme en lui conférant une dimension transversale. Nous sommes en présence d’une norme individuelle et collective qui, par son imposition ou ses mesures incitatives, attribue au sujet une dimension autogestionnaire de ses modes d’appropriation.

»Pour Le Blanc, l’être humain définit sa propre normalisation à partir de son “automisation” des normes auxquelles il est confronté. Ce processus d’automisation correspond bien en partie à la capacité d’appropriation à laquelle on se réfère dans ce travail pour définir la participation des équipes de direction universitaire au processus d’innovation. Car c’est bien par l’autonomie prise, accordée, voire imposée, que l’université et ses membres vont avoir la possibilité de s’approprier les systèmes prescrits d’évaluation de leur performance.

»Dérivé des mots grecs “auto” et “nomos” signifiant respectivement acte et loi, l’autonomie décrit la pratique de l’autogouvernement. tre autonome, c’est être en mesure d’entreprendre des activités sans demander la permission d’un organe de contrôle. Mais la question n’est pas si simple. Pour Snyder notamment (2002), l’autonomie est toujours relative.

»La notion d’autonomie est donc polysémique. Associée à l’université, cette notion se distingue selon qu’elle désigne l’autonomie des universitaires, souvent exprimée sous l’expression de “liberté académique”, ou l’autonomie des universités, qui désigne alors des établissements bénéficiant d’une marge de manœuvre leur permettant de définir leur politique générale (priorités, allocation des ressources, gestion quotidienne).

»A la suite de Bourricaud (2008), on peut dire que l’autonomie est un produit “hybride”, à “mi-chemin entre le fédéralisme et la décentralisation”. Proche de la conception “fédérale”, l’autonomie des universités est comprise comme un compromis par lequel les universités abandonnent à l’État le soin de décider dans un certain nombre de domaines [par exemple: le niveau et les clés de répartition des ressources financières publiques], tout en gardant l’initiative dans leur domaine spécifique de compétence: le développement et la transmission des connaissances.

»Dans ce contexte, les universités possèdent une large autonomie vis-à-vis de l’État, cantonné dans un rôle de régulateur. En leur sein, les établissements doivent traiter au quotidien les tensions potentielles et réelles entre leurs membres, en particulier les enseignants et les dirigeants universitaires, les uns soucieux de conserver leur liberté académique, les autres voulant définir et mettre en œuvre une politique d’établissement. Ce modèle est une référence dominante dans le système universitaire québécois (Trottier, Bernatchez, 2005), et américain (Richardsonet alii, 1999).

»A l’opposé, proche d’une conception décentralisée, l’autonomie des universités est appréhendée comme une délégation par l’État de responsabilités dévolues aux établissements qui, sous le contrôle de l’instance étatique, bénéficient de marges de manœuvres accrues dans la mise en œuvre de politiques s’inscrivant dans le cadre des stratégies définies au niveau national.

»Selon cette conception, les universités restent les opérateurs d’une politique nationale. Les universitaires doivent alors composer avec une double tutelle: celle, lointaine, de l’État central où se définissent les grandes orientations et les grandes répartitions de moyens, celle, proche, de l’établissement qui détermine pour partie les conditions d’exercice de la profession et définit la politique locale.

»Cette conception s’est imposée dans le système universitaire français marqué par un lent processus de décentralisation. Selon ce modèle, les universités s’inscrivent désormais dans une démarche de décentralisation fonctionnelle qui leur accorde des marges de manœuvre accrues en matière dans différents domaines du fonctionnement. Cette conception est désormais partagée par nombre d’équipes de direction et par les autorités politiques et administratives, qui œuvrent dans les contextes distanciés et concurrentiels des espaces européen et mondial de l’enseignement supérieur.

»Loin d’être hégémonique, elle est néanmoins contestée par un certain nombre d’acteurs universitaires, qui craignent à la fois un pouvoir rapproché (leur université), et une perte de liberté académique en raison d’un pilotage national renforcé (l’État stratège). [...] Ces contestations ne sont pas sans influence sur le processus d’appropriation des inventions instrumentales, impulsé par les équipes de direction et sur leurs représentations de la performance.

»Parce qu’elle participe à la légitimation et l’institutionnalisation des nouveaux indicateurs d’évaluation, l’autonomie dont doivent bénéficier les universités et leurs directions se trouve donc au centre du processus d’innovation, C’est donc par l’exercice de leur autonomie [au sein du cadre fixé par la LRU et le passage aux RCE] que les directions universitaires participent à la fois à l’appropriation des inventions instrumentales par les acteurs universitaires et à la construction de règles autonomes d’évaluation. Selon Reynaud (op. cit.), en effet, les acteurs sociaux “se constituent dans la mesure où ils entreprennent une action collective. Ils existent dans la mesure où ils sont une source autonome de régulation”.

»Il n’existe donc pas de normes totalement stables, mais seulement des processus de régulation. De ce fait, il convient d’analyser la manière dont les normes se créent, se transforment ou se suppriment. Et c’est précisément c’est enjeu pratique et théorique,, conjoint à la sociologie de la régulation et à celle de l’innovation, que nous approchons dans cet article, par le biais de l’analyse de l’engagement des directions universitaires dans le processus d’innovation et de régulation organisationnelle.

»Avec les universités, nous sommes donc en présence de systèmes non conventionnels qui s’identifient à une stratégie générale, mais qui ont pour caractéristique de disposer d’un niveau d’incertitude, voire de désordre (Morin, 2007), conduisant les managers à ne pouvoir tout programmer ni maîtriser. Ceci les amène, consciemment ou pas, à considérer le management universitaire comme un processus itératif prenant en compte les jeux d’acteurs.

»En matière d’évaluation de la performance, ce processus est défini par une appropriation des inventions instrumentales qui rapprochent progressivement les objectifs définis par la tutelle des contraintes internes perçues et vécues par les dirigeants universitaires.

»Quel acteur universitaire, quel enseignant chercheur, lors d’une réunion ou d’une information formelle ou informelle, n’a pas été confronté, de la part des directions universitaires, à une contextualisation ou une simplification contextualisée des règles prescrites par sa tutelle? C’est précisément cette contextualisation des représentations que nous définissons comme un commencement d’appropriation des nouveaux instruments d’évaluation. Ce qui revient ici, à commencer par mesurer le chemin que parcours une invention instrumentale dans une organisation complexe et paradoxale (Brechet, 1998).»





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